Valise pour survivre à la pandémie sur l’île de Ouessant

Valise pour survivre à la pandémie sur l’île de Ouessant

Si vous trouvez cette valise, c’est sans doute parce qu’elle a failli à son objectif initial : nous protéger du virus, du froid, de la faim ou de la solitude. Nous ne sommes plus de ce monde et nous laissons ceci derrière nous, unique témoignage de ce que fut notre vie dans le monde d’avant et de notre courte existence post-effondrement. Peu importe la façon dont nous avons disparu, nous laissons entre vos mains un héritage unique, une fresque du monde d’avant, aussi incomplète soit-elle, pour vous aider, dans une moindre mesure, à conserver notre mémoire et construire au mieux une nouvelle société.

Peut-être voulez-vous savoir comment cette valise a vu le jour. Au moment où nous écrivons ces lignes, nous sommes en 2023, et le coronavirus est toujours là. Depuis son apparition en 2019, le virus n’a cessé de muter : il est plus puissant, plus facilement transmissible et plus mortel. Tout vaccin est inutile. Les gouvernements sont tombés un à un, impuissants face à la situation. Il y a des milliards de morts, nous ne savons pas combien exactement car il est devenu difficile de se procurer des chiffres officiels. Jusque-là, nous avons pu échapper à la situation en restant dans notre campagne finistérienne. Cependant, les dernières informations auxquelles nous avons eu accès nous ont alarmé sur la situation et le manque de vivres nous a poussé finalement à partir. Nous avons préparé quelques affaires, choisi quelques livres et mis le cap sur Ouessant, désertée il y a déjà plusieurs années par tous ses habitants après qu’un cas de covid se soit déclaré et qu’il ait tué une grande partie de la population, qui n’avait pas accès à un hôpital sur l’île. En partant, nous avons longuement regardé la côte dont nous nous éloignions en espérant un jour pouvoir retrouver le continent libéré de cette épidémie ravageuse, afin qu’une nouvelle société puisse s’y installer. Sans doute ne l’avons-nous jamais revue. 

Mais vous vous demandez peut-être qui est ce “nous”, qui s’adresse à vous depuis que vous lisez ce message. Nous sommes cinq, cinq filles d’une vingtaine d’années, qui, en cherchant à échapper à la fin du monde, ont réalisé la nécessité d’emporter avec elles, au milieu de quelques vivres, vêtements et toutes sortes d’objets potentiellement utiles à notre survie, une valise de livres en vue non seulement de survivre à court terme, mais aussi de construire, ensuite, notre existence dans le “monde d’après”. Cette valise répond donc à la fois à un besoin immédiat et se présente comme un moyen de conservation de quelques richesses du monde d’avant en vue de cultiver les générations futures et de les aider à élaborer une nouvelle société sans reproduire les erreurs qui ont mené à notre perte. Nous présentons ici une sélection réduite de livres, en raison du manque de place dans notre valise, et si nous avons pu rencontrer d’autres survivants, si nous avons eu des descendants, nous aurons pris soin de leur transmettre oralement tout ce que cette valise n’est pas en mesure de décrire. Nos livres sont répartis en différentes catégories, dont vous trouverez la description ci-dessous. Cette sélection est incomplète, c’est pour cela que cette valise devra rejoindre – si nous n’y parvenons pas auparavant – le continent, afin de partager des savoirs avec ceux qui ont survécu.

À présent, vous savez tout ce que vous devez connaître sur l’objet que vous tenez entre vos mains. Nous ne pouvons que vous demander d’en faire bon usage, de partager les connaissances que vous allez acquérir au cours de votre lecture avec ceux qui vous entourent et de contribuer, à votre échelle, à fonder une société meilleure, tout en perpétuant la mémoire de ce qui a disparu.

Les livres que nous emmenons avec nous, répartis en plusieurs catégories

Survie

Fictions et récits

Sciences et éducation

Nos cabanes

Mémoire du monde ordinaire

Comment en est-on arrivés là ?

Mémoire du mal

Construire le monde d’après

Conclusion

Les notes suivantes sont en quelque sorte la conclusion de cette entreprise de conservation littéraire. Nous les avons écrites pour réfléchir à l’impact de ce travail sur nous-mêmes, après avoir longuement développé son intérêt pour les potentielles générations futures, même si elles ne trouveront peut-être jamais cette valise. Si vous les lisez, prenez-les comme une introspection et une façon d’en savoir un peu plus sur nous, dans la mesure où nous ne nous rencontrerons jamais.

Tout d’abord, la création de cette valise nous a apporté de nouvelles connaissances littéraires et le partage qu’elle a fait naître nous a été à toutes très enrichissant. Le travail de groupe nous a poussées à faire des concessions, à nous ouvrir à d’autres points de vue et cela nous a permis de mieux nous connaître pour nous préparer à notre survie en communauté. Cependant, nous avons été confrontées à la difficulté de faire des choix aussi lourds de sens. Nous avons souvent ressenti un manque de légitimité lié au fait que les choix que nous avons fait sont définitifs et censés être représentatifs de notre génération. Devant un enjeu de cette taille, nous avons souvent ressenti une certaine culpabilité à choisir un livre plutôt qu’un autre, à décider subjectivement du mérite d’un livre à parvenir au monde d’après. 

Nous avons également conscience que notre valise est loin d’être exhaustive et totalement inclusive. Nous avons été fortement influencées dans notre sélection par notre éducation européano-centrée et nos choix se sont malheureusement portés sur des livres d’auteurs majoritairement masculins et blancs. Nous avons un peu honte de laisser comme seule trace de notre histoire une histoire écrite par des dominants en occultant sans le vouloir un grand nombre de voix qui n’ont pas pu se faire entendre. Mais à seulement 20 ans et au vu de notre éducation, nous ne connaissons que peu d’ouvrages et nos connaissances sont limitées. Nous n’avons pas inclus beaucoup de “canons” littéraires dans notre sélection, parce que nous avions des difficultés à nous reconnaître dans certains de ces livres et parce que nous ne les avons tout simplement pas tous lus. 

Nous avons tenté d’ouvrir notre valise au monde, dans la mesure de nos moyens, mais nous sommes bien conscientes que l’héritage du monde d’avant que nous laissons aux générations futures leur donnera nécessairement une vision erronée et subjective de ce qu’il était réellement. Nous espérons qu’elle vous sera utile, à vous, lecteur, et qu’elle vous aidera à réaliser ce qu’était l’une des réalités du monde d’avant, pour en tirant des leçons applicables à la vôtre.

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