Redécouvrir l’histoire de Poitiers : pour une ville plus féministe

Redécouvrir l’histoire de Poitiers : pour une ville plus féministe
La place "Charles de Gaulle", ou PDM (place du marché)

Place du maréchal Leclerc, voie André Malraux, rue Emile Faguet, Arsène Orillard, Sylvain Draux… Les noms des rues d’une ville ne sont pas nécessairement une chose sur laquelle on s’arrête et pourtant… Seul 2% des rues françaises portent le nom d’une femme. A Paris, c’est 97,4% des rues qui sont nommées d’après des personnalités masculines. C’est face à ce constat que plusieurs initiatives de changement des noms de rues ont vu le jour ces dernières années, à Nantes, Paris, Dax ou Concarneau. Ces initiatives rencontrent cependant de nombreuses oppositions et sont assez peu médiatisées.

Nos intentions

Quand ce projet de réinvention de l’espace urbain nous a été proposé en début d’année, nous, 6 étudiantes en dernière année de licence de Lettres et Sciences Politiques, avons assez rapidement pensé à cette problématique. En effet, elle se rattache particulièrement bien au questionnaire de Bruno Latour sur lequel se base notre travail :

De qui dépendons-nous ? En tant que femmes vivant dans une société patriarcale, on nous a appris dès notre enfance que nous étions censées dépendre d’entités masculines pour réussir. Cette dépendance nous est rappelée constamment, notamment au travers d’éléments aussi anodins de notre quotidien que le nom des rues où nous vivons. Inconsciemment, nous intégrons cette surreprésentation des personnalités masculines et cela ne nous pousse pas à remettre en question la domination du patriarcat. 

Qui dépend de nous ? Le changement de cette situation inégalitaire dépend de nous, de notre volonté d’agir.

Avec qui pouvons-nous nous allier ? Nous pouvons nous allier à toutes celles et ceux qui partagent notre vision féministe de la société où nous vivons et veulent contribuer à rendre notre environnement plus inclusif.

Contre qui devons-nous combattre ? Nous devons combattre contre celles et ceux qui s’opposent à notre projet ou n’y voient pas d’intérêt, individus isolés ou pouvoirs publics.

Notre choix de cette problématique répondait aussi à des considérations plus pratiques. Nous avions noté qu’une certaine confusion régnait quant à la nomination de certains noms de lieux, que des noms informels étaient plus communément utilisés (PDM, place de la mairie…). L’une de nous venait également de finir un stage en urbanisme, qui l’avait beaucoup fait réfléchir sur la manière d’impliquer les habitant.es d’une ville dans les projets municipaux. Ainsi, nous avions notre idée.

Mais alors, par où commencer ?

Premiers pas

Un premier questionnement se présentait à nous : fallait-il changer réellement les noms de rues, faire des panneaux explicatifs sur des personnalités “problématiques” (dont les actions sexistes et/ou racistes nécessitaient potentiellement d’apparaître et d’être expliquées), proposer des noms alternatifs accompagnant ceux déjà existants, créer un itinéraire de visite pour présenter le “matrimoine” local ? Notre but était avant tout de faire réfléchir sur cette problématique et nous avons réalisé que faire participer les habitants à ce questionnement était la meilleure solution. Il fallait donc leur permettre de s’exprimer sur ce sujet et nous faire part de leurs préférences, à travers un micro-trottoir ou un sondage. Pour préparer cette participation des pictavien.nes, nous avons répertorié les noms pouvant être changés, ou nécessitant un éclaircissement : noms en doubles, pas utilisés, controversés… Parallèlement, nous avons fait une liste de personnalités, surtout féminines et locales, qui méritaient selon nous leur “heure de gloire”.

Ensuite, nous avons préparé un questionnaire pour connaître l’avis des pictavien.nes sur la question et recueillir de potentielles propositions de noms à changer ou à ajouter. Les questions posées étaient les suivantes :

  • Que pensez-vous des noms des rues/places/bâtiments de Poitiers ?
  • Cela vous intéresserait-il d’avoir plus d’informations sur certains noms de rues/places/bâtiments ?
  • Y’a-t-il des noms qui vous paraissent problématiques, ou pensez-vous que ce système d’appellation n’est pas assez inclusif ? Si oui lesquels ?
  • Certains noms de rues apparaissent plusieurs fois dans la ville, seriez-vous favorable à un changement de ces doublons pour des noms de personnalités féminines locales ?
  • Préféreriez-vous un changement de certains noms au profit d’autres ou seulement des panneaux explicatifs ?
  • Avez vous des propositions ?

Nous avons diffusé ce questionnaire auprès des étudiants et personnels de l’université, et dans les différentes maisons de quartier de Poitiers. Nous avons également essayé de rencontrer le service urbanisme de la municipalité pour lui présenter notre projet.

Des difficultés

Du sondage, pour lequel nous avons obtenu seulement une centaine de réponses, nous avons retenu une soif d’informations de la part des Pictaviens sur les noms des lieux de leur ville. Iels ont pointé le manque d’inclusivité de ce système d’appellation et ont statué sur la nécessité de renseigner sur ces noms plutôt que de les changer. De nombreuses personnes ont exprimé leurs interrogations quant au nom de leur propre rue (rue des Feuillants, rue Maillochon, Grand’rue…) et proposé des personnalités à mettre en valeur (Louise Michel, Martha Desrumeaux, Ambroise Croizat, André Léo…).

Résultats du sondage
Les pictavien.nes plutôt en faveur d’explications, plutôt qu’un changement radical des noms de rues.

Parallèlement à cela, et dans l’optique d’obtenir l’avis d’un grand nombre de résidents, nous avions décidé de transmettre le sondage aux maisons de quartiers. Cependant, ces dernières ne se sont pas senties concernées par ce projet, et, ayant répondu de façon défavorable pour l’immense majorité, nous avons donc rétracté notre proposition. Finalement, nous avons considéré que les résultats du sondage étaient limités sur la diversité des personnes y ayant répondu (étant donné que ce dernier a majoritairement été diffusé sur des plateformes réunissant des étudiants de Poitiers) et avons jugé de facto de son manque de représentation de la population entière de la ville. Après un premier échec auprès des institutions de quartiers, nous avons décidé de contacter la mairie de la ville, qui semblait être à même de diffuser le sondage sur ces réseaux. Cependant, et peut-être en raison de notre demande tardive, nous n’avons eu aucune réponse.

Face à divers silences, nous avons entrepris de présenter notre projet à la collectivité en postulant pour le Budget Participatif, dans lequel les citoyens peuvent affecter une partie du budget de leur collectivité territoriale à des projets divers et innovants. Cependant, notre projet a été refusé puisqu’il s’étend sur le domaine de la voirie, dont la gestion est entièrement réservée aux pouvoirs publics locaux. Même s’il a été écarté, notre projet a gentiment été transmis au service voirie par les membres du Budget Participatif. Cependant, nous regrettons, à ce jour, l’absence de communication de la part du service des voiries, et ce malgré nos relances.

Face à ces nombreuses difficultés, quelles solutions pouvions nous apporter ?

La nécessaire adaptation du projet

Face aux nombreuses difficultés rencontrées concernant le changement des noms de rues, nous avons décidé d’adapter notre projet afin de le rendre plus aisément réalisable, tout en conservant cette volonté ludique d’enseigner aux habitant.es, ainsi qu’aux touristes, la place des femmes dans l’Histoire de Poitiers. Comment avons-nous modelé ce projet final ? Qui sera impliqué ? Quelle forme utilisée ? En somme, où allons nous atterrir ? Le projet initial, dont l’aboutissement reste le changement des noms des rues en doublon, semble être interrompu. Pour pallier ce manque, nous avons finalement décidé de présenter aux habitant.es un itinéraire différent et divertissant, qui, sous la forme d’un guide touristique, se présente comme un moyen de découvrir – ou plutôt, redécouvrir – l’histoire de la ville de Poitiers. Ce guide, présenté à l’office de tourisme de Poitiers, présente un itinéraire complet orientant les plus curieux.ses vers des points essentiels de la ville où une femme s’est implantée, et dans laquelle elle semble avoir accompli son dessein. A travers des parcours divers, la femme, qu’elle soit moniale, enseignante, résistante, ou politicienne, a eu un rôle actif dans la ville, et il est de notre devoir de nous renseigner sur cette histoire souvent effacée – ce qui semble être le comble dans la ville d’Aliénor d’Aquitaine. Inspiré des visites féministes de Poitiers présentées lors de la journée du 8 mars ou encore au cours du Woke-End, nous avons conçu un guide retraçant le parcours de quelques femmes aux destinées plurielles.

Vous trouverez ci bas leurs noms ainsi qu’une courte biographie les présentant :

  • Sainte Agnès
  • Aliénor d’Aquitaine
  • Anne d’Autriche
  • Jeanne d’Arc
  • France Bloch Sérazin
  • La Comtesse Dash
  • Marie-Louise Dubreuil-Jacotin
  • Marie-France Garaud
  • Gwenola Joly-Coz
  • Virginie Lou
  • Mathilde Mir
  • Blanche Monnier
  • Madame de Montespan
  • Francine Poitevin
  • Sainte Radegonde
  • Le Salon des Dames des Roches

Et pour aller plus loin, si certain.es d’entre vous possèdent un moyen de transport, il est possible de se rendre dans des lieux situés en bordure de la ville de Poitiers :

  • Représentations lesbiennes préhistoriques retrouvée à Lussac-les-châteaux
  • Marie-Louise Troubat (Buxerolles ; 4 route de Lessart)
  • André Léo (Lusignan)

Remerciements

Nous tenons premièrement à remercier les membres du collectif du 8 mars ainsi que celleux qui ont organisé le Woke-End pour nous avoir fourni des informations essentielles, et pour leurs conseils qui ont été précieux pour mener à bien ce projet.

Nous adressons une pensée particulière aux membres de la mairie ainsi que l’office du tourisme, qui semblent enthousiastes quant à la publication de ce projet de guide touristique.

Finalement, nous souhaitons remercier toutes ces femmes pour avoir marqué l’Histoire à leur échelle, d’une façon particulière qui les rend uniques et qui nous donne envie de faire découvrir leur parcours au plus grand nombre.



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