LA VALISE GLACIAIRE : souvenirs du passé et espoirs d’avenir

LA VALISE GLACIAIRE : souvenirs du passé et espoirs d’avenir

Préambule

Nous pouvons envisager de nombreux types d’apocalypses, mais les visions mêmes de celles-ci sont toutes aussi plurielles. Ainsi l’apocalypse est bien souvent mise sur la même marche que le néant, la destruction absolue de tout et la disparition radicale du passé. Bien souvent, l’apocalypse est considérée comme appartenant à l’époque dans laquelle nous vivons, mais l’Humanité a tendance à focaliser l’histoire sur elle-même au moment présent. Toutefois, l’idée de l’apocalypse reste assez floue, on parle souvent d’une seule apocalypse comme un phénomène singulier alors qu’en fait il y pourrait y en avoir plusieurs. Dans la Bible, par exemple, plusieurs y sont évoquées : comme les 10 plaies envoyées par Dieu accompagné de Moïse sur le pharaon et sa société. Les apocalypses se succèdent, agissent et ébranlent de manières différentes. Comme dit précédemment, s’il y a plusieurs apocalypses qui peuvent arriver de manières “séquentielles”, c’est qu’il y a également en parallèle des choses, des cultures, des paysages qui persistent malgré tout. Une apocalypse peut difficilement tout effacer d’un coup. En effet, selon Georges Huberman et la “Survivance des Lucioles”, il est souvent confié que les lucioles ont été exterminées et que la nuit s’est vue dépourvue de ses lumières naturelles. Or comme Huberman le pense, il y aurait toujours des lucioles, on ne les verrait plus car on aurait remplacé leur lumière et on les aurait fait disparaître ou du moins on ne leur prêterait plus attention. Cette jolie métaphore prouve que malgré l’apocalypse, tout n’est pas forcément détruit instantanément et dans son intégralité. Quand bien même on ne prêterait plus attention aux lucioles, il ne s’agirait que de la fin d’un monde et pas du monde dans sa vaste entièreté. Nous avons trop souvent tendance à penser voire dire qu’il est “trop tard” ; or comme l’écrit Ronald de Sousa dans “Après la catastrophe”, il est toujours temps d’agir et ce même dans les pires catastrophes, il est toujours temps de tirer le frein d’urgence !

Nous sommes désormais en 2031 et un hiver nucléaire s’est abattu sur le monde depuis quelques années. En 2026, une guerre atomique massive a éclaté entre les grandes puissances politico-économiques internationales et cette guerre a été porteuse d’une apocalypse dévastatrice. La Terre a été enveloppée d’un écran de poussières et de suies radioactives qui empêchent l’énergie solaire de nous parvenir. Ce phénomène a complètement stoppé le processus naturel de photosynthèse et à provoquer le refroidissement sévère de la planète au point où nous sommes devenu·e·s les habitant·e·s d’une Terre glaciaire.  

L’apparence hypothétique de la Terre pendant un hiver nucléaire,
d’après un article d’Alan Robock.

En quelques années, l’hiver nucléaire nous a submergé et la majorité de la population a désormais disparue, succombant au fil du temps à la dureté de la vie terrestre qui a été quasiment entièrement éradiquée. Nous ne sommes plus que cinq de notre connaissance, les réseaux téléphoniques et internet ne fonctionnant plus, nous ne pouvons nous fier qu’à nous même. La communication a été rompue et nous ne pouvons estimer l’ampleur des dégâts sur les autres régions terrestres. Nous avons vu la vie disparaître autour de nous et nous avons vu nos proches dépérir. Toutefois, nous avions pris le soin, lors des moments durs de la guerre, de préparer une valise contenant nos biens les plus précieux et les écrits que nous voulions à tout prix amener avec nous dans ce futur incertain en vue de se tenter à la reconstruction d’une nouvelle société. Après des années à pleurer cette catastrophe et à se battre pour survivre, nous avons pour objectif de reconstruire un monde nouveau, de réapprendre à vivre proprement, de retrouver nos adelphes et de faire renaître les sentiments d’optimismes disparus. 

Grâce à ses textes, nous espérons pouvoir faire renaître de ses cendres, les débris des cultures passées et aspirer à l’édification d’une civilisation neuve, consciente et prospère. Notre but est de sauvegarder les savoirs anciens, de tout temps, de tout lieux pour avoir l’opportunité de les faire voyager dans le futur et de s’en servir pour faire apparaître de nouveaux savoirs qui nous seront utiles à l’avenir.

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Contenu de la Valise

Survie et Autonomie

Tout d’abord, une petite explication de l’autonomie et de la survie ne serait pas de trop. En effet, en pleine catastrophe, ou plutôt, en pleine période post-apocalyptique, on peut très rapidement se décourager et finir par se tirer une balle. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que, comme le disait Anna Tsing, quel est l’intérêt de vivre dans une nature ruinée, et même “Comment vit-on dans une nature ruinée” ? A savoir que dans notre cas, nous avons subi une crise nucléaire et que les champignons, s’il ne fallait avant pas manger les rouges à pois blancs, sont désormais quasiment tous indigestes. Ce n’est donc pas chose aisée de se nourrir ou même de survivre dans une telle situation. Mais le principal problème présent et qui se fait ressentir, c’est le froid. Donc, il nous sera surtout utile de savoir s’en sortir dans le grand froid, ce qui, en habitant à Poitiers, n’est pas inné. Et puis il y a un dernier facteur qui rentre en jeu : la sociabilité. On a de la chance, on est cinq à être sortis de cette situation. On l’est encore parce qu’on s’apprécie généralement bien. Et, vous le verrez, la sociabilité est très importante pour la survie. Tout ces facteurs forment une sorte de nouvelle philosophie de vie que David Manise, dont on reparlera, explique très bien dans une interview.

Des Nenets de Sibérie, photographiés par Yuri Kozyrev

Fictions et Récits

The Decameron, de John William Waterhouse (1916)

Histoires et Sciences

Il est vrai que ces deux ouvrages ne peuvent êtres considérés, à proprement parler, comme des ouvrages Scientifique ou Historique. Est-ce donc la, bien pertinent de les avoir mis dans une telle catégorie ? Est-ce bien pertinent de mettre Rousseau qui critique les sciences et ses prétentions ? Science qui selon lui, serait le symptôme de notre éloignement progressif de notre véritable nature ? Est t-il pertinent aussi d’y mettre Nietzsche  ? La science qui selon lui est inextricablement liée aux vulgaires prétentions démocratiques puisque la science a une prétention universaliste, affirmant ainsi que tout ce qui doit être démontré n’a pas beaucoup de valeur. Le philosophe aristocratique et anti-démocratique dans une catégorie aussi contraire à ses valeurs est-ce la bien logique ?

Et l’Histoire, alors, est-ce aussi pertinent ? Rousseau dans « Émile ou de l’Éducation », critique la discipline historique et son enseignement. Il ne préconise ainsi pas l’étude de l’Histoire à son Émile, préférant lui apprendre la menuiserie et l’astrologie. Lui qui considère toutes prétentions scientifiques comme vaines et hypocrites ne peut que s’en prendre à l’Histoire, et son ambition de s’élever de tout préjugé et de livrer un discours objectif sur le passé. Il ne veut pas d’un enfant superficielle et pédant, il préfère lui inculquer l’habileté manuelle, et l’indépendance. Et Nietzsche alors ? Le philosophe du présent se méfie du discours Historique, surtout celui de son époque en Allemagne, où les Historiens établissent un discours du progrès pour expliquer la lente et triomphante unification de l’Allemagne. Pour cette époque de fierté allemande, comment expliquer, que les provinces morcelées, dépecées, éternelles théâtres de tous les conflits en Europe, puissent s’être unifiés, battre un des plus puissants empire du continent, et devenir dans l’espace de quelques décennies, une des plus grandes puissances mondiales ? Mais Nietzsche lui est plus circonspect, ce qu’a gagné l’Allemagne en force, en puissance militaire et économique, elle l’a perdus dans son esprit. Nietzsche le philosophe anti-moderne, qui n’espère rien du futur, et qui ne veut rien regretter du passé, ne cache pas son animosité envers l’Histoire. Nietzsche lui préfère sans doute l’oublie et la naïveté, plus conforme aux valeurs du Surhumain.

On peut finalement considérer que la place qu’occupent ces auteurs est pertinente. N’y a t-il pas meilleurs représentants d’une chose, que son détracteur ? On peut faire sa palinodie, et estimer l’intérêt et la pertinence de prendre avec soi de tels auteurs. Il est peut être pas inutile de garder à l’esprit, que ces grandes disciplines que sont l’Histoire et la Science, ne produisent pas des idées pures, indépendamment des hommes qui les pensent, mais des interprétations, et des points de vues particuliers. Il est peut être bon de critiquer ses prétentions au savoir, car peut être sont-ce ces prétentions qui nous auront plonger dans une telle catastrophe ?

Friedrich Nietzsche, présenté comme « philosophe de l’avenir » dans L’Express.

Cabanes

  • La Peste , Albert CAMUS, Gallimard, 1947 [1]Livre qui rapproche Camus de son Prix Nobel de la Littérature de 1957
  • Cyrano de Bergerac , Edmond ROSTAND, Nathan, 1897
  • Le Pouvoir , Naomi ALDERMAN, Calmann-Lévy, 2016
  • La Mort du Roi Tsongor , Laurent GAUDÉ [2]Remporte le Prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta , Actes Sud, 2002
  • Culottées , Pénélope BAGIEU, Gallimard Bd, 2016
Chacun d’entre nous a choisi une oeuvre particulière dans laquelle trouver refuge.

Comment en sommes-nous arrivé·e·s là

Comment en sommes-nous arrivé.e.s là ? Cette question semble primordiale dans ce contexte post-apocalyptique. Premièrement, elle est primordiale pour comprendre ce qui nous arrive, prendre du recul devant la situation apocalyptique et ainsi l’accepter comme telle. Deuxièmement, elle est primordiale pour décider de ce qui va suivre, de ce qu’on veut faire de notre avenir, si tant est qu’on soit en capacité de le décider. Simplement pour faire naître l’espoir dans nos esprits, cette question est primordiale, car ce qui nous a mené à l’apocalypse ne nous a pas pour autant tous détruits, et cela peut nous permettre de ne pas reproduire les erreurs passées, de regarder vers l’avenir et d’en faire ce que l’on veut.

Paul Crutzen et Eugene Stoermer inventent le terme Anthropocène en 2000.

Une alternative à la société inégalitaire et hiérarchisée

Malgré cet intitulé aux échos pessimistes voire même apocalyptiques, il s’agit avec ses ouvrages de se souvenir d’une construction de la société “d’ancien temps”, qui nous a mené à cette situation de « fin du monde ». Il nous faut nous rappeler les erreurs du passé et notamment se rappeler de celles et ceux qui se sont efforcé·e·s d’en théoriser les problèmes majeurs et d’y proposer des alternatives. 

Il semble pertinent de se pencher vers le passé, comprendre la façon dont les sociétés ont été bâties et régies et comment on en est venu·e à s’auto-détruire, ce pour éclairer le futur et réfléchir à une alternative durable, intersectionnelle, respectueuse de la vie et de la parole de tou·te·s.

Il s’agit ici de reconstruire une nouvelle société ; un nouveau monde, un monde prospère et un monde conscient.  Alors que dans le passé la parole a très souvent été donnée aux personnes qui répondent à des caractéristiques désignés comme celles appartenant au pouvoir, nous souhaitons porter sur le devant de la scène les écrits et la parole de nos adelphes – ici des femmes – qui mettent le doigt sur des problématiques et des phénomènes persistants, ancrés depuis des années dans la pensée sociétale commune et répandue. Nous voulons honorer les voix de celles et ceux que la société a trop souvent mis de côté par le passé et se donner la chance de se déconstruire pour permettre l’édification d’un nouveau mode de pensée et d’un nouveau mode de vie. 

  • Girl, Woman, Other , Bernardine EVARISTO [4]Gagnante du prix Booker 2019, Hamish Hamilton, 2019
  • King-Kong Théorie , Virginie DESPENTES, Le Livre de Poche, 2006
  • Écoféminisme , Maria MIES et Vandana SHIVA, L’Harmattan, 1999
Vandana Shiva prône l’écoféminisme.

Sauvegarder le passé

Sauvegarder le passé, mais pourquoi ? Se souvenir des mauvaises décisions ? Reproduire ce qui a causé notre perte ? Sauver une littérature souvent peu inclusive et vectrice intemporelle des stéréotypes ? Continuer à maltraiter la terre, à ne pas respecter les cycles de la nature au travers d’une agriculture trop intensive ? Garder en tête tous les savoirs d’un monde qui a pris fin ? Beaucoup de nos ancêtres nous ont averti des dangers et nous voulons tout de même conserver des parties de ce monde ? Une idée bien saugrenue et qui à priori ne semble pas idéale pour reconstruire un monde en partant de ce qui a potentiellement causé la fin d’un autre monde.

Cependant, sauvegarder le passé est essentiel. Permettre de repartir sur des bases en toute connaissance des causes de la fin d’un monde, voilà un chemin qui mérite d’être emprunté. En reprenant les savoirs du passé, il nous sera possible de les utiliser à de meilleurs dessins : ne pas reproduire ce que nous conservons mais l’utiliser pour contourner une fin préméditée par les différents usages de ces mêmes savoirs.

Notes

Notes
1 Livre qui rapproche Camus de son Prix Nobel de la Littérature de 1957
2 Remporte le Prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta
3 Son oeuvre obtient en 2020 le Grand Prix du Livre sur le Cerveau
4 Gagnante du prix Booker 2019


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