Une société “ dé-genrée”

Une société  “ dé-genrée”

« Unifier, c’est nouer même les diversités particulières, non les affecter pour un ordre vain ».

Antoine de Saint-Exupéry

RÉSUMÉ

2500 : les corps sont non-binaires, l’identité sexuelle ne détermine plus l’identité de genre et la sexualité est totalement repensée, elle n’est plus hétérocentrée. Chacun est libre de se désigner comme homme ou femme selon ses envies, et peut aussi prendre la décision de ne pas choisir. Tout est fluide, aucune norme sociale ne vient interférer dans la liberté sexuelle des individus. Le rapport de domination des hommes sur les femmes n’existe plus, tout comme le patriarcat de manière générale ainsi que les discriminations dues à l’orientation sexuelle. Cette nouvelle société, c’est celle des Clamarians.  Ce monde vous semble impossible ? Et pourtant, tout a débuté en 2030 avec une simple pizza.
Comment peut-on passer d’une société où l’identité sexuelle est un élément fondamental de la reconnaissance de l’individu par ses pairs à une société où identité sexuelle et de genre sont totalement dissociées ?

À l’origine de la réflexion sur le genre

SCÉNARIO

En 2030, une alerte lancée par les médecins fait la une de tous les journaux télévisés : il s’agit d’une augmentation inédite et inquiétante des cas d’individus dont les caractéristiques sexuelles ont été modifiées. Certaines femmes sont brutalement  confrontées à une pousse de la barbe ou à une pilosité importante dans des zones nouvelles du corps. D’autres femmes se plaignent de leur masse musculaire qui se développe de plus en plus sans raison, leur donnant une carrure d’homme. D’autres encore, viennent consulter pour une mue de leur voix vers le grave. A l’inverse, des hommes se retrouvent avec un torse présentant petit à petit l’aspect de seins féminins.

Initialement, il s’agissait seulement de cas très isolés, passant pour des exceptions de la nature, des d’accidents. Pourtant rapidement, ces problèmes sont devenus de plus en plus fréquents, se transformant ainsi en une véritable problématique de santé publique.

Les médias s’emparent de l’affaire : chaque jour, une nouvelle personne se retrouve atteinte par ces modifications. Au-delà du choc et de l’émulation populaire, des experts tentent de déterminer l’origine de ce problème. Après de multiples analyses, de l’air à la qualité de l’eau potable en passant par une possible origine virale, les experts s’intéressent à l’alimentation. En recueillant les témoignages des personnes touchées et en croisant les données, les scientifiques remontent petit à petit jusqu’à la source des modifications physiques et physiologiques. Il s’agit en fait d’une pizza commercialisée par une grande enseigne de l’agroalimentaire. En analysant des éléments de cette pizza, les experts démontrent rapidement que celle-ci est fortement contaminée avec des perturbateurs endocriniens. L’enquête n’a pas réussi à déterminer comment les pizzas avaient pu être infectées mais le comité scientifique ordonna immédiatement le retrait de la vente des pizzas, bien que le nombre de personnes les ayant consommés était déjà très élevé et que le nombre de cas ne cessait d’augmenter. Les perturbateurs ont provoqué chez les personnes consommatrices de pizzas un dérèglement très puissant des hormones sexuelles Chez les femmes par exemple, les perturbateurs endocriniens ont provoqué une augmentation très forte de la testostérone, déjà présente naturellement dans le corps de la femme. Cela a donné lieu à des modifications des phénotypes féminins : apparition de poils sur le visage, muscles qui grossissent plus facilement, voix qui devient plus grave, production d’ovaire défectueuse. On assiste à une multiplication des cas d’hyperandrogénie, où la suproduction d’hormones masculines egendre une certaine “virilisation” de la femme.  Chez les hommes, ce sont les œstrogènes qui sont devenus plus présents, provoquant une perte de fertilité et une modification de l’aspect du torse. La définition de l’homme et de la femme au sens classique est modifiée. Par une apparition d’individus qui se transforment peu à peu, la perception du sexe déterminé par l’appareil génital et les caractéristiques sexuelles secondaires est drastiquement altérée, puis modifiée. 

D’abord, les personnes atteintes sont particulièrement mal perçues et discriminées, du fait de leur physique « non conventionnel ». Celles-ci sont dévisagées, vues comme des « erreurs de la nature ». On les place dans un groupe à part, nommé les Clamarians. On cherche à leur faire prendre des médicaments afin de les soigner, car elles ne sont en aucun cas considérées comme normales. Certaines personnes cherchent à leur venir en aide, tandis que d’autres se contentent de détourner le regard. Très peu sont ceux qui acceptent leur situation et ne leur font pas ressentir leur différence. Les Clamarians sont considérés comme des déviants, face à la norme établie de l’identité de genre. Les individus touchés eux-mêmes se sentent perdus : ils ne savent plus comment se reconnaître et se définir. Même en ayant un appareil génital féminin, ceux-ci ont du mal à se percevoir comme appartenant au genre féminin, car possédant des caractéristiques physiques masculines. Ces individus sont désormais hors des cases définies par la société. Cela aboutit à une perte identitaire de ces personnes, ayant toujours appris que le genre était un fondement de l’identité personnelle et qu’il fallait se conformer à celui qui est défini par notre sexe à la naissance.

Ces personnes, d’abord mises en marge de la société, deviennent au fil du temps de plus en plus nombreuses et commencent à faire réfléchir les individus au sein de la société. Un débat de plus en plus important apparaît et les mentalités se mettent progressivement à se modifier. Des politiciens utilisent ce débat afin de se démarquer de part  son caractère clivant.  Ces derniers promeuvent une société basée sur l’acceptation de la différence et de l’identité de chacun. Les individus se rendent compte à force de débat et de discussions avec les personnes concernées que l’identité de genre ne correspond pas toujours avec l’identité sexuelle, et qu’il serait peut être temps de repenser la conception du genre dans la société.

Quelques années après l’arrêt de la commercialisation de la pizza, il n’y a plus de nouveaux cas d’individu « modifiés » et à la génération suivante, tout le monde redevient « normal ».

Renouvellement des systèmes de domination

Seulement, le changement dans les mentalités est déjà acté. Déjà, pour faire des enfants, les individus modifiés ont été contraints d’utiliser des méthodes de procréation médicalement assistée, car la plupart d’entre eux était devenue stérile. Ils ont donc été contraints d’utiliser une méthode «  artificielle » pour procréer. Cette utilisation de la PMA par des individus dont le genre était en quelque sorte indéfini a contribué à ouvrir les esprits à propos de la conception du couple et de la famille. D’abord de vives controverses ont éclaté, puis les gens ont dû admettre que les familles « modifiées » n’étaient pas dysfonctionnelles et que cela n’avait aucun impact négatif pour les enfants. Petit à petit le débat éthique sur l’accès à la PMA s’est effacé, pour laisser la place à une PMA généralisée quelque soit le genre ou le sexe des parents. De nouveaux textes de lois ont été votés, représentant le changement de mentalités.

Repenser l’identité de genre

A force des générations et de l’ouverture d’esprit progressive, on se rend compte que la neutralité de genre n’est pas forcément une utopie et qu’elle est réalisable au sein d’une société contemporaine. Cette liberté sur le genre permettrait de ne laisser personne en dehors des ”cases” et d’accéder à une société plus inclusive. La nouvelle société tend vers une neutralité totale du genre ou plus exactement une dissociation entre sexe biologique et identité de genre.

Ce n’est plus le sexe qui définit une personne comme cela a pu être le cas par le passé mais bien la façon dont la personne se reconnaît, s’identifie. A la naissance, chaque personne est désignée comme neutre, quel que soit son appareil génital. C’est elle-même qui choisit le genre auxquelles elle veut s’identifier : soit homme soit femme, soit neutre, c’est à dire non-binaire. Tout est fluide, ce choix peut varier tout au long de la vie de la personne. Les comportements ne sont plus déterminés selon le genre : chacun s’habille ou se maquille selon son envie. On assiste alors à un renversement total du modèle de domination : les déviants, à savoir les individus modifiés dans la situation initiale, constituent à présent la norme.

Ce changement de société amène à repenser totalement la sexualité et la question du désir. L’orientation sexuelle suit petit à petit le mouvement enclenché par la révolution dans l’identité sexuelle. Tout comme le genre, la sexualité est fluide : les étiquettes normatives n’existent plus, chacun aime qui il veut et la pluralité des désirs est reconnue. Il n’y a plus de notion d’hétérosexualité ou de communauté LGBT. La sexualité devient en quelque sorte une pansexualité généralisée, où l’important n’est pas le genre mais bien la personne en elle-même. Les discriminations dues à une orientation sexuelle n’existent plus à partir du moment où le système hétéronormé est dissolu. Il n’y a plus de normes et de groupes “déviants” comme avant, étant donné que tout le monde est placé sur un pied d’égalité. La notion de coming out n’existe plus car les individus ne sont pas déterminés par défaut comme hétérosexuels, ils n’ont donc plus annoncer qu’ils ont une sexualité “différente.”

De plus en plus de personnes développent une sexualité s’assimilant à l’asexualité. Le fait de s’intéresser avant tout à la personne et pas à son genre favorise l’intérêt pour l’individu en lui-même. De plus en plus d’individus développent des sentiments amoureux qui ne s’accompagnent pas forcément d’un désir sexuel permanent.

People attend the Gay Pride parade in Paris on June 30, 2018.

Vers un 3e genre, une forme de neutralité

Cette nouvelle façon d’aborder les relations se ressent sur les sites de rencontre qui changent totalement de concept. Le genre n’est plus spécifié, on laisse plus de place à la conversation.

L’école se transforme aussi, notamment l’éducation sexuelle. Les manuels changent, le corps est présenté avec des organes génitaux distincts mais la question du genre est abordée à part, montrant que les deux notions ne sont pas toujours corrélées. On explique qu’il faut un ovaire et un spermatozoïde pour procréer, bien que l’on insiste sur la possibilité de la procréation médicalement assistée, dans un monde où le progrès scientifique est de plus en plus fort. Cependant, il n’a plus besoin d’un “homme” ou d’une “femme” au sens classique pour faire un enfant. Les mutations à l’adolescence ne sont plus catégorisées : ce ne sont plus forcément les filles qui ont leurs règles et les garçons qui ont de la barbe. Dans cette société, les effets de l’adolescence sont expliqués sans genre.

  • Jean Michel Gardarein, Benoit Desrayaud, Aline Filhon, Olivier Levière, Julien Loche,   SVT Manuel 2017

Au sein de cette nouvelle société, toutes les habitudes ont changé. Les activités ne sont plus définies en fonction du genre. Par exemple, que l’on se sente fille ou garçon, le maquillage est vu comme un art accessible à tous, sans jugement. De même, les vêtements sont neutres, il n’y a plus de rayon homme ou femme, juste des tailles différentes pour convenir à toutes les morphologies. Les couleurs et les coupes vestimentaires sont unisexe. La répartition des genres dans le sport ou les activités professionnelles devient à peu près équilibrée car les individus ne se posent plus la question du regard des autres et se détachent des normes intériorisées. Les coiffeurs aussi ne font plus de différence entre hommes et femmes, toutes les coupes sont possibles. Les toilettes aussi sont communes, il n’y a plus de distinction entre les hommes et les femmes afin de ne pas créer de discirmination et ne pas obliger ceux qui se sentent non binaires à choisir entre les deux.

L’écriture inclusive devient la norme et le pronom “iel” est celui qui s’impose. Lorsque l’on parle d’une personne il est d’usage d’utiliser par défaut le pronom iel car on ne sait pas comment elle définit son genre. En revanche les pronoms “il” et “elle” existent toujours, ils sont utilisés par les personnes elles-mêmes pour signifier une intention de se genrer.

La religion pose aussi un problème : on ne croit plus en Dieu. Peu à peu, les principales religions monothéistes disparaissent car les croyants ne se reconnaissent plus dans les livres sacrés et les personnages des textes religieux qui sont systématiquement genrés. Dieu n’est plus à leur image, et les textes religieux ne coïncident plus avec leur réalité : rien n’avait prévu le changement total de société auquel ils ont été confrontés. Pour remplacer cette perte religieuse, nombre de Clamarians vont soit devenir athées soit rentrer dans la spiritualité pour retrouver un équilibre et se reconnecter dans leur corps (énergie, yoga…).  

Cette société neutre permet donc la fin des rapports de domination liés au corps et à la sexualité. Le processus de déconstruction sociale engendré par la remise en question de l’identité de genre est très puissant : il renverse totalement le modèle du patriarcat. Comme les genres sont fluides, les femmes ne souffrent pas d’inégalités sociales et économiques par rapport aux hommes. A l’origine, lorsque les personnes ont commencé à choisir leur genre, un déséquilibre s’est formé à l’avantage des hommes. De nombreuses femmes voulaient devenir des hommes car elles avaient intériorisé le fait qu’il s’agissait du sexe dominant. Cependant, avec le temps, cette répartition inégale des genres pesait sur l’équilibre de la société de manière générale. Un mouvement naturel s’est alors enclenché, où de nombreux individus se sont définis comme femmes, afin d’arriver à un équilibre quasi parfait. Parallèlement à cette “ remise à niveau”, les avantages autrefois attribués aux hommes se sont effacés, afin d’arriver à une véritable égalité.  Les femmes ne payent maintenant plus de “taxe rose”, sont considérées pour leur accomplissement sans être spontanément renvoyées à leur physiques, et accèdent aux mêmes postes que les hommes pour une rémunération égale. Le changement dans les mentalités a été profond, ce qui a permis un changement sociétale total, qui a renversé les modèles de domination classiques. 

Cette nouvelle société semble donc au premier abord plus paisible et plus juste que la précédente. Cependant, les luttes de pouvoir et les questions identitaires sont toujours d’actualité. A l’avenir, on peut donc redouter que le rapport de domination de genre soit reporté sur d’autres minorités ethniques ou religieuses. Une société totalement égalitaire semble encore constituer une véritable utopie…



Aujourd’hui, en France, 14 % des 18-44 ans, et 8% des plus de 44 ans se considèrent non binaires.

Selon une étude YouGov réalisée pour l’Obs


Une conférence traitant des difficultés et des obstacles auxquels sont confrontés au quotidien ceux qui s’identifient en dehors du binaire du genre. Graysen Hall, une personne non binaire de 23 ans, cherche à sensibiliser et à éduquer son public sur certaines des épreuves auxquelles la communauté transgenre est confrontée.
  • Auteures : Clara ROCHE, Marina CHARTON, Louise THOMAS, Orianne CUERVO


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