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L’École, L’Église et la République (1871-1914) , Mona Ozouf

Fiche de lecture (résumé et commentaire)

mercredi 3 mai 2017, par Julia Vandal

L’École, L’Église et la République (1871-1914)
Mona Ozouf

INTRODUCTION

♦ L’autrice

Mona Ozouf est une philosophe française, devenue chercheuse en histoire et plus récemment, écrivaine. Née en 1931, elle s’est spécialisée sur la Révolution française et la question de l’école. Entre 1962 et 2014, elle publie plus d’une vingtaine d’ouvrages. Récompensée du Grand Prix Gobert en 2004 pour l’intégralité de son œuvre, elle également reçu en 2014 le prix de la Bibliothèque Nationale de France. Elle est actuellement directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique. Femme engagée dans divers champs (féminisme, Liberté pour l’Histoire...) elle a également travaillé pendant plus de quarante ans pour l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur (aujourd’hui renommé L’Obs) .

♦ L’ouvrage

L’École, l’Église et la République (1870-1914) paraît pour la première fois en 1963 aux éditions Kiosque ; l’ouvrage fait l’objet d’une réédition en 1882, aux éditions Cana, et c’est à cette occasion quel’auteure ajoute au début de son œuvre un avant-propos. Composé de sept chapitres, l’ouvrage, qui présente une structure à la fois chronologiques et thématique, comporte 361 pages, dont plusieurs annexes .
Par le titre-même de l’œuvre, on discerne les notions en jeu : « l’École », séparée des deux autres termes par sa virgule, est étudiée comme objet de lutte entre « l’Église et la République » et ce, à travers le prisme de différents journaux, principalement conservateurs et républicains mais aussi des journaux d’extrême gauche, des spécialisés ou des anarchistes. La presse est donc la source principale d’information de l’auteure et c’est à partir de celle-ci que Mona Ozouf retrace l’historique de l’avènement de l’école laïque, gratuite et obligatoire, de la défaite de la France contre l’Allemagne au début des années 1870 jusqu’aux années qui précèdent la première guerre mondiale. Par l’analyse des différents journaux, elle cherche à pointer les divergences de l’opinion publique sur la l’école, ainsi qu’au travers d’événements sociaux et politiques de l’époque, qui semblent intimement reliés à la question scolaire. L’ouvrage met ainsi en lumière comment l’école, cet instrument de diffusion des valeurs de cette nouvelle IIIe République, a été le point de rassemblement des partis républicains fractionnés et comment l’Église catholique a fini pas cesser progressivement de lutter contre le projet de Jules Ferry.

RÉSUMÉ

La supériorité scolaire des Allemands est tenue pour responsable de la défaite de la France en 1870. Quarante ans après la loi Guizot qui posait les premières bases de l’enseignement et vingt ans après la loi Falloux qui avait accru l’emprise de l’Église sur l’école, se déploie, à partir de 1871, une « campagne contre l’ignorance », menée par Gambetta, qui prône une école laïque, gratuite et obligatoire. L’événement du 16 mai 1877 fait de l’enseignement un enjeu de lutte entre la République et l’Église, dans un contexte où le catholicisme est encore très présent dans la population française.. Jules Ferry poursuit son idéal de « nouvelle école » : tandis que la gratuité et l’obligation sont acceptées relativement aisément par l’opinion publique, même si les journaux conservateurs voient dans le caractère obligatoire de l’école un aspect oppressif, la laïcité est une question qui ne cesse de diviser les populations et les partis eux mêmes. Cette dernière implique en effet de déterminer la place de Dieu à l’école, et particulièrement dans les matières enseignées Pourtant en 1882, les Républicains établissent la laïcité des contenus scolaires et réussissent à refouler une certaine presse catholique qui appelle à une franche résistance. Si l’extrème gauche se méfie de cette nouvelle école, les protestants se rallient à la cause laïque contre l’impérialisme catholique. Ce n’est qu’en 1886 que le personnel enseignant devient laïc, une décision interprétée par les conservateurs comme une volonté de chasser Dieu de la vie quotidienne. A cette école nouvelle, se lie la question de l’enseignement des jeunes filles. La proposition de Camille Sée en 1883 sur la nécessité de mettre en place des lycées de jeunes filles divise à nouveau l’opinion, et presque tous se questionnent sur l’aptitude des filles à être éduquées comme les garçons. La mise en place de ces lycées en 1880 donneront lieu à plusieurs portraits de la femme, du « charmant compagnon » de son mari à la « femme indépendante et libre ».
Avec la multiplication des manuels, dès 1882 , se pose alors la question du contenu enseigné. Outre le principe essentiel de « lire et compter », qui perçoit un succès dans de l’opinion publique , les « devoirs envers Dieu » demeurent plus complexes à définir. Ils sont évoqués à travers le prisme des devoirs moraux, c’est alors la « bonne vieille morale de nos pères » qui domine et contre le risque de l’individualisme, c’est le patriotisme qui prime, notamment dans l’enseignement de l’histoire. Ces nouvelles lois stimulent alors l’imaginaire collectif : la figure de l’institutrice, pathétique et déclassée s’annonce moins arrogante que celle de l’instituteur, considéré par les conservateurs comme un profiteur, et par les républicains comme un être irréprochable à la vie ascétique. Les journaux alimentent l’hostilité vis-à-vis de cette nouvelle « caste » bâtarde, ni prolétaire ni bourgeoise, qui doit cohabiter avec le clergé dans les communes, tandis que la presse officielle continue à louanger cette nouvelle école et ses acteurs.
Dans les années 1889-1890, le climat tend à la pacification. Après la défaite électorale de 1885 et l’échec du boulangisme les républicains préconisent ainsi une pacification. L’abandon d’une laïcité militante chez les Républicains et la scission des catholiques à la suite de l’épisode du Toast d’Alger et des déclarations de 1892 du Pape Léon XIII, cautionnant l’alliance des catholiques à la République, expliquent une évolution des partis. De ce ralliement naît « l’esprit nouveau », c’est une application tolérante des lois républicaines. L’affaire Dreyfus vient cependant mettre fin à ce relatif équilibre et ravive l’opposition du militantisme laïc et de l’unité catholique. Les républicains, voyant l’antisémitisme comme une « revanche [des clercs] contre la République », entament une « défense républicaine » qui s’avère plutôt offensive. Aux contrôles plus sévères établis par de nouvelles lois controversées, les différents journaux les conservateurs répondent par la dénonciation d’une école « anti-patriotique ». L’anti-militarisme des républicains est interprété comme un chemin pour l’anarchie. Un autre phénomène fait par ailleurs polémique : la formation de syndicats d’instituteurs, considérés comme absurdes par tous, en raison d’une position jugée aisée des enseignants.. La presse ouvrière, paradoxalement toujours méfiante, dénonce alors l’illusoire égalité et son inadaptation au réel. Les années 1900 se caractérisent pour la presse conservatrice par une nouvelle critique : celle de la prétendue neutralité de l’enseignement, confondue avec l’impartialité.
Ainsi, la question scolaire et sa laïcité surtout, a suscité de nombreux et virulents débats, et a aboutit à une incontestable alphabétisation. On a cependant reproché à l’école, de manière injustifiée, d’avoir provoqué l’exode rural, pour certains, ou de préparer à la Révolution pour d’autres, en raison du pouvoir qu’elle possède.

COMMENTAIRE

Mona Ozouf est une auteure de référence, en témoignent les sept prix et décorations qu’elle obtient entre 1998 et 2014. L’Ecole, l’Eglise et la République (1871–1914) est son premier ouvrage et demeure un classique. Pourtant, au moment où l’ouvrage paraît pour la première fois, mai 68 n’a pas encore bouleversé d’une manière radicale le domaine scolaire, ce qui pourrait s’imposer comme une lacune, pour une lecture moderne de l’évolution de la place et du rôle de l’école. Cependant, lorsque Mona Ozouf réédite son ouvrage en 1982, elle y ajoute un avant propos dans lequel elle justifie modestement l’intérêt de ce oremier livre, encore à l’époque, alors que le débat sur l’école ressurgit, à l’occasion des cent ans des lois Ferry. Les conflits relatifs à l’école entre fin XIXe et début XXe, considérés en 1982 selon elle comme « attendrissants » à cause du fossé temporel sont néanmoins fondamentaux et y recourir, pour comprendre les débats plus récents, semble alors pertinent et ce, encore aujourd’hui.
Lors de son passage le 18 mars dernier dans l’émission « L’humeur vagabonde », Katleen Evin lui fait remarquer que son nouveau livre, De Révolution en République, les chemins de la France présente « un écho incroyable avec les débats d’aujourd’hui (...) de ces dernières semaines » alors que ce ne sont que « des histoires d’autrefois ». En effet, afin de mieux analyser les terribles troubles qui ont frappé et guettent encore la France, il semble judicieux de s’intéresser à l’instruction, important responsable , et de se documenter sur l’histoire de cette instruction, afin de réussir au mieux l’objectif d’une nation qu’est « le vivre ensemble ». La parution en février dernier de De Révolution en République , les chemins de la France a permis à Mona Ozouf de « nouer en gerbe des écrits disparates », en restituant des textes choisis dans l’ensemble de son œuvre , relatifs à la République, le particularisme breton , la Révolution et l’École. A l’image de ce nouvel ouvrage, L’École, l’Église et la République (1871-1914) apparaît comme la première pierre de son monument d’œuvres, et demeure donc incontournable.
Le contenu de l’ouvrage est accessible à tous, grâce à un style simple mais élégant. La compréhension est facilitée par les subdivisions logiques au sein même des chapitres. On aurait pu reprocher à Mona Ozouf de ne pas être assez éloquente sur les grands personnages et événements qui rythment le livre, au profit d’une volonté méticuleuse de détails d’extraits de presse, mais la présence d’annexes où se trouvent des repères chronologiques, des notions clés expliquées ou des repères biographiques réfute cette possible critique. Cependant, il est dommage que les illustrations de journaux qui avaient été insérées à la première publication soient supprimées depuis la réédition de 1982. Celles-ci auraient apporté un support logique à une enquête historique qui, somme toute, est principalement fondée sur l’étude de journaux quotidiens et périodiques de l’époque.

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