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Pourquoi les journalistes ont-ils tous la même voix ?

Et pourquoi ça pose problème ?

mardi 25 avril 2017, par Matthieu Le Meur

Il y a un peu moins de trois semaines, Victore Tuaillon publiait sur le site d’Arte Radio un court documentaire radiophonique, intitulé, « Là, c’est le drame ». Enormément partagées sur les réseaux sociaux, notamment entre journalistes, ces neuf minutes tentent de répondre à la question que beaucoup se posent : pourquoi les journalistes parlent-ils tous de la même manière, à la télévision comme à la radio ?

Victoire Tuaillon commence par nous parler de « sa voix », en intercalant des extraits de reportages qu’elle a réalisés. Ces très courts extraits alternent ainsi de manière rapide avec la voix de narratrice documentaire de Victoire Tuaillon, qui garde en fait le même ton, tout en créant une distance entre sa parole et son discours. Cet effet d’ironie pose le problème clairement : il est tout à fait stupide que tous les journalistes aient le même ton de voix sur tous leurs contenus, alors même qu’ils le savent.

Pour tenter de répondre à ce problème, Pascal Doucet-Bon, « un chef », nous explique que l’entretien de cette situation est en premier lieu la responsabilité des dirigeants : « Les chefs sont les premiers à se plaindre de l’uniformisation, et en même temps ils font pas ce qu’il faut pour que ça change ! ». Ironique d’entendre ça dans la bouche d’un directeur adjoint des rédactions de France Télévisions. « Ils savent peut-être tout simplement pas faire autre chose ».

Dans la suite de son documentaire, Victoire Tuaillon extrait trois grands éléments de réponse à la question de l’uniformisation de la voix des journalistes.

Dire moins sans parler moins. Le développement exponentiel des productions télévisuelles et de leur consommation depuis la fin du XXème siècle a conféré une place considérable à l’image dans les contenus médiatiques. Au point que les journalistes préfèrent désormais laisser parler l’image plutôt que le texte. Seul problème : ceux-ci refusent de parler moins. Alors, pour meubler la bande son qui accompagne les images des reportages, ils ont inventé les « virgules qui n’existent pas ». Cette occupation de l’espace sonore par le vide textuel se fait au détriment de la puissance du visuel, et plus largement au détriment du sens produit.

Effet de mode et psychologie de groupe. Les journalistes sont les premiers à lire la presse, à regarder les JT et à écouter la radio. Au fil des années, adopter un ton théoriquement neutre, avec ces intonations artificielles que l’on connaît tous est devenu la norme. A tel point qu’ « apprendre à poser sa voix », comme le dit Victoire Tuaillon, est devenu un élément fondamental de la formation des journalistes. Victoire Tuaillon raconte d’ailleurs comment elle a « trouvé sa voix » (et non pas sa « voie », comme le laissent entendre les extraits du dessin animé Tintin montés dans le documentaire.) : en imitant Vincent Marronnier, l’homme qui à Groland prend depuis de nombreuses années à caricaturer les intonations conventionnelles et artificielles des reportages audiovisuels.

L’accent parisien. Dès les années de formation en école de journalisme, les aspirants rédacteurs sont sélectionnés sur leur accent. Ceux dont l’accent correspond aux attentes des rédactions parisiennes seront ainsi séparés de ceux qu’on choisira de rediriger soit vers la presse écrite, soit vers les rédactions de province. La voix et la langue sont ainsi des ressources rares pour les jeunes journalistes, explique Victoire Tuaillon, en en montant entre ses phrases des extraits de reportages sur la gastro entérite.

Cette uniformisation de la narration audiovisuelle, annexée sur un faux rythme dans les phrases, dramatise faussement les actualités, tend à corrompre le sens des informations diffusées produit des émotions fausses chez les auditeurs/téléspectateurs. Et tout le monde s’en rend compte. C’est là le drame.

Rudolf Arnheim, dans son essai de 1936 Radio (Van Dieren, 2008.) évoquait déjà les problèmes esthétiques liés à l’uniformisation des formes de prises de paroles à la radio. Dans son chapitre « L’art de parler à tout le monde », il évoque la nécessité pour la radio de transmettre des émotions de manière authentiques, et pose la question de la légitimité de l’improvisation sur un média d’information.

« Ce n’est sûrement pas quand un homme lit ses notes que la parole se manifestera le plus nettement comme instrument de communication et d’expression, mais quand se cristallisent des pensées, des sensations et des souvenirs qui émergent en lui au moment de parler. La fraîcheur et l’immédiateté de la formulation spontanée, la retombée immédiate du processus mental de création, voilà qui donne un attrait particulier à ce genre d’émission. »(p. 214)

Si la parole improvisée à la radio sera un jour une pratique acceptée est une question à laquelle il est difficile de répondre. Il est toutefois bénéfique de s’inspirer de propositions comme celle d’Arnheim, afin de porter un regard nouveau et critique sur les pratiques médiatiques qui façonnent nos systèmes de représentation collectifs.

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