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Inès de mon âme

mardi 15 mai 2018, par Nestea

Inès de mon âme est un roman de fiction historique écrit par Isabel Allende et publié en 2006. Divisé chronologiquement en 6 parties, il raconte l’histoire d’Inès Suarez, basée sur celle de son homonyme réel : de couturière en Estrémadure (Espagne) à la conquête et la fondation du Chili.

Le premier chapitre couvre les années de 1500 à 1537, et commence dans la ville de Santiago de Nueva-Extremadura au Chili. Inès, sentant qu’elle est sur le point de mourir, demande à sa belle-fille Isabella d’écrire ses souvenirs. Elle commence par parler de la mort de son mari bien-aimé Rodrigo de Quiroga et de sa situation actuelle de « señora haut placée » dans le royaume du Chili. Ses souvenirs commencent par la description de sa famille et de sa ville natale dans la ville de Plascencia où elle a rencontré son premier mari : Juan de Malaga avec qui elle a vécu une relation passionnée. Elle explique les origines de certaines de ses compétences (cuisiner, soigner, trouver de l’eau) qui lui seront très utiles pour sa future aventure. Rêvant d’aventures et d’or, son mari va voyager vers une terre nouvellement découverte : l’Amérique. Inès va bientôt chercher à le suivre et va s’embarquer elle aussi vers ce nouveau pays. Elle va y rencontrer Pedro de Valdivia, guerrier renommé et fin tacticien qui lui aussi fait route vers l’Amérique, et qui deviendra plus tard son second mari. Celui-ci cherche à fonder une société nouvelle basée sur ses propres idéaux moraux. En arrivant, Inès fait face à la mort de son amant, victime d’une machination orchestrée par Francisco Pissarro, régent de Cuzco. Elle trouve le réconfort auprès de Pedro de Valdivia qui va l’emmener avec elle dans son projet de conquête du Chili. Après des préparatifs, ils vont entreprendre un voyage éreintant qui va les conduire à traverser le désert de l’Atacama. Inès va sauver toute la colonie en mettant à profit ses talents de sourcier. Après cet épisode, les colons arrivent à a partie encore inexplorée du Chili, mais vont faire face à la résistance des Indiens mapuche. Les espagnols vont finalement vaincre les Indiens et établir une ville nouvelle prospère : Santiago de la Nueva Extremadura. Cependant la résistance indigène se fait sentir, et ceux-ci finissent par attaquer et presque détruire la ville. Valdivia demande de l’aide au Pérou qui répond favorablement : ce qui permet de sauver la ville, mais pas son propre sort : victime d’un procès truquée, il est emprisonné et doit renoncer à sa vie avec Inès. Cette dernière épouse ensuite Rodrigo de Quiroga, fidèle lieutenant de Valdivia. Le dernier chapitre porte sur la trahison de Felipe, un Indien adopté par Inès qui deviendra le nouveau chef des Mapuches sous un nouveau nom : Lautaro. Avec les informations recueillies en grandissant avec les huincas (Espagnols), il est en mesure de les vaincre à plusieurs reprises et même tuer Pedro de Valdivia. Cependant, pendant ce temps, Rodrigo a fait prospérer la ville et les Indiens vont cesser de se battre à la mort de Lautaro.

Depuis Cuzco jusqu’à la conquête du futur royaume du Chili, Inès nous fournit des informations sur la culture et les conditions des premiers habitants du continent : les Indiens, et plus particulièrement sur les Yanaconas et les Mapuches. Les premiers, sont ceux qui ont accompagné les Européens lors de leurs conquêtes et les seconds sont les habitants originels du Chili. La distinction entre ces deux groupes est visible dans leur réaction envers l’esclavage. Si la plupart des Yanaconas finissaient par dépit à renoncer à leur liberté, les Mapuches n’ont jamais accepté de vivre comme des esclaves.

Les Indiens acquis aux Espagnols par la guerre ou comme des cadeaux d’autres Indiens ont été réduits en esclavage et utilisés pour le développement des colonies : « Sans ces masses silencieuses d’Indiens [...], la conquête du Nouveau Monde aurait été impossible ». Ces Indiens furent d’abord employés dans les mines, du fait de la dangerosité de ce travail : beaucoup mourraient prématurément, et étaient aussitôt remplacés. Utilisant et envenimant la rivalité des communautés indiennes à leur avantage, les Espagnols ont conquis de plus en plus de territoires, de peuples et donc d’Indiens. Pedro de Valdivia et Inès ont été aidés par des centaines d’entre eux pendant leur voyage. Ils étaient principalement utilisés pour transporter l’eau et la nourriture, étant donné le relief irrégulier du Pérou et du Chili. La première mention de ces personnes, dans le livre " Pedro luttait pour recruter des soldats, inscrire les Yanaconas [... ] " révèle la différence de situation entre les deux groupes. Les deux risquent leur vie, mais si le premier était récompensé pour son travail, le second ne recevait aucune rétribution.

De plus, ils n’ont que très peu d’importance individuellement dans l’histoire, nous ne connaissons aucun d’entre eux par son nom. Au début, le prêtre Don Benito semble être préoccupé par les Indiens "L’État des Indiens doit aussi nous concerner. Sans eux, nous n’irons pas très loin " mais il apparaît par la suite que c’est seulement dans le but de maximiser leur potentiel pour le voyage, et non pour leur bien-être dans l’absolu. Ayant connaissance que les rations d’eau ne sont pas assez importantes pour nourrir les Indiens, Inès ne va pourtant pas parler de ce sujet avec Pedro, comme si elle non plus ne se souciait pas d’eux. Au cours du voyage, beaucoup d’entre eux vont mourir, tous les jours ; sans pour autant attirer la piété d’Inès. Ils étaient pourtant la première ligne contre tous les dangers, tristement appelés " chair à canon ". Inès semble consciente à certains moments de l’importance des Indiens pour la réussite de l’expédition, mais il s’avère que la réalisation du projet de conquête du Chili devance sa sensibilité envers les Indiens.

Les Indiens farouches à la colonie, les " sauvages " selon les Européens, sont désignés ainsi à cause de plusieurs facteurs tels que l’absence de hiérarchie, de langues écrites ou de propriété privée. Ils voulaient garder leurs terres contre les huincas (menteur/destructeur=Européens), sachant qu’ils ne pouvaient pas coexister. "Nous voulons fonder des villes et prospérer, vivre avec décence et confort, tout en aspirant seulement à être libres " : cette phrase d’Inès illustre le fossé idéologique entre les deux civilisations et l’impossibilité d’un accord. Inès comprend que leurs visions respectives de la société sont totalement différentes, et impossibles à concilier. Les Mapuches sont attachés à leur liberté naturelle, ils préfèrent mourir au combat plutôt que d’être asservis. Ils n’ont pas la même conception du travail, « Ils vivent des poissons, du gibier, des fruits, des noix et comme le penon, leur maïs et animal domestique » et, par conséquent, ils n’aspirent pas à une augmentation de leur richesse comme les Espagnols. Même si le ton général à l’égard de ces populations est assez négatif (en raison du prisme historique par lequel les espagnols voient les indiens), il y a une certaine admiration de leur détermination, sens de l’honneur ou de leur capacité de résilience à certains égards. Il ne faut toutefois pas oublier que ces Indiens se battaient pour tout ce qu’il possédait, et pour leur liberté, il est donc naturel de s’impliquer au maximum dans la lutte. Les Indiens vont déployer des trésors d’ingéniosité pour surpasser les Espagnols, pourtant supérieurs techniquement. En définitive, l’afflux constant de colons va avoir raison des résistances indigènes. Mais les Mapuches ne vont jamais céder complètement : encore aujourd’hui, c’est un sujet brûlant de la politique intérieure chilienne et argentine, leur statut autonome étant menacé en permanence. Le livre semble vouloir nous transmettre que c’est l’esprit combatif de ce peuple qui lui a permis de traverser les époques, mais c’est une considération peu pragmatique, qui éclipse la majorité des malheurs qu’a subi ce peuple, et les difficultés auxquelles il fait face aujourd’hui (pollution, exode urbain, lutte contre les multinationales, discriminations et racismes…).
Certes, Inès témoigne de certaines qualités morales, et vertueuses (refus de la violence inutile ou de la discrimination des Indiens, dans son discours du moins) tout au long de l’aventure. Mais elle a assisté, et même participé de premier plan à l’asservissement de nombreux indiens, en fondant son discours sur le fait que les Indiens auraient « rejeté la parole du christ », et qu’ils résistent aux « efforts de civilisation » des Européens. On pourrait relativiser en expliquant sa pensée par son contexte historique, mais que dire alors, de tous ceux qui dès les prémisses de la colonisation, ont défendu les droits des Indiens, à l’image de Bartolomé de Las Casas.

Enfin, le livre offre des clés intéressantes pour réfléchir sur la condition de la femme au XVI, et donne la perspective inédite d’une femme forte, puissante, parfois guerrière, qui s’éloigne assez souvent des stéréotypes de genre.
Peut-on considérer ce livre comme une œuvre engagée ? La narration donne la possibilité au lecteur de profiter d’un point de vue omniscient à certains égards qui permet de se détacher du personnage d’Inès et de réfléchir soi-même aux différentes problématiques éthiques et morales liées à la colonisation.

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