Accueil > Critiques > Critiques essais > Didier Daeninckx – Cannibale

Didier Daeninckx – Cannibale

Note de lecture

mercredi 3 mai 2017, par Julia Vandal

Didier Daeninckx n’est pas un écrivain « engagé ». Anti-militariste, profondément pacifiste, « engagé » est un terme qui ne lui plaît pas. Il préfère se qualifier d’écrivain « solidaire », des habitants de la Terre, de l’histoire des gens morts, et plus généralement, d’autrui. Vous auriez pu ainsi l’apercevoir en 2006, lors de La journée mondiale des oubliés des vacances, organisée à Paris par le Secours Populaire. Originaire des classes modestes d’Aubervilliers, il chérit l’idée de démocratisation de la culture et de l’histoire.

C’est en 1998 qu’il écrit en une quinzaine de jours Cannibale, le récit d’un vieil homme canaque [ou kanak], membre de cette tribu de la Nouvelle Calédonie, qui connait la chance de [sa] vie en embarquant de force, le 15 janviers 1931, dans un bateau à destination de Paris.

L’histoire est on ne peut plus réelle : bien que les personnages de Gocéné et Badimoin n’aient pas réellement existé, du moins en ces termes précis, ils furent nombreux, du peuple canaque, à être littéralement déportés dans les diverses expositions coloniales d’Europe des années 30.

Cannibale, ce n’est pas seulement un récit qui pointe du doigt l’idéologie mensongère et raciale de l’Exposition Coloniale de 1931 à Paris.

C’est aussi une histoire d’amour comparable à celle d’Orphée et Eurydice.
C’est aussi le tableau du Paris des années 30, cette jungle de pierre, de métal, de bruit, de danger.
Ce sont aussi des Parisiens, ces indiscernables voyageurs renfrognés
C’est aussi un aperçu de la culture canaque
Ce sont aussi des sauvages qui mettent des « sauvages » en cage.
C’est aussi le souvenir des tirailleurs sénégalais qui ont été jetés dans l’arène du front, quand tous les soldats blancs refusaient de se battre en 14-18.

Finalement, c’est un peu la candeur d’Usbek et Rica des Lettres Persanes de Montesquieu qui, tout comme Daeninckx, ne se prive pas de récurrents lancers de piques à travers les paroles de ses personnages.

Ce court roman, dont le rythme de course évoque Zazie dans le métro, ne s’inscrit pas dans une perspective aussi sombre que l’épopée du livre de Queneau. Le personnage principal, Gocéné, demeure d’un calme optimiste lorsqu’il entreprend de raconter à deux jeunes indépendantistes Kanaks l’histoire d’un blanc qui s’est sacrifié pour un noir. C’est dans cet état d’esprit de tolérance que Daeninckx espère d’ailleurs voir les négociations avec les nationalistes se dérouler dans les prochaines années.

Dans le même esprit joyeusement malsain qu’est celui de la colonisation, Meutres pour mémoire, sorti en 1983, rend ce qui devait être rendu à Maurice Papon : honte, honte et puis honte aussi.

Maurice Papon qui fut, successivement, rappelons-le, préfet de police dans le contexte d’une guerre d’Algérie qui prenait peu à peu fin, puis ministre du budget sous le gouvernement Raymond Barre, adressant alors sans gène aux Français des lettres rappelant que « le bon citoyen » est celui qui paye ses impôts.

C’est d’une de ces lettres que Dédé [non pas que je le connaisse personnellement mais on peut, je crois, s’accorder à dire que son nom de famille n’est pas des plus simples à orthographier] a tiré sa révolte, qui l’a poussé à écrire ledit roman. On peut en effet aisément ressentir un certain dégoût lorsque l’homme qui a envoyé à la mort quelques 1600 juifs de Bordeaux, quarante ans auparavant, vient vous réclamer avec aplomb une part de votre salaire. Bien au delà du culot, l’irrespect est criant.

Dédé fut donc l’un des premiers à dénoncer farouchement les actes quelque peu inhumains du petit Maumau [avec qui je n’ai pas non plus passé des heures au téléphone mais dont l’insolence trépassée ne mérite peut-être pas un nom intact]. Maumau, qui aurait d’ailleurs dû être inculpé la même année que la sortie du roman mais qui, et ce contre l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité, n’a connu un procès en bonne et due forme qu’en 1997. C’est vrai que les familles des victimes n’en étaient plus à 17 ans près.

Dans Cannibale, le devoir de mémoire, cher aux yeux de Daeninckx, est bien accompli. L’auteur, qui a passé plusieurs mois auprès de cette tribu océanienne, a sorti en 2002 un roman suivant la même thématique ; dans Le retour d’Ataï, Gocéné retourne à Paris, 75 ans après son exhibition bestiale.

Tout comme Cannibale, cette dernière intrigue contemporaine a été adaptée en BD. En voici des extraits :

(Plus de détails sur les bd d’Emmanuel Rezé, Cannibale et Le retour d’Ataï , sur http://www.bedetheque.com/serie-21865-BD-Cannibale.html )

Portfolio

Partager

Commenter

TAGS

EN IMAGES

Photo du film École et éducation nouvelle Prototype de salle de rédaction du futur Glapieu devant le magasin de costumes (Acte II) Palm Island

Visiteurs connectés : 4