Dossier : Le corps militant, le corps comme outil de lutte (3/3)

Dossier : Le corps militant, le corps comme outil de lutte (3/3)

Cet article est le troisième d’une série portant sur le corps militant, nous avons précédemment discuté de la définition du militantisme, de la réappropriation de son corps et de la lutte pour le corps. Vous pouvez retrouver les articles correspondants : Le corps militant, se réapproprier son corps et Le corps militant, la lutte pour le corps

 A présent, il convient d’aborder l’importance de la mobilisation du corps dans les luttes en général. Ici, donc, le corps est militant dans le sens où on l’implique directement dans une lutte : il est physiquement engagé. Il fait partie intégrante du militantisme. C’est ce qu’on voit concrètement dans les actions des bénévoles qui servent des repas, vont en mer sauver des migrants, ou encore les colleurs d’affiches la nuit. Il existe vraiment beaucoup de façon différentes d’utiliser physiquement son corps comme outil pour défendre une idéologie.

Par exemple, on peut penser au corps engagé en tant que porteur du discours. C’est-à-dire que, de façon plutôt évidente, quand on exprime une idée, cela passe premièrement par la voix, par les expressions faciales, les gestes et la posture que l’on adopte. On peut aller encore plus loin dans cette idée de « donner corps » au discours. En effet, le corps est souvent utilisé comme « banderoles » par les militants, qui se servent alors de leur corps comme d’une extension de leurs voix et de leurs pancartes.C’est ce qu’on peut voir lors de différentes actions militantes, avec des inscriptions sur les visages, des symboles peints sur la peau comme la larme verte du mouvement pour le climat ou encore plus clairement avec les mots que les FEMEN se dessinent sur le torse.

Leur cas est d’ailleurs particulièrement intéressant d’un point de vue corporel parce qu’elles revendiquent par cette nudité leur droit « d’utiliser le corps des femmes comme outil de protestation, de libération et de le montrer comme agressif et politique ». Ainsi, non seulement elles donnent corps à leur idées mais elles font vivre en plus une idéologie plus large, qui réaffirme la figure de la femme militante.

Si le corps peut donc être un moyen de matérialiser un discours, il est aussi un moyen de matérialiser la lutte dans son aspect collectif et rassembleur, lors d’évènements militants où les corps se réunissent pour dénoncer ou revendiquer quelque chose.

Dans un article sur la colère politique [1]Voir Une colère politique. L’usage du corps dans une situation exceptionnelle : le ZAP d’Act-up Paris https://www.persee.fr/doc/socco_1150-1944_1998_num_31_1_1769 ,Victoire Patouillard s’intéresse à l’usage du corps dans la situation exceptionnelle d’un ZAP d’Act Up, l’association de lutte contre le SIDA. Un ZAP, c’est une action rapide, ponctuelle et spectaculaire, contre des institutions, des bâtiments, ou des personnes. Pendant ce ZAP là, Victoire Patouillard raconte que “Les pancartes sont brandies, les voix reprennent les slogans lancés et s’accordent à leur rythme. Les corps tentent de s’ajuster les uns aux autres. Une ronde s’ébauche: le picketting, les manifestants tournent les uns derrière les autres, les sifflets succèdent aux slogans, à intervalle régulier ». Ensuite, les militants pointent du doigt leur cible et lui posent des questions. Lorsque la police arrive, tous les manifestants se couchent au sol pour symboliser la mort – c’est ce qu’on appelle un Die-in- et sont chargés un par un dans le camion.

Si cette description du mode opératoire semble importante c’est car elle permet ensuite de mieux comprendre une distinction très intéressante qui est faite dans l’article : en effet, la chercheuse compare l’utilisation du corps dans un ZAP et dans une manifestation.

Pour elle, le ZAP utilise le corps dans la mesure de sa puissance d’intrusion et de la possibilité de sa transformation en image, alors que la manifestation elle utilise les corps dans la mesure de leur puissance de déambulation et de la possibilité de leur transformation en nombre. Le corps est donc un outil de lutte particulièrement efficace puisqu’il existe plein de façons de l’utiliser, par sa représentation ou par sa combinaison avec d’autres corps. C’est aussi un moment important de socialisation entre les militants et où le corps fait l’expérience du groupe.

Par rapport à cela, il est intéressant de parler de l’évolution des formes de mobilisations. Comme on peut le lire dans le magazine Socialter ce mois ci, les blocages et les occupations sont beaucoup plus présentes ces vingt dernières années : il y a beaucoup plus de ZAD, d’opérations de blocages, d’occupations de places avec Nuit Debout par exemple, ou de ronds points avec les Gilets Jaunes. Que ce soit les blocages, les manifestations ou les ZAP, le corps est utilisé de la façon la plus active possible et permet de matérialiser, d’incarner, de visibiliser la lutte.

Pour finir, cette importance du corps dans la lutte pose vraiment question aujourd’hui avec la crise sanitaire pandémique. En effet, la dimension charnelle de la lutte étant très réduite, d’autres formes de mobilisations ont été mises en place, mais ne semble pas pouvoir rassembler autant les gens et avoir autant d’impact au niveau politique. Par exemple, lors de manifestation au mois de décembre 2020 contre la loi sur la recherche, une application avait été mise en place pour manifester à distance. Près de 1500 personnes se sont connectées en même temps pendant la manifestation. Cette mobilisation là n’a pas du tout été relayée par les médias. C’est peut-être à ça aussi qu’on voit en quoi le corps est un formidable moyen d’action militante, dans le fait qu’il soit à la fois la possibilité d’une incarnation et d’une expérience collective de la lutte et en même temps qu’il suscite davantage l’intérêt des médias et des gens en général, en tant que représentation physique.


L’art engagé :

Dans le cadre de la lutte avec le corps nous pouvons aussi parler d’art engagé.

En effet, il y a beaucoup d’artistes féministes qui utilisent leur corps dans leurs performances à visée politique. La performance est une réponse à la contrainte sociale, elle permet de déconstruire les stéréotypes, s’affranchir et résister à la norme socialement imposée. Par exemple l’artiste autrichienne Valie Export a fait plusieurs performances féministes, comme « Genital Panic ». Dans cette performance, l’artiste entre dans un cinéma porno entièrement habillée de cuir, avec l’espace de son sexe découpé, et avec une mitraillette, afin de montrer la non soumission des femmes et dénoncer la représentation des femmes dans les pornos.

On peut également citer l’artiste russe Piotr Pavlenski qui utilise son corps comme matériau principal de ses actions puisque son langage artistique est l’automutilation. C’est donc à travers des performances qu’il va faire entendre ses revendications. Par exemple en 2012 il fait une action qui s’appelle « suture » durant laquelle il se cout les lèvres avec du fil écarlate pour protester contre l’arrestation de punkettes du pussy riot (mouvement féministe russe anti-poutine). L’année suivante, il s’enroulera nu dans un filet de barbelé devant le parlement russe pour dénoncer la politique répressive du pouvoir russe.

Enfin, l’artiste Ou Zhihang utilise lui aussi son corps à des fins politiques : ses performances consistent à se mettre nu devant un lieu emblématique, un lieu de scandale ou politiquement symbolique, et de se prendre en photo en train de faire des pompes. Il s’est notamment pris en photo devant les anciens locaux de Charlie Hebdo un an après les attentats. Son objectif est d’attirer les regards (grâce à sa nudité notamment) sur des évènements qui sont passés et que la société ou les gouvernements tentent d’effacer ou de minimiser. Il dit vouloir lutter contre « l’amnésie sociale ».


Finalement, ce dossier est bien loin d’être exhaustif tant les exemples à analyser du corps et du militantisme sont nombreux. Nous conclurons en évoquant un dernier phénomène qui nous semble montrer de façon particulièrement pertinente la très forte imbrication du corps et du militantisme: le burn-out militant. En effet, militer, peu importe la forme que cela prend, demande une énergie considérable, y compris via les réseaux sociaux. Ainsi un nombre non négligeable de militants dissent ressentir donc des « coups de mou » ou témoignent de crises d’angoisses, de pleurs, de stress intense, d’un sentiment d’usure… Leurs activités militantes ont donc un impact clair sur leur santé, sur leur corps.

Cette série d’articles s’achève donc ici, vous pouvez retrouver les deux publications précédentes :

Le corps militant, la réappropriation du corps

Le corps militant, la lutte pour le corps

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Pour aller plus loin :

Auteurs

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Notes

1 Voir Une colère politique. L’usage du corps dans une situation exceptionnelle : le ZAP d’Act-up Paris https://www.persee.fr/doc/socco_1150-1944_1998_num_31_1_1769


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