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Qui Vivra, Qui mourra

Frédérique Leichter-Flack

jeudi 27 avril 2017, par Joséphine

  Qui vivra, qui mourra, Frédérique Leichter-Flack

 Présentation de l’ouvrage :

Frédérique Leichter-Flack, née le 11 décembre 1974, est maître de conférence en littérature à l’Université de Nanterre. En 2013, elle a reçu le prix de philosophie politique Émile Perreau-Saussine avec le laboratoire des cas de conscience (Paris, Alma, 2012). Ses thèmes centraux de recherche regroupent notamment la littérature et le pensée politique, la littérature et le témoignage ainsi que l’éthique, le droit et la littérature. En 2015, elle publie son essai Qui vivra, Qui mourra (Albin Michel), dont le titre introduit très justement un terrible dilemme : toute vie sauvée suppose une vie prise en contrepartie. Frédérique Leichter-Flack part ainsi du constat de la récurrence de cette problématique en situation exceptionnelle (pénurie, naufrage, catastrophe...) tout aussi bien qu’en situation ordinaire (justice redistributive, l’économie) dans nos sociétés et donc de l’importance de s’interroger sur la manière de l’appréhender. Le livre se décompose en huit chapitres autour des enjeux de sélection, d’éthique médicale, de naufrage, de rationnement ou encore de don d’organe.

Le premier chapitre porte sur la responsabilité morale du survivant d’un camp de concentration par exemple, par rapport à ceux qui n’ont pas survécu. Le système de pénurie du camp est ainsi fait pour forcer le survivant à la culpabilité. Comme le souligne parfaitement Primo Levi, il est difficile de survivre dans une situation où tout le monde ne le peut avec un comportement normal. La concurrence généralisée qui en découle pousse l’individu à un renoncement intérieur aux normes morales et sociales du monde ordinaire afin de supplanter ses pairs et être l’élu. De par leur décalage avec la définition normale de l’être humain, ces réflexes de survie gênent dans la société. Pourtant, les compétences développées par les survivants sont très valorisées au sein des fictions et des dystopies actuelles : le danger est alors un conditionnement des masses dans une optique de préparation, et non de prévention, à un système de pénurie.
En second lieu, l’auteur s’interroge sur les situations où il n’est plus possible d’être moral en prenant l’exemple du Choix de Sophie (1979) de William Styron. Ces contextes verrouillés ne peuvent qu’aboutir à la compromission de la personne puisque les choix offerts sont impossibles à rationaliser. Cependant, pour Frédérique Leichter-Flack, l’issue n’est pas la destruction de la personne morale comme l’affirme Hannah Arendt. Par ailleurs, la seule réaction recevable de la part d’une personne extérieure est de partager la honte de la capacité des des hommes à mettre d’autres dans des situations où il n’est plus possible d’agir de manière humaine. A nouveau, l’auteur affirme la nécessité de bâtir des dispositifs sociaux, politique ou encore éducatifs pour empêcher, quand il est possible ce genre de situations.
En effet, certaines catastrophes ou urgences collectives sont impossibles à prévoir. Dans ces conditions, Frédérique Leichter-Flack questionne l’éthique du choix à travers les exemples de la planche en mer ou du canot de sauvetage trop chargé. Ainsi une branche de la philosophie morale appelée Lifeboat ethics pose la question utilitariste des catégories de personnes à sauver au détriment des autres, les « noyés ». La réponse est très complexe puisqu’elle implique de valoriser des vies plus que d’autres alors même que la démocratie garantie la protection de la population entière sans distinction. En raison de la part culturelle des critères de priorisation des vies, la mise en place d’un référentiel de l’utilité sociale objectif est impossible. D’un côté, l’abandon d’une partie du groupe devient acceptable si l’idée de tous mourir nous paraît insensée. De l’autre côté, le choix du désastre partagé peut sembler plus généreux puisqu’il signifie le refus d’abandonner une partie de la communauté même si cela condamne celle-ci en entier. Cette décision n’est toutefois pas concevable moralement dans un contexte d’urgence collective médicale où le choix entre les vies est obligé : le secouriste ne peut rester inactif et abandonner toutes les victimes. Au vu de ces exemples, rester humain dans une catastrophe semblerait mission impossible.


Choisir qui doit survivre est alors très complexe : pour éviter que l’arbitraire, l’influence ou encore l’émotion n’en décide, les sociétés ont mis en place des protocoles éthiques et des critères de priorité en situation exceptionnelle. Seulement les tentatives de hiérarchisation selon l’âge, la nationalité, l’utilité sociale présentent toujours une absence d’objectivité alors même que le triage au sort est perçu parfois comme illégitime puisqu’il ne tient pas compte de la justice sociale et de la redistribution de l’égalité des chances aux plus défavorisés. Ces nombreux manières de prioriser les vies sont aptes à convaincre notre raison mais pas toujours notre intuition : mais existe-t-il réellement une éthique appropriée dans ce genre de situation ?
Si fixer un protocole en amont permet d’alléger le poids moral des épaules des responsables, cela mène également à des dérives comme la tentation de céder trop vite au régime d’exception éthique et donc d’engager des choix tragiques impliquant des listes de sacrifiés. Par ailleurs, si l’individu se conforme d’emblée au protocole, il neutralise la troisième voie soit les ressources créatives de l’urgence qui empêchent un renoncement trop rapide à l’espoir de sauver d’autres vies. Il faut ajouter que l’identification des morituri (ceux qui sont voués à mourir) engage également une évaluation pronostique mais aussi morale. Le choix de l’efficience permettra certes d’éviter le désastre partagé et d’agir d’agir dans l’intérêt collectif en investissant des ressources sur des corps dont on est sûr qu’il en profiteront à long terme. Toutefois la compassion empêche l’abandon trop rapide des morituri et, en donnant une chance à celui à qui il en reste une potentiellement, repousse la frontière entre la vie et la mort.

La priorisation des vies serait en fait un continuum : cette pratique se retrouve à différentes échelles dans notre société, que ce soit au quotidien par la redistribution utilitariste (le don d’organe, le discours de la sélection...) ou dans des situations verrouillées où l’éthique d’exception s’impose. Toute la problématique réside entre le fait de se résigner au mal tel qu’il a été distribué ou le réorienter en redistribuant les cartes, et par là, décider de qui vivra, qui mourra. Le grand paradoxe éthique soulevé par l’auteur est que dans les situations tragiques, aucune solution n’est bonne puisque cela implique des sacrifices souvent réalisés malgré une méconnaissance partielle de la situation de chaque protagoniste. Ainsi chaque raisonnement dans le tri des vies se doit d’être interrogé en profondeur. S’habituer à l’idée des morituri consiste à accepter l’idée qu’une partie de la communauté doit être sacrifiée, privée de ressources. La meilleure solution reste de tenter de parer à tous les mécanismes qui favoriseraient la situation de pénurie pour sortir de cette logique du sacrifice.

 Critique :

Le grand mérite de l’ouvrage de Frédérique Leichter-Flack est sa capacité à pousser le lecteur dans une zone d’inconfort en le guidant vers une prise de conscience d’un tabou de notre société : toutes les vies ne se valent pas en réalité. Le raisonnement de l’auteur est très structuré : elle a divisé son livre en huit chapitres construits sur le même modèle soit d’abord l’amorce avec un exemple. Puis, la réflexion entre en jeu à partir des problèmes philosophiques soulevés par celui-ci. Enfin, le chapitre se clôt sur une ouverture sur de nouvelles questions en lien avec le développement mené. Frédérique Leichter-Flack ne cherche en aucun cas à imposer une vérité qu’elle jugerait bonne mais bien au contraire à montrer les limites de chaque raisonnement et à engager des pistes de réflexion que le lecteur pourrait être à même de compléter de par ses agissements dans la vie quotidienne.
Par ce fait, l’auteur a choisi de donner une visibilité démocratique à chacune des théories en faisant se confronter différents avis et récits. La force du livre réside donc dans le choix de nombreux exemples aussi bien anciens (Antiquité grecque, Talmud...) qu’actuelles et populaires (des blockbusters...). La lecture en est d’autant plus agréable et les concepts développés faciles à saisir, ce qui permet de toucher un plus large public. Ces cas concrets fictionnels permettent une bonne compréhension ainsi de la thèse de l’impossibilité de faire le bon choix dans la sélection des vies.

Voir en ligne : Pour aller plus loin, Vidéo de l’auteur avec reflexion sur le thème de la survie

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