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Emmanuel Mounier et la contestation de la démocratie libérale dans la France des années trente de Zeev Sternhell

Fiche de lecture

mercredi 3 mai 2017, par Nathan Perrié

STERNHELL Zeev. Emmanuel Mounier et la contestation de la démocratie libérale dans la France des années trente. Revue française de science politique, 34ᵉ année, n°6, 1984. pp. 1141-1180. Disponible sur : http://persee.fr/

Zeev Sternhell est un historien israélien. Il a survécu à l’extermination des Juifs de Pologne où il a passé son enfance et a rejoint Israël en 1951, après avoir étudié en France à la fin de la guerre. Il est un acteur de la vie et du débat politique en Israël, il s’inscrit dans l’opposition à la ligne ultra-nationaliste, condamne notamment la colonisation israélienne et appelle à la recherche d’un compromis de paix avec la Palestine. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et a enseigné en Israël et en Éthiopie. Ses travaux universitaires portent principalement sur la genèse du fascisme, et il s’intéresse particulièrement au cas français, en identifiant les particularités et la formation du fascisme français.
Dans l’article que nous allons résumer et analyser, Zeev Sternhell étudie la figure d’Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit dont la première publication date de 1932, et de la forme de contestation de la démocratie libérale proposée par cette revue. Cet article présente donc les tenants de cette contestation, l’idéologie ainsi produite, le personnalisme, et comment au moins une partie des intellectuels adeptes de cette idéologie a selon l’auteur était amenée à graviter autour de la sphère fasciste naissante de la France des années 1930. Nous allons donc essayer à travers ce travail de comprendre comment selon Zeev Sternhell la contestation de la démocratie libérale par les personnalistes, Emmanuel Mounier au premier rang, a accompagné la formation d’une variante française de l’idéologie fasciste.

Sternhell justifie ses travaux sur ces questions en pointant ceux qui ont été réalisés sur la révolution conservatrice allemande sous la République de Weimar. En 1984, lorsqu’il écrit, il s’appuie sur les travaux de Louis Dupeux (1982), qui réactualisent ceux fournis par Armin Mohler en 1950 concernant ce mouvement idéologique qui pourrait être perçu comme un proto-fascisme voire marquer la naissance du fascisme en Allemagne. Il fait aussi référence et rend hommage à Jean Touchard et Jean-Louis del Bayle, qui ont apporté une nouvelle manière d’approcher et d’étudier cette pensée politique des années trente, qu’il considère comme à la marge du débat, des régimes d’inspiration fasciste et qui ne s’étalerait que sur une courte période, le début des années 1930. Sternhell compte à travers son travail apporter un regard nouveau sur les groupes que l’on dénomme désormais les non-conformistes des années 1930 (L’Ordre Nouveau rentre dans cette catégorie de penseurs) qui fleurit à cette époque, et dont la marginalité avérée susciterait la sympathie de la part des historiens et des chercheurs et biaiserait ainsi l’étude de ces groupes, de leur rôle, des pensées qu’ils véhiculent.
Si le travail de Sternhell est motivé par ce constat, il s’attache ici principalement à l’étude des publications de Esprit et des écrits d’Emmanuel Mounier. La publication d’Esprit a été interdite par le régime de Vichy. La genèse de la revue est impulsée par une idéologie non-conformiste donc, ce qui fait référence au refus de s’aligner sur les positions à la fois de la démocratie libérale et sur ses références, principalement la Révolution Française, et sur les positions marxistes, ce qui représente en tout cas pour les années 1920 les pôles de l’organisation, de l’action, de la pensée politiques. Mounier et les personnalistes refusent en outre l’individualisme (sous-jacent à la démocratie libérale) et le matérialisme. Les personnalistes se rapprochent en cela des fascistes, ce qui mène à un rapprochement plus ou moins concret avec l’Ordre Nouveau, ne serait-ce que dans l’acceptation de la défaite de la France en 1941 et même la vision de cet événement comme une opportunité de procéder à la révolution. L’idée de la décadence de la France est aussi prégnante au sein de ces mouvements. Les intellectuels rattachés à l’esprit rejettent la compromission dans la République sous toute ses formes, par l’action politique institutionnelle, par le vote, par l’organisation en parti, qui mènerait nécessairement à une coalition, une dénaturation de l’initiative originelle. Paradoxalement, ils se rapprochent de groupes contestataires et fascistes qui partagent cette condamnation de la République. Sternhell ainsi présente les groupes fascistes comme le centre d’une pensée autour duquel on trouverait des groupes qui, en ne partageant pas nécessairement toute l’idéologie se trouvent influencer. Le ciment de ce système est l’anti-capitalisme, l’anti-libéralisme, et l’anti-marxisme, le refus du matérialisme dans toutes ses formes, soit la contestation de la démocratie libérale telle qu’elle a cours en France. Il opère par l’obligation des contestataires de tous horizons politiques de se positionner vis-à-vis de l’idéologie fasciste. Celle-ci en plus de fournir une critique de la démocratie libérale sur son expression concrète, institutionnelle, tant sur des aspects conjoncturels que structurels (bien que l’emphase s’exerce sur ces derniers avec le thème de la décadence), sur les valeurs de la bourgeoisie, fournit une alternative, autrement dit propose une redéfinition idéaliste des valeurs fondatrices de la société. Les arguments qui composent la critique peuvent susciter l’adhésion de membres de groupes éloignés du fascisme mais contestataires. La redéfinition des valeurs fondatrices, notamment la communauté, séduit Mounier et le cercle de l’Esprit, qui y voit un mode opératoire pertinent pour mener la révolution. Aussi, les personnalistes placent la personne au centre de leur raisonnement et pour que la personne puisse s’exprimer en autonomie et sans égoïsme, une révolution spirituelle serait nécessaire, ce que le fascisme semble pouvoir apporter. Mounier, en produisant le compte-rendu d’un congrès de l’institut de la culture fasciste auquel il a assisté en Italie en 1935 atteste de la proximité des contestataires de toutes les mouvances au-delà des clivages politiques. Face à la démocratie libérale et la bourgeoisie, les contestataires sont liés d’une « parenté profonde », même en ce qui concerne les « adversaires du fascisme ». Notons ici l’utilisation du terme « adversaire » et non « ennemi », puisqu’il est bien question ici d’un ennemi commun : la démocratie libérale. Mais Mounier dans une autre communication dans Esprit statue sur la distinction entre le fascisme et le personnalisme. Le personnalisme s’oppose à l’État libéral en ce qu’il refuse d’envisager les composantes d’une société comme des individus isolés mais s’éloigne de l’État fasciste en ce qu’il prône un État pluraliste, et finalement la liberté occupe une place centrale dans le personnalisme puisque celui-ci est censé le protéger de « la tyrannie des groupes et […] de l’anarchie des individualismes ».
Tous ces mouvement contestataires étaient liés dans les faits en ce qu’ils s’examinaient et se répondaient dans les revues qui leur étaient propres, que ce soit Esprit, Ordre Nouveau ou la Jeune Droite de Thierry Maulnier, mais aussi les national-socialistes antisémites comme Maxence (qui publie la revue L’Insurgé) . On remarque même une certaine convergence, notamment entre la Jeune Droite et Mounier, qui flatte les ouvrages produits par Maulnier, avec toujours l’exposition des mêmes thèmes du rejet du capitalisme, de l’individualisme, du libéralisme, de la bourgeoisie. Dans les travaux concernant ces mouvements, Sternhell conteste l’idée selon laquelle les relations entre les groupes distincts seraient caractérisés par des affrontements récurrents, et en prenant l’exemple de la querelle entre Esprit et Ordre Nouveau de 1934, montre que celle-ci n’a e réalité duré que quelques mois, et qu’elle serait anecdotique au point d’être une simple « querelle de famille ». Et même, une déclaration de volonté commune sera prononcé lors d’un rassemblement en 1935 avec Robert Aaron est prononcée. Des organes de communications communs sont mis en place en 1937 avec Ordre Nouveau et La Flèche. Esprit dans les années trente se veut un laboratoire d’idée avec un objectif bien précis : proposer une troisième voie, une alternative à la droite (conservatrice ou libérale) et à la gauche (marxiste ou social-démocrate). Esprit rejette à la fois le Front Populaire et ses détracteurs associés au pouvoir institutionnalisé, l’un pour son hostilité aux régimes fascistes et particulièrement face au régime hitlérien et l’autre malgré son pacifisme vis-à-vis du régime. On remarque cependant une certaine proximité avec dans l’action du Front Populaire que la revue perçoit comme un acteur de l’émancipation des citoyens malgré l’idéologie marxiste et donc matérialiste fondatrice de ce mouvement. Hitler, bien que Mounier n’adhère pas à ses méthodes de communication, apparaît comme une figure ayant réussi à exprimer politiquement la révolution du peuple allemand de manière stable et compare ceci avec les faits de la vie politique française caractérisée par une forme d’immobilisme. La France est même faible et divisée en 1936 pour les intellectuels d’Esprit à l’opposée d’une Allemagne forte et unie, ce qui ouvre la voie une nouvelle fois au thème de la décadence française. De l’étude des textes de Mounier ressort une hiérarchie des systèmes de valeur selon Sternhell : le personnalisme occupe bien sûr la place la plus élevée, la démocratie libérale est au plus bas de la hiérarchie tandis que le national-socialisme se trouve entre les deux. En revanche, d’après Sternhell, le socialisme national représente pour Mounier et les intellectuels d’esprit l’avenir de l’Europe dans la lecture qu’ils dispensent de l’histoire, les grands principes de la Révolution Française, l’individualisme sont amenés à paraître désuets. La contestation de la démocratie libérale est avant tout un phénomène européen et Esprit relaye à ses lecteurs des analyses d’écrits contestataires, allant de ceux de Otto Strasser à ceux de Maxence, de Drieu de La Rochelle. Mounier dénonce aussi l’utilisation rhétorique de l’« épouvante » par Léon Blum pour condamner le fascisme de gauche naissant au sein de la SFIO, ce qui est visible notamment à travers des discours de lors du congrès de 1937. La contestation du régime représentatif, individualiste, bourgeois que ce soit dans sa forme fasciste ou dans d’autres apparaît pour Mounier comme une victoire du personnalisme. Ce qu’il combat est le totalitarisme et en cela les fascistes, italiens notamment, représentent des ennemis du personnalisme. C’est cependant vraiment dans la forme dont est orchestrée la rupture avec la démocratie libérale que Mounier rejoint les fascistes au pouvoir en Europe : le refus de la rationalité bourgeoise et de la détermination d’objectifs, d’actions qui amollissent l’action elle-même, le gouvernement et l’homme en général doivent agir, s’engager corps et âmes plutôt que d’analyser sans cesse le monde qui l’entoure. Il y a aussi dans ces discours et c’est un point commun avec le fascisme et en opposition avec l’imaginaire de ces groupes attaché à la démocratie libérale, l’exaltation de la virilité. Dans les premiers temps du régime de Vichy, Mounier va participer à la rénovation culturelle et intellectuelle de la France, Esprit est autorisé à paraître et le but est bien d’amener la démocratie personnaliste, sur les ruines de la démocratie libérale qui jonchent encore le sol. Il appelle tous les citoyens français à prendre part à la révolution nationale, et à ne pas adhérer à tout ce qui se déroule ou à le rejeter en bloc. Il utilise les colonnes d’Esprit pour se poser en prophète, et critique de nouveau les institutions, la forme du débat politique tel qu’il avait cours avant la guerre. Il lance un appel à la croisade contre le communisme, qui pourrait être menée par la mise en place d’une nation organisée organiquement, ce qui selon Mounier n’avait pas de réalité dans l’avant-guerre et n’était que l’objet de discours vides. Un temps interdite, la publication d’Esprit reprend avec avec l’autorisation du régime de Vichy, et est utilisé pour donner visions sur les causes de la défaite de la France, les écrits sont destinés à un public mondial, notamment un public étasunien. Mounier présente un parallèle entre l’époque qu’il vit, le régime de Vichy, et la Renaissance. Une Révolution a lieu, et on doit repenser la place de la liberté dans les régimes autoritaires. Mounier est frappé de désillusion face aux reculades de l’armée nazie en URSS. Aussi, Esprit est interdite par le régime de Vichy en 1941. Il glissera peu à peu vers la Résistance, suite à son arrestation par le régime.
Sternhell, à travers le cas de Mounier et l’étude de la revue Esprit montre les liens qui avaient lieu entre les groupes contestataires de la démocratie libérale. Le fascisme oblige ces groupes du fait de sa prise de pouvoir et de son aspect radical à se situer par rapport à lui. Mounier et les personnalistes se rapprochent alors du fascisme qui représente une alternative transitionnelle qui à terme pourrait amener l’avènement d’un régime personnaliste. Le fascisme représente la vitalité face à l’immobilisme de la démocratie libérale bien qu’il soit sujet à l’embourgeoisement, mais en même temps apporte une dimension spirituelle sollicitée par les personnalistes. Sternhell produit cependant une analyse des textes chronologique qui peut paraître redondante, et statue peut-être hâtivement sur le caractère cohérent de la démarche de Mounier. Il réactualise les travaux de l’époque qu’il considère biaisés. Enfin, Sternhell est un historien contesté, notamment par Pierre Milza, en ce qu’il ne dispense pas de définition claire du fascisme et aurait tendance à associer à cette idéologie des courants très différents et parfois éloignés du fascisme.

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