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Le stade Dubaï du capitalisme

Mike Davis

mercredi 3 mai 2017, par Lucile Marsault

Le stade Dubaï du capitalisme, paru en 2007 en France (originalement intitulé Fear and Money in Dubaï) fait écho à L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine paru en 1917, dans lequel ce dernier définit l’impérialisme comme l’étape ultime du capitalisme. Mike Davis s’interroge sur la nature du développement de Dubaï, et remet en question la réussite et la prospérité qui symbolisent la ville. « Village de pêcheurs devenu une métropole en moins de vingt ans », Dubaï est désormais la plus grande ville des Émirats Arabes Unis (EAU). Mike Davis revient sur le coût économique, social et politique de cette ascension.

  Les auteurs

Mike Davis, né en 1946, est un ethnologue et sociologue américain, spécialiste des questions de ségrégations spatiales en milieu urbain. Ses recherches allient plusieurs domaines des sciences humaines tels que l’économie, les sciences politiques, la sociologie ou encore l’histoire.

François Cusset, historien des idées et professeur de civilisation américaine, complète l’ouvrage de Davis par un essai philosophique intitulé Questions pour un retour de Dubaï.

  Résumé de l’ouvrage de Davis

En quelques années, un mythe s’est forgé autour de Dubaï, grâce à l’image de « temple du luxe » véhiculée par les EAU. Malgré un environnement et un climat hostiles, les réalisations démesurées et les projets surréalistes cherchant à impressionner les visiteurs se multiplient (Giant’s world, Dubailand, Mall of Arabia...). Ces œuvres révèlent une dimension politique évidente : Dubaï cherche à montrer sa puissance aux visiteurs dès le premier regard. « L’Emir-PDG » Cheikh Mohammed El Makthoum, l’un des plus grands promoteurs immobiliers de Dubaï, contribue largement à la gloire de Dubaï, et affiche ouvertement son ambition d’en faire une ville de classe mondiale. Grâce à lui, la ville détient les records de la plus haute tour du monde, du plus grand centre commercial du monde ou encore du plus grand aéroport du monde. Selon Davis, ces réalisations constituent un tout, une certaine vision du monde. Dans une région du monde en développement, Dubai cherche à devenir un symbole de réussite et de prospérité. Son fulgurant développement urbanistique- la population atteignait les deux millions d’habitants en 2007, contre 58000 en 1968- fut financé par les pétrodollars.
La ville est qualifiée de « refuge » par Davis. Après avoir notamment abrité les pirates, puis les exilés de la Révolution iranienne, Dubai est devenue une importante place financière, idéale pour le blanchiment d’argent. L’auteur s’interroge sur le fait que Dubaï soit épargnée par les attentats terroristes dans une région en proie aux attaques kamikazes ou à la voiture piégée. Bien que partenaire des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme, l’auteur pense que les Emirs tels que El-Makhtoum entretiennent des liens avec les islamistes radicaux afin de protéger le royaume de la menace terroriste. Ainsi le développement de Dubaï repose en partie sur une économie souterraine, qui garantit la stabilité par la peur.
Dubaï incarne un capitalisme et un libéralisme économique poussés à l’extrême, comme le reflète l’absence d’impôts, ou l’établissement de zones franches. Ce libéralisme exclut totalement la dimension politique, puisqu’il n’y a ni syndicats, ni opposition politique. La confusion entre les pouvoirs politiques et économiques est omniprésente mais il n’y a pas de conflits d’intérêts car le but est le même pour les deux organisations : générer des profits. Mais l’essor fulgurant de la ville repose sur l’asservissement des travailleurs, notamment des immigrés venus d’Asie du Sud-Est. Alors que l’esclavagisme n’a été aboli qu’en 1963, des pratiques similaires persistent : les travailleurs, parqués dans des baraquements insalubres, privés de leurs droits les plus essentiels et sous-payés, deviennent prisonniers de l’émirat et propriété de leurs employeurs. Le fossé entre ces deux réalités est abyssal, ces deux univers se côtoient sans jamais se rencontrer. C’est là tout le paradoxe dubaïote : une image d’Epinal de Dubaï en tant que symbole de prospérité et d’hédonisme tandis que survivent à côté des esclaves modernes au service de ce développement.

 Analyse critique de Cusset

L’essai de François Cusset, Questions pour un retour de Dubaï approfondit la dimension critique du travail de Mike. L’idée principale de cet essai est le lien entre Dubaï aujourd’hui et les concepts de société du spectacle définis par Guy Debord et d’hyperréalité de Jean Baudrillard. Le premier constitue une vive critique de la société de consommation à travers de laquelle Debord dénonce un instrument de domination, qui se retrouve dans l’image de Dubaï. La ville entière est une mise en scène au service de l’élite au pouvoir, mais cette illusion de la réalité masque l’aliénation des individus par la société capitaliste et l’absence de libertés individuelles fondamentales. La citoyenneté est ainsi réduite au à l’acte de consommer. Au stade suprême du capitalisme et du libéralisme économique, l’absence de libéralisme politique peut être perçue comme un paradoxe. L’extrême rapidité du développement de Dubai n’a pas permis l’émergence d’une classe moyenne aux EAU. Seule règne une élite économique qui asservit une classe de travailleurs immigrés. Ces deux catégories n’ont pas de conscience de classe car elles évoluent au sein de communautés fermées et isolées les unes des autres. Cette situation satisfait pleinement le régime qui n’a pas à craindre les manifestations, ou les mouvements contestant son autorité. Cela rappelle le concept d’hyperréalité développé par Jean Baudrillard : une réalité artificielle destinée à biaiser le rapport que les individus entretiennent au réel.
Selon François Cusset, Dubaï est le modèle capitaliste le plus abouti car il a fait table rase du passé pour se construire. Il incarne à lui seul une idéologie à part entière, et c’est peut-être là le problème de la thèse de Mike Davis, car ce dernier considère que Dubaï s’inscrit directement dans le développement capitaliste occidental. Seulement, Dubaï est finalement plus une forme de syncrétisme entre féodalisme et capitalisme qu’un modèle capitaliste pur.

  Conclusion

Mike Davis a su mettre en évidence les paradoxes de Dubaï. On trouve d’un côté une société de millionnaires et de milliardaires vivant dans une oasis de luxe, de modernité et de haut-de-gamme et de l’autre des serfs modernes, travailleurs immigrés au service de ce développement. En reprenant des concepts marxistes il en vient à considérer ce modèle comme le stade ultime de développement du capitalisme. Cette idée est problématique et il serait intéressant de comparer le développement de Dubaï avec celui d’autres villes du Monde.

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