Accueil > Critiques > Réflexions libres > Représentations de l’homosexualité au tournant du XXe siècle

Représentations de l’homosexualité au tournant du XXe siècle

mercredi 3 mai 2017, par Lucile Marsault

Au cours du XIXème siècle, dans un certain nombre de pays occidentaux, la peine de mort sous couvert de crime d’homosexualité est remplacée par la prison à vie ou par des travaux forcés. Mais alors que l’ancienne peine n’est que rarement appliquée, les nouvelles mesures entraînent une vague de condamnations à la fin du XIXème siècle. A cette même époque, on remarque une peur accrue de l’homosexualité, notamment due à l’idée proliférée par les psychiatres d’une contagion sociale. Mais l’homosexualité incarne également l’insoumission au conformisme bourgeois.

La fin du XIXème siècle voit naitre la diffusion des théories médicales sur l’homosexualité. Les ouvrages de référence comme Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing (1885) ou Sexual Inversion d’Havelock Ellis (1897) imposent à l’opinion publique des clichés sous couvert d’une vérité scientifique. La photographie devient alors un instrument pour ces scientifiques, chaque patient photographié étant supposé représenter l’homosexuel type. Ainsi l’image physique joue un rôle crucial dans les représentations sociétales de l’homosexualité : l’homosexuel souffrirait d’un trouble du genre, s’il était de sexe masculin, il dégagerait des signes de féminité, et inversement pour l’individu de sexe féminin.
Le sodomite n’est plus un coupable face à Dieu mais face à la société : l’homosexuel représente une menace pour les puissances nationalistes, qui croient fonder leur hégémonie en partie grâce à l’essor de la bourgeoisie et de son modèle familial de l’hétéroparenté, dans un souci de reproduction et de transmission du patrimoine. L’acte sexuel entre deux sexes identiques, par logique, est stérile, il est donc en contradiction avec cette logique familiale, ce qui va déboucher sur la constitution d’un corps social d’exclus, et la référence à la famille devient un dispositif homophobe. L’homosexualité est ainsi associée à la maladie, la stérilité et surtout la décadence, puisqu’elle est en somme, une perversion que la société doit combattre sous peine de « contagion ».
Pour aborder cette forme de sexualité, l’aspect de décadence fut largement exploité dans les représentations artistiques et littéraires de l’époque, notamment par le côté étrange, inconnu et la propension à choquer qu’il suppose.

Oscar Wilde devient célèbre en Angleterre à partir des années 1890. Son roman Le portrait de Dorian Gray (1881) par son ambiguïté sexuelle, apparaît comme le symbole de l’homosexualité décadente, notamment grâce à l’image du héros Dorian, déconstruite tout au long de l’histoire, pour en faire au final, un personnage pervers. Face à des écrits jugés indécents, Wilde a dû supporter de vives critiques diffamatoires. L’auteur sera condamné à la suite pour crime homosexuel et deviendra à son tour le symbole du vice pour la société anglaise. Une adaptation cinématographique du livre a été réalisée en 2009.

Cependant, la provocation est, pour une multitude d’artistes, un moyen d’expression et d’affirmation. En choisissant comme personnage prépondérant de leurs œuvres, le Dandy, ou l’esthète, cet homme qui pratique le culte exclusif de la beauté, les artistes peuvent dès lors exprimer leur sympathie vis-à-vis de l’homosexualité. Ils peuvent également rejeter le conformisme face à la normativité de la société. Ci-dessous, le portrait du poète et comte Robert de Montesquiou Fézensac, célèbre pour son efféminement et son raffinement, fut l’objet de multiples photos et portraits. C’est l’archétype même du dandy à la française.

Du côté des femmes, le saphisme, ou homosexualité féminine, est moins rejeté par la société. A la différence de l’homosexualité masculine, ancrée dans une réalité sociale problématique, le saphisme appartient dans un premier temps au monde de l’imaginaire et de l’inconnu. Les représentations artistiques affluent à ce sujet, principalement destinées à un public masculin, qui se trouve fasciné par le mystère du féminin. Le potentiel érotique de la femme est exploité et constitue une fois de plus, un goût de l’étrange et du bizarre à exprimer pour les artistes. Dans la mesure où les lesbiennes peuvent devenir un fantasme pour les hommes, celles-ci doivent exploiter leur féminité en dénudant leur poitrine et en détachant leur longue chevelure. Aussi, en aucun cas elles ne doivent user de godemichet ou un quelque autre instrument supposant l’imitation de la pénétration masculine. De fait, le lesbianisme n’est pas vu comme un mal mais plutôt comme un « jeu » entre filles, qui, conformément à l’imaginaire du harem s’occupent en attendant l’arrivée du plaisir procuré par le sexe masculin.
Dans l’imaginaire collectif, on associe également l’image de la femme homosexuelle à la femme travestie, pourvue de qualités considérées comme « masculines » à l’époque, telles que le courage ou l’indépendance. Ce n’est pas celle qui va satisfaire le voyeurisme, mais plutôt celle qui sera source d’admiration. L’auteure George Sand, devient la figure du travestissement homosexuel féminin.

Durant les « années folles » l’image des homosexuels va passer de la maladie et du danger social au symbole de la modernité, plus spécifiquement dans les métropoles occidentales. On pourra dès lors qualifier les années 20 « d’âge d’or de l’homosexualité » notamment dans les milieux artistiques et bohèmes. La libération sexuelle, propre aux années folles, permet l’affirmation de la fierté homosexuelle. C’est au même moment qu’une véritable identité homosexuelle masculine et féminine se construit. A cette époque, les homosexuels font le choix d’afficher leur marginalité vis-à-vis de la société, notamment en adoptant une mode jouant sur les clichés accolés à leur milieu. Ainsi naît la mode garçonne pour les femmes : cheveux courts, costume d’homme, et cigare. Chez les hommes, l’habitude du maquillage et le port de manteaux en poils de chameau ou de chaussures en daim se répand. On voit clairement apparaître un style spécifique dans ce milieu, celui de l’androgyne incarné par de célèbres modèles tels que les Bright Youth People, ces jeunes aristocrates hédonistes originaires d’Angleterre, dont la figure la plus célèbre reste celle de Stephen Tennant, qui fut photographié par Cecil Beaton pour Vogue en 1927, incarnant l’esthétique homosexuelle des années 20. Enfin, des grands bals travestis ont lieu à Londres, Paris et Berlin et des cabarets destinés à accueillir un public homosexuel font leur apparition.

A partir des années 30, le discours homophobe ressurgit et s’applique plus spécifiquement à justifier l’état de crise économique auquel sont confrontées les nations occidentales. Tout au long du XXe siècle, les mouvements de libération sexuelle vont permettre l’affirmation et l’acceptation de l’homosexualité. Mais dans de nombreuses régions du monde, des pratiques et des politiques discriminatoires voire répressives persistent, et nécessitent une lutte culturelle et politique. Les gays et les lesbiennes ont développé au fil du temps leurs propres représentations, oscillant entre provocation et second degré. Même s’ils se définissent comme une catégorie, les images qu’ils renvoient d’eux visent sans cesse à remettre en cause les valeurs d’une société patriarcale, hétéréosexuée. En cela, leur mouvement apparaît essentiel au renouveau et à l’évolution des mœurs.

Partager

Commenter

TAGS

EN IMAGES

Le Baron Puencarral dans son bureau (Acte III) Drapeau du Canada

Visiteurs connectés : 4