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Stupeurs, tremblements et Philippe Vandel

mercredi 3 mai 2017, par Julia Vandal

Un soir d’hiver. Mes essuies-glace sectionnent les cordes d’eau qui chancellent sur mon pare-brise.

La rediffusion d’une émission de Tout et son contraire, sur France Info. Ou comment Philippe Vandel a entaché, en une interview de cinq minutes à peine, à la fois l’image de la femme, la sienne et celle de France Info (qui ne brillait toutefois déjà pas par sa sagacité).

Le fameux.

Philippe, t’as déconné. Tu permets que je t’appelle Philippe ?

Jouons-le cartes sur tables : je n’ai jamais rien eu contre le bonhomme. C’est même assez régulièrement que, plus jeune, j’écoutais dans la voiture de mon père en sortant des cours ses courtes interviews cocasses de célébrités diverses et variées.

C’est donc avec bienveillance que j’augmente le volume de mon autoradio quand, après m’avoir franchement agacé en spéculant sur le plausible-aperçu-de-l’ombre-de-la -silhouette-de-Jacqueline-Sauvage-au-sortir-d’une-voiture-la-conduisant-hors-de-prison, une voix monocorde m’annonce la rediffusion d’un ancien numéro de Tout et son contraire avec l’actrice Diane Kruger.

Les prochaines secondes me font oublier d’éteindre mes plein phares.

Aucune étude scientifique n’a encore prouvé qu’être ami avec Cyrille Hanouna témoignait d’une paresse évidente des hémisphères droit et gauche du cerveau d’un individu. La complicité de Phiphi avec ce dernier – notons le rôle de chroniqueur que Vandel a joué dans l’éphémère émission produite par ledit animateur volubile, Touche pas à mon sport – sera donc ici (relativement) tue.

Cadeau, quand même.

Revenons-en à notre entretien. Ainsi débute un échange express entre une Diane Kruger à la parfaite maîtrise de la langue française et un Phillippe Vandel à la toute relative compétence journalistique. Après avoir brièvement rappelé le contexte de l’entrevue (sortie du film Infiltrator de Brad Furman dans lequel l’actrice multilingue tient un rôle significatif), Phillippe Vandel s’attache à questionner la comédienne sur la difficulté d’appréhender un personnage semi-réel à une époque où l’intransitivité de l’art pose la fiction comme une entrave à la perception de la réalité initie son ode à la médiocrité :

– Juste un mot : pardon de dire ça ; vous êtes ici dans une tenue très légère , une jupe très courte etc ; Je vous dis pourquoi je vous en parle : j’ai lu un article de Paris Match début août qui disait (…) « Kruger, sa maigreur inquiète les fans »

– Ah bon…

« Pardon de dire ça » ah bah oui, pardon oui. Comprenez que « pardon » chez Philippe Vandel, ce n’est pas une demande d’indulgence relative à un désagrément, c’est une auto-autorisation de remettre arbitrairement la parole ou la crédibilité de l’autre en cause.

Et de continuer :

– Heuu vous êtes trop maigre ? Non ? Vous semblez normale.

– Moi je me sens comme d’habitude mais je sais pas… *malaise*

– Bah moi j’vous trouve normale !

– *rire de malaise*

Et d’insister :

« C’est DINGUE vous étiez pas au courant qu’il y avait un papier dans Paris Match sur vous ?

De un, paye ta référence. De deux, je crois bien qu’on s’en contrefiche.

L’interview se poursuivra selon la structure suivante :

00’00 – 00’30 Rappel du contexte ; questions sur enfance

00’30 – 01’37 Aspect physique et relation avec la presse

01’37 – 02’43 Maternité (ou plutôt non-maternité de l’actrice)

02-43 – 03’12 État de sa santé mentale

03’12 – 04’12 Différences de salaires homme/femme à Hollywood

Les sujets de 1) la non-maternité et 2) des inégalités de genre dans le métier de comédien sont alors présentés par Phil’ comme un sujet d’agacement personnel de Diane Kruger : « vous dites, Diane Kruger, que vous ne supportez pas la pression qui est faite aux femmes (…) qu’est-ce qui vous énerve ? »

Ceci a pour conséquences deux effets que je qualifierais de négatifs :

  • Faire de deux combats féministes de vaines et non justifiées obsessions des féminazies-islamo-gauchiasses-etc , bien loin des préoccupations d’un « « féminisme originel » » ou d’enjeux plus alarmant, tel le chômage ou la pauvreté (coucou la hiérarchisation des problèmes ad hoc qui fait passer le féminisme pour une cause secondaire)
  • Ranger Diane Kruger dans le moule stéréotypée, au delà de la féministe énervée et énervante, de la femme futile qui ne réfléchit pas des plombes avant d’ouvrir la bouche (coucou le mansplaining * de Filou avec ses « bah il suffit de dire qu’on veut pas d’enfant » / « Non mais c’est normal (…) nan mais, pardon Diane Kruger, mais un homme il peut avoir des enfants à 70 ans »

Petite parenthèse vocabulaire :

* Mansplaining = (osons Wikipédia) situation où un homme se croit en devoir d’expliquer à une femme quelque chose qui la concerne directement, généralement de façon paternaliste ou condescendante.

En gros : c’est quand un mec vous dit à vous, une femme, comment faire quelque chose que vous savez déjà faire, ou pourquoi vous avez tort à propos de quelque chose quand vous avez en fait raison, ou vous parle de « faits » divers et inexacts à propos d’un sujet que vous maîtrisez un milliard de fois mieux que lui. Extrait de ce blog, traduite dans un article de cet autre blog, Genre !

Après cette interview me laissant un tantinet sceptique, je me suis dit « bon, le gars a déconné une fois, ça arrive ». Mais en fait non. Non, non, non. Ayant écouté par la suite près d’une vingtaine d’interviews de femmes et d’hommes, j’en ai décrété qu’il était impossible pour Fifi de s’entretenir avec une femme (que ce soit Fauve Hautot, Axelle Lafont, Olivia Ruiz, Marina Foïs, Françoise Hardy…) sans s’intéresser au moins une fois à :

  • Sa maternité (dans tous les sens du terme : fait d’être mère ou non, justification de ce choix, relation mère-enfant, rapport célébrité-maternité, rapport métier-maternité…)
  • Son physique (au delà de l’état de santé, mention du fait d’être belle, jolie, mignonne…)
  • Sa vie amoureuse et/ou sexuelle (conséquences de la célébrité sur la vie sexuelle et amoureuse essentiellement)

Trois choses qui ne sont que très rarement abordées par les questions posées aux individus masculins. Pour ces derniers, et selon la nature de la profession de la personne interrogée, les champs de questionnements de l’interviewer sont principalement liés à :

  • Leur carrière, leur notoriété
  • Leur enfance, les premiers pas de l’invité dans son champ (artistique bien souvent)
  • Leur dernière œuvre, leurs derniers projets
    –> Bref, en premier plan l’activité professionnelle, éventuellement son paratexte (et non le contraire)

Toujours plus interloquée, je recherche alors les lignes qui dessinent le cadre de l’émission en question. Avant toute chose, il est à noter que, selon le site de France Info, Philippe Vandel tient dans ces courts entretiens intimistes le rôle de journaliste.

« Journaliste »

Soupire.

Passons.

La personne invitée, qui fait généralement l’actualité, est alors « amené[e] à évoquer l’actualité, autant que des éléments de son parcours, connus ou méconnus. Cet entretien est riche en confidences, en anecdotes, mais aussi en révélations, permet un éclairage très personnel sur l’actualité , et de nombreuses découvertes sur des personnalités atypiques ».

Résumons les découvertes, anecdotes et révélations que Philippe a tiré du parcours de Diane Kruger :
– Ouf, Diane n’est pas si maigre – constat approuvé par un homme –
– Mince, par contre elle est vraiment obstinée à ne pas avoir d’enfant
– #FéministeRelou : les inégalités de salaires sont réellement une source d’énervement chez elle

Merci Philou.

Oui ? Comment ? Ta défense ? « décalé » ? « espiègle » ? « acharné » ? Bien, Philippe, tu as le droit de te croire un petit dissident de l’interview en n’hésitant pas à déstabiliser tes invités en passant du coq à l’âne sur des sujets plus ou moins professionnels. Par contre, tu n’as pas le droit d’utiliser la couverture du « journaliste qui ose tout hihi » pour répandre, sur les ondes d’une radio publique des plus écoutées, ton sexisme ordinaire.

« Il y a aussi quelque chose de particulier chez vous, c’est que vous êtes une des rares comique féminine, pardon de dire ça pour les autres, mais vous êtes très jolie (…) y’en a pas mal qui sont cabossées quand même »

(Entretien avec Axelle Lafont)

« Le sage est celui qui s’étonne de tout. Hé bien moi je suis un vieux sage ! » Confie-t-il en 2013, lors d’un entretien avec Nathalie Karsenti.

Attention à ne pas devenir un vieux con, quand même.

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