Accueil > Engagement associatif > Buddy system réfugié/es > La Voix de Ceux Qui Crient, Marie-Caroline Salio-Yatzimirsky

La Voix de Ceux Qui Crient, Marie-Caroline Salio-Yatzimirsky

Conférence & Ouvrage

mardi 1er mai 2018, par Kiminta Vernier

Dans le cadre du Cycle de Conférences de l’Atelier des savoirs de l’espace Mendès France, j’ai pu assister à la conférence de la professeure d’anthropologie sociale et psychologue clinicienne Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky. Au Buddy System Réfugiés, nous mettons actuellement en place un projet d’accompagnement psychologique auprès des buddies (voir onglet "Accompagnements Psychologiques" pour plus d’informations), cette conférence permettait alors de comprendre les différents enjeux d’une telle problématique.
[Dans cet article vous pourrez avoir accès aux notes de la conférence.]

Mais avant cela, il est important de parler de l’ouvrage de Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky intitulé "LA VOIX DE CEUX QUI CRIENT". L’auteure y raconte ses rencontres depuis 2010 avec des demandeurs d’asile. Dans ce livre poignant, elle relate les paroles de ces hommes et ces femmes que plus personne n’écoute. Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky retrace alors leurs combats pour être à nouveau entendus et considérés.

Esprits traqués, toujours sous la menace d’une reconduction, hantés par leurs bourreaux, les demandeurs d’asile ne manquent pourtant aucune consultation, car ils viennentlà tenter de trouver des repères à leur histoire bouleversée, ils viennent surtout y entendre leur voix et y retrouver leur nom.

 Notes : Discriminations et violence psychique

 La triple peine des demandeurs d’asile

Débute sa conférence sur le cas d’un homme avec qui elle a travaillé en consultation de psycho-traumatisme dans sa clinique (cas qui va ensuite servir de fil conducteur à l’ensemble de sa présentation) : Monsieur Morougan, un Tamoul, en France depuis 2 ans. Décide de venir à la clinique car, dans sa tête, il entend des cris (ces cris sont ceux des militaires qui, au Sri Lanka, sont venu le chercher dans la nuit dans sa propre maison, de façon extrêmement violente : ils ont tabassé sa femme qui tentait de les empêcher d’emmener son mari).
Morougan n’arrive pas à interrompre la bande son dans sa tête mais il n’arrive plus à voir ses enfants ni sa femme dans ses souvenirs. Cet homme a été Débouté deux fois du droit d’asile + a reçu une OQTF, arrive à l’hôpital sans aucune protection sociale, vit dans une chambre avec 5 personnes. Va très mal est extrêmement maigre, ne connait personne, pas même des gens de la communauté Tamoul.

 Triple peine ?

  • Discrimination Institutionnelle : Statut de demandeurs = situation de dépendance et d’illégitimité. 100 000 demandes à l’OFPRA = 30 000 acceptés en tant que réfugiés. Et tant qu’ils ne sont pas réfugiés, les demandeurs sont suspects et doivent constamment se justifier, se raconter,s’expliquer. Discrimination explicite = cette minorité discriminée est sans ressources donc séparés d’un certain nombre de protections.
  • Discrimination Subjective : Incertitude politique : Intériorisation des discriminations. Sentiment de déclassement, d’humiliation qu’il va intérioriser
  • Discrimination au sein même de sa propre communauté : les derniers arrivés ne sont pas les mieux reçus (surtout dans les communautés Tamoul).

 Symbole Post Traumatique ?

Une anxiété liée à une confrontation brutale avec la mort. Symptômes récurrents - Cauchemars (l’évènement traumatique est constamment revécu psychiquement)

  • Dissociation : Difficultés à revenir à l’espace présent. Pris par des réactions qu’ils ne comprennent pas = ils crient, ils s’inquiètent et ils inquiètent.

1 - DISCRIMINATION INSTITUTIONELLE

 Migrants / Réfugiés / Demandeurs D’asile ?

Différentes catégories
administratives qui ont pour effet d’enfermer des populations dans des cadres identitaires aux services des politique migratoire. Abordés comme tels, les demandeurs d’asile sont réduit à la logique du suspect et doivent constamment se justifier.

 Confrontation à l’institution ?

Devoir constamment décliner son identité, son
parcours sur le territoire, être dans une situation de négociation continuelle.
L’Institution hospitalière (qui est le domaine que l’intervenante connait le mieux) : donne un accès aux demandeurs d’asile qui peut paraître privilégié contrairement aux autres institutions, alors certes l’accès est moins réduit mais la violence existe quand même.
COMED (un comité pour la santé des exilés) montre que les demandeurs d’asile sont vu comme des patients pas comme les autres. Les discriminations ethno-raciales ont longtemps été un non sujet en France et en particuliers dans le monde de l’hôpital et des soins (car présence d’un volet déontologique qui se prononce clairement contre la discrimination) pourtant il y a des réelles différences de traitement fondées sur des critères illégitimes souvent liés à

  • La situation administrative en suspend du patient en premier lieu. Mais aussi liés à un régime de suspicion généralisé qui entoure la demande d’asile :
  • Il est celui qui profite du système. Cette fausse idée est très largement présente dans le récent Projet Loi Asile : concernant la demande de soins des malades étrangers il a été demandé de séparer cette demande de soin de la demande d’asile (= tu choisis entre une demande de soin pour étrangers et une demande d’asile : pas les deux).
    Aujourd’hui lorsqu’une personne est très malade, même si elle a été déboutée par
    l’OFPRA elle ne peut pas être remise à la rue ou expulsée donc ici avec la loi Asile on cherche à supprimer cette possibilité, cette protection.
  • La langue : comment décrire ses symptômes ? Véritable barrière pour l’accès aux soins qu’il faut. Très peu de traducteurs. L’agence régionale de la santé exige pourtant des interprètes à chaque consultation sauf que les hôpitaux n’ont pas le budget pour l’interprétariat. Un travail par pictogramme c’est alors développé (on te montre un dessin, tu dis où tu as mal). Mais cela reste limité car le lien thérapeutique qui est traversé par la parole est totalement occulté. La question de la langue est donc très souvent occultée alors qu’elle est pourtant essentielle.
  • La culture : en fonction de la culture du patient, sa façon de penser, de croire, de fonctionner, le patient apparaît plus complexe que d’autre donc beaucoup il va susciter plus d’appréhension de la part des soignants. + sa précarité sociale va faire apparaître la situation du patient comme encore plus complexe.
    Morougan : ne parle pas français et parle un mauvais anglais. En arrivant il a sa première crise et va aller voir un docteur qui va lui prescrire un doliprane, le médecin va ensuite tripler les doses de doliprane car ne comprend pas pourquoi cet homme a si mal à la tête. Ce traitement va lui faire de plus en plus mal (il faut savoir que le doliprane pris en trop forte dose est très très nocif). Le médecin démuni va alors l’envoyer à l’hôpital.

2 - DISCRIMINATIONS SUBJECTIVES

 Psychiatrie = fou ?

Dans son lieu de travail (service de psychiatrie) elle en fait l’expérience constamment : Rencontre hommes et femmes ayant vécu des situations de violences extrêmes (Soudan, Pakistan, Guinée, Afghanistan, Erythrée…) et qui vont devoir passer une porte très stigmatisante qu’est l’hôpital Psychiatrique.
Morougan lui-même fait un pré-diagnostique en tant que traumatisé en entrant dans ce lieu (j’entends des voix dans ma tête = je suis fou). Il va alors falloir lui expliquer qu’il a une réaction normale à une situation anormale. Pour de nombreux patients = forme de secret qui les lie à ce lieu. La maladie mentale n’est pas vue comme clinique pour de nombreuses communautés mais presque comme une fatalité.

 Discrimination intériorisée par le sujet ?

Alors certes il y a l’intériorisation des violences passées mais aussi du déclassement dans le pays d’accueil (surtout pour les plus éduqués). Au Sri Lanka Morougan = très bon salaire, ingénieur chef d’entreprise, père de famille. En France, va vivre dans la rue, puis dans une chambre de CADA et une fois débouté il devra quémander de l’aide pour survivre (maison contre ménage et petit business). Véritable humiliation. Ici en France il n’est qu’un migrant. Il va parler également de l’indifférence et
l’effroi qu’il suscite dans la rue (quand il tente de demander des choses aux gens dans la rue ils s’en vont « j’ai l’impression que je leur fait peur ») =sentiment de déchéance personnelle dans une société dont il ne connait pas les codes.
De plus, le trauma désolidarise des autres. Solitude qui le met dans une situation où il ne peut rencontrer les autres. Il est tenu au silence par les violences intérieures qui le détruisent. C’est pourquoi nombreux exilés refusent de nombreuses aides qu’on leur propose = interaction trop dure.
Il y a donc une violence que l’exilé porte en lui, une honte + une violence physique qu’il ressent à cause des tortures qu’il a subie. Morougan en porte d’ailleurs les marques sur le visage. Regarder ses propres cicatrices pour quelqu’un qui a été torturé = extrême violence interne.

Erving Goffman, « Stigmas : les usages sociaux des handicaps » (1975) : A l’époque de la Grèce Antique = ce qui a été gravé par le corps sur « l’individu frappé d’infamie ». Donc le stigma jette le discrédit sur l’individu qui va être exclu de la société. Le stigma doit être pensé en termes de relations interne et externe : il est négocié intérieurement par le stigmatisé qui va plus ou moins en souffrir // et en stigmatisant on marque la différence de l’autre, on marque son aspect « anormal ». Goffman va énoncer les différents éléments qui constituent le stigma :

  • Les monstruosités du corps
  • Les tares de caractères
  • Les éléments « tribaux » (races, nationalités, religion…)
    Dans notre contexte, les demandeurs d’asile portent chacun de ces stigmas. Alors que le droit d’asile est supposé le protéger de ces stigmas. [Convention de Genève 28 juillet 1951 définit un réfugié comme « toute personne (…) qui (…) craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays… » et lui octroie une protection]
    Quand Morougan a été poussé à quitter le CADA, il a vécu dans une petite chambre hyper sombre (interdit d’utiliser l’électricité, juste la lumière de la tv) dans laquelle il vit accroupi pour tout faire avec 5 autres hommes. Dans cette chambres les cris dans sa tête se sont multipliés. (Ces cris crient son nom et aussi les noms des membres de sa famille car « je n’ai rien pu pour eux »). Il est évident que cette pièce sans fenêtre = Lui rappel la dernière image de son trauma et les 5 hommes qui vivent avec lui = porteur d’une certaine malveillance pour lui. Le traumatisme qui se manifeste est toujours de l’ordre de la perception et non de la transcription c’est pour ça qu’ils font si peur et qu’ils sont difficilement explicables en mots (pour Morougan = hallucinations auditives qui le terrifient).

3 - DISCRIMINATION AU SEIN MÊME DE SA PROPRE COMMUNAUTE

Morougan vivait avec des gens de sa propre communauté dans cette petite chambre est pourtant = un supplice. Manger accroupis devant la TV = alors que pour lui le repas = moment le plus socialisé et ritualisé qu’il vivait avec sa famille. Là il se sent « comme un chien », un « esclave passif » qui ne peut que se soumettre à la violence.

  • Voir film : Demons in Paradise, 2017 (question Tamoul au Sri Lanka et la guerre civile de plus de 40ans). Conflit qui se recréer officieusement dans la région parisienne. Se créer un fossé entre les nouveaux arrivant et ceux qui sont là depuis longtemps en France. N’arrive pas à s’inscrire dans sa propre communauté.

Au-delà de ces trois grandes discriminations on peut aussi parler de la discrimination liée au genre.

4 - DISCRIMINATION GENREE (plus beaucoup de temps, obligée de survoler ce sujet)
Il y a une forme de violence genrée à laquelle les femmes dans la migration sont confrontées. Pour les femmes issues de culture dites « patriarcale », tout un tas de bouleversements vont avoir lieu lors de la migration = multiplie la violence. Corps très contrôlé dans leur communauté qui va ensuite devenir un espace de négociation une fois sur le territoire français.

Histoire de Shabana : Shabana est une femme du Bangladesh qui va venir la voir car elle ne peut plus porter son enfant, ne peut plus le regarder. Elle est venue à l’hôpital avec son mari qui porte le nouveau-né car elle n’arrive plus à être mère ni épouse. Dans son pays, Shabana était une militante qui s’opposait au mariage précoce des très jeunes filles. Une des femmes qu’elle défendait à décider de faire condamner les actions de Shabana. Elle sera alors condamnée à mort, elle et son mari. Elle a donc pris la décision de s’enfuir avec son mari et de laisser ses deux enfants à des proches (= énorme culpabilité). En France « on m’a prise pour une femme de mauvaise vie, ils m’ont accusé d’avoir abandonné mes enfants ». Impossible de prendre ce bébé dans ses bras car, né en terre étrangère = va
acter la séparation et la dislocation familiale. Elle sera ensuite comme une mauvaise mère qui non seulement a abandonné ses enfants au pays mais qui n’arrive pas à aimer le nouveau et comme une mauvaise épouse ayant embarqué son mari dans une situation si difficile. Elle va pourtant faire preuve d’une grande Energie pour bosser, s’en sortir et faire venir ses enfants en France avec elle. Pourtant … Au bout de quelques mois, revient aux entretiens entièrement voilés = son mari ne veut plus qu’elle travail et souhaite qu’elle reste à sa place.

Beaucoup de femme d’Afrique de l’Ouest dans sa clinique = venues en France pour échapper à l’emprise familiale, plus de liberté pour exister
= Problématiques des femmes exilées très diverses, expériences de migrations différentes pour les femmes

CONCLUSION
Son travail avec Morougan va être de l’aider à se défaire de ses bourreaux intérieurs (torture là-bas // Humiliation et discriminations ici). Il a dû chercher à comprendre ce qui ravive cette violence = il va alors sortir de cette chambre. Et au-delà de cela, Morougan va également apprendre à se créer une autre version de son exil : J’ai réussi à arriver jusqu’ici et je peux maintenant aider ma famille de là ou je suis.Renversement de la position de la victime à celui de l’acteur, faire émerger du sujet souffrant un sujet fort de son histoire.

QUESTIONS

  • Comment passer de victimes à acteurs ? Est-ce qu’une psychothérapie suffit ?
    Malheureusement elle est souvent réservée à un tout petit nombre qui arrive jusque-là (hôpital psychiatrique). Il faut comprendre que la violence intentionnelle (le fait d’autres hommes, de cruauté) a un effet sur la solitude du patient qui va le séparer des autres et créer une immense méfiance en lui, il se sent hors du monde commun (de par son expérience qui est très peu partagée, c’est une horreur qu’on ne connait pas). Dans la psychothérapie, la personne se retrouve en face d’un tiers qui ne cherche pas à ce qu’il apporte des preuves ou qu’il me raconte un récit, il me raconte ce qu’il veut : là il va pouvoir déposer une parole de souffrance (parole qu’on ne leur demande à aucun moment à l’OFPRA). Possibilité de parole
    différente qui va lui permettre de sortir de la solitude ou le trauma ne cesse de se répéter. Mettre des mots, construire des éléments de sens dans une expérience qui n’en a plus.
  • Pouvez-vous me conseiller des écrits sur le post traumatisme ?
    Sur le post traumatisme : Les travaux de Crok (la base) // Mais aussi la littérature
    concentrationnaire des camps nazis = met en avant la question de l’expérience du mal et le retour au monde commun ainsi que la difficulté de la prise de parole. Voir (entre autres) « L’écriture ou la vie » Jorge Semprun. Bien sûr, l’expérience est différente mais on retrouve énormément de similitudes avec ce qui ressort dans nos consultations.
  • Est-ce que les médecins sont sensibilisés à la réponse aux traumatismes ? (Question en réaction à l’histoire du doliprane)
    C’est un syndrome hyper compliqué, pas évident pour un médecin traitant. Beaucoup ne comprennent pas « je viens de lui donne des médicaments il les a mis à la poubelle. Est-ce que c’est de la psychose ? ». Non le rapport à la réalité n’est pas tronqué comme dans la psychose. Pas évident pour les médecins non spécialistes + Il ne faut pas oublier qu’ils sont face à un public qui complexifie la tâche des médecins (comme vu précédemment = situation de malentendus continuels). Quand le trauma et la différence de culture se mêle : c’est la galère. Médecins du Monde et Sans Frontières font énormément de sensibilisation chez les
    médecins dans les lieux comme Calais ou Grande Synthe. Mais à côté de ça on est face à une politique qui occulte aussi complètement ces questions.
  • Intervention d’un professeur d’architecture au Rwanda : Dans mon pays toute la population a vécu un trauma (les bourreaux vivent avec les victimes) depuis 24 ans, et nous avons 10 psychologues dans tout le pays. Chaque année, le 4 avril = il y a des commémorations puis l’après-midi : discussions. Lors des grands rassemblements on peut sentir des réactions physiques (Guhahamuka : « avoir ses poumons hors de soi »
    revivre physiquement l’horreur et le trauma). Ce monsieur nous conseil : Notre Dame du Nil de Scholastique Mukasonga = Superbe livre sur le trauma

Réponse de Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky : voir aussi Ghislaine Capogna-Bardet, Dans la clinique du Trauma = écrit beaucoup sur comment faire sortir de façon réfléchit la violence traumatisante et sur la « langue blessée ». + films d’Arnaud Sauli = fonctionne uniquement sur la question de la parole et du silence dans le traumatisme rwandais.

Voir en ligne : Site de Marie-Caroline Salio-Yatzimirsky

Partager

Commenter

TAGS

EN IMAGES

Mathieu Lindon L'appartement de la famille Gédouard (Acte I) Pierre Trudeau Source : arrêt sur images

Visiteurs connectés : 1