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Bernard Bruneateau, "Les totalitarismes"

samedi 22 avril 2017, par Victor Fuseau

Les totalitarismes est un livre écrit par Bernard Bruneteau et publié en 2014 aux éditions Armand Colin. Bernard Bruneteau est un historien français du XXIè siècle. Il est également professeur, notamment au sein des instituts d’études politiques de Rennes et Grenoble. Les travaux de cet historien né en 1952 portent essentiellement sur l’étude des régimes totalitaires du Xxè siècle, en témoignent ses précédents ouvrages tels que L’Europe nouvelle de Hitler, une illusion des intellectuels de la France de Vichy ou encore le totalitarisme – Origines d’un concept, genèse d’un débat. Ses sujets d’études portent donc essentiellement sur les totalitarismes du Xxè siècle ainsi que sur la Shoah, et plus largement sur les crimes de masses et génocides comme le génocide Rwandais. L’auteur écrit donc dans un cadre extrêmement récent, à l’heure où nous disposons du recul historique et des éléments d’analyse nécessaires à la compréhension de ces mouvements. Cependant, ce terme est aujourd’hui justement utilisé de manière très variée, parfois pour critiquer la politique d’un Etat, les conséquences néfastes de politiques publiques, l’interventionnisme jugé trop important d’un gouvernement... Cet usage très varié du terme de « totalitarisme » est donc dangereux car il suggérerait aussi sa progressive dilution, on pourrait perdre de vue ce qu’est réellement le totalitarisme. C’est pourquoi Bernard Bruneteau s’attache à conceptualiser le totalitarisme, d’en expliquer les origines, avant d’inventorier ses caractéristiques en menant une étude comparative de trois régimes, celui du fascisme italien, de l’Allemagne nazie et de la dictature stalinienne. La seconde partie de l’ouvrage est intéressante puisqu’elle fournit des éléments permettant de comprendre l’émergence des totalitarismes. A ce titre, le chapitre 6, intitulé la matrice politique, est particulièrement instructif en ce qu’il nous en apprend plus sur les failles des démocraties libérales du Xxè siècle que sur les totalitarismes. En effet, l’auteur développe l’idée selon laquelle les totalitarismes du Xxè siècle n’étaient pas une réalité extérieure à la démocratie, bien au contraire, ceux-ci se sont enracinés dans un contexte démocratique en exploitant les failles de la démocratie libérale. Bernard Bruneteau affirme ainsi que « la nature de la démocratie moderne peut comporter son retournement contre la liberté », une réflexion permettant ainsi d’appréhender les raisons de l’échec de la démocratie libérale au Xxè siècle. Ce chapitre fait ainsi écho au contexte actuel, celui qui précède les élections présidentielles de 2017 où une dérive autoritaire est potentiellement envisageable. Ce chapitre est articulé autour de deux axes majeurs, celui des Virtualités de la politique démocratique et le second traite de la politique révolutionnaire. Nous ne traiterons pas ce second axe car il reflète davantage une réflexion a posteriori, c’est-à-dire un raisonnement qui parlerait davantage des totalitarismes pour eux-mêmes et de leur fonctionnement. C’est davantage sur les Virtualités démocratiques que nous allons nous pencher afin de ne pas perdre de vue le thème de la démocratie libérale.

La thèse de l’auteur

L’indétermination du pouvoir

L’une des failles de la démocratie libérale réside dans l’indétermination du pouvoir qu’elle suggère. En effet, elle s’affirme comme une réaction à la monarchie, un système à l’intérieur duquel le roi incarnait le pouvoir, il donne un corps à la société qu’il gouverne, il est une figure unificatrice. En revanche, la démocratie est sans corps car le lieu d’exercice du pouvoir est vide, les représentants sont périodiques car dépendent des élections et ne peuvent pas représenter une instance, il y aurait donc selon l’auteur une « absence de point d’attache ». Seules les institutions subsistent car les responsables politiques, eux, changent ; par conséquent les lieux d’exercice du pouvoir semblent désincarnés. La société peut ainsi perdre certain repères et se sentir détachée de la sphère politique. En effet, la sphère politique est désormais celle qui gère les divisions en raison de la logique démocratique du vote, celui-ci peut sembler morcelé et c’est pourquoi il chercherait une figure pour l’unifier de nouveau. C’est donc ce « vide » que peuvent exploiter les totalitarismes en se montrant comme les meilleurs représentants du peuple souverain. Derrière cette incertitude et indétermination du pouvoir se cache la menace de la volonté pour le peuple de trouver une figure charismatique pour le rassembler. C’est exactement ce que nous constatons aujourd’hui avec les aspirations populistes. Par exemple, lorsqu’un gouvernement démocratique, dans une situation de crise économique prend des mesures visant à rétablir la stabilité économique, comme ce fut le cas lors de la crise économique de 1929, il impose donc ses volontés au regard d’un intérêt suprême sans nécessairement tenir compte des différents intérêts économiques des citoyens. Les buts économiques à atteindre impliquent donc une réglementation de la vie, il s’agirait d’une « rationalité supérieure » qui peut aussi être comprise comme une rationalité autre, celle des intérêts individuels, ceux du parti en place ou du chef de l’Etat. Cependant, ces mesures s’inscrivent dans un cadre juridique bien entendu défini. Mais les totalitarismes peuvent eux aussi très bien intégrer cette logique également : « si le régime totalitaire prend effectivement mille mesures concernant l’emploi, la santé publique (…), il ne s’agit guère de droits mais de « fournitures maquillées en droit » » La démocratie peut donc induire un sentiment de fragmentation entre le social et le politique, et les totalitarismes peuvent donc utiliser ce vide créé entre ces deux sphères à leur propre fin, et ce en utilisant un mécanisme aussi démocratique, celui de l’incarnation du peuple.

L’incarnation du peuple

En effet, la démocratie fait du peuple un peuple souverain, il devient un acteur de la politique. La démocratie est l’association en grec du demos, (le peuple) et du kratos (le pouvoir), la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Il devient donc un acteur politique important, mais la démocratie implique une délégation de pouvoir, il n’est pas sujet mais objet du discours politique. C’est donc cette logique de délégation de pouvoir à des représentants que contestent les totalitarismes en prétendant représenter fidèlement la parole du peuple. Cette logique est aussi hypocrite parce qu’elle répond aussi à une logique démocratique, celle de parler au nom du peuple, d’en être un représentant, mais en se montrant comme le représentant le plus légitime du peuple oublié par les partis politiques. Ils confisquent ainsi la souveraineté en feintant de la défendre. C’est de cette idée que part la notion de « démocratie totalitaire » développée par l’auteur, puisque les totalitarismes reposeraient en réalité sur des principes démocratiques. C’est le cas du vote par exemple. Devenu plébiscitaire avec les totalitarismes, la pratique du vote existe mais elle est biaisée, « le peuple est invité à choisir ses maîtres et non plus à déléguer ses pouvoirs », le peuple croit être souverain mais il élit une personne charismatique plus qu’il ne délègue son pouvoir ou défend des idées. En plaçant le peuple au cœur du pouvoir pour ce qui est de la démocratie, cela implique une délégation de celui-ci, et c’est ce principe qui est exploité par les totalitarismes en faisant émerger un leader qui émanerait du peuple et qui en serait la meilleure incarnation, afin de prétendre lutter contre la distanciation de la sphère politique du réel. Les totalitarismes utilisent donc les failles et principes démocratiques en les instrumentalisant. Pour illustrer cette idée, l’auteur évoque les dysfonctionnements du système libéral italien. Les partis majoritaires italiens contribuent davantage à plonger l’activité politique dans l’inertie que dans l’action. De plus, lors de la première guerre mondiale, elle s’engage aux côtés de la Triple Entente au détriment des aspirations du peuple, l’Italie devait d’abord s’engager aux côtés des troupes allemandes. C’est de ce mécontentement que résulte la stratégie fasciste de se présenter comme un parti capable de mieux répondre aux aspirations populaires. C’est un exemple concret qui montre que les totalitarismes prétendent agir au nom du peuple, et cela est avant tout un principe démocratique. Cette idée s’illustre aussi avec le cas du nazisme allemand. Mais, des failles institutionnelles y étaient plus importantes encore. L’ultra-parlementarisme ne conduisait pas à déboucher sur des majorités stables, celles-ci étaient fragiles. Les forces politiques majeures qu’étaient le parti démocrate, le Zentrum, le SPD (parti socialiste) et le parti populiste allemand ne parvenaient pas à avoir l’adhésion du peuple, ils étaient peu attractifs. C’est en réaction à ce manque d’attractivité que les électeurs se sont tournés vers le NSDAP. De plus, les représentants de ces partis défendaient davantage les intérêts de leurs régions que ceux du peuple. Le parti nazi est arrivé par des voies légales au pouvoir car élu dans un cadre démocratique, les votes pour le NSDAP répondaient surtout à un désamour des partis traditionnels qu’à une adéquation avec le programme raciste, ce qui montre bien qu’il est surtout arrivé au pouvoir de manière légitime : il était le premier parti, le plus populaire, le plus soutenu par les citoyens allemands, il a fait son succès sur un principe démocratique majeur, celui de la souveraineté du peuple. L’accession au pouvoir d’Adolf Hitler a aussi été permise par l’instauration de ce qui peut être assimilé à un Etat d’exception, l’article 48 de la République de Weimar qui permettait à Hidenburg d’imposer le gouvernement de son choix pour promouvoir la sécurité publique, une sécurité qui se serait fragilisée avec cette impossibilité de faire émerger des majorités stables au parlement. Cela illustre donc l’idée selon laquelle les totalitarismes n’arrivent pas de nulle part, ils exploitent les brèches et failles laissées par la démocratie libérale, la première étant de type institutionnelle, celle de ne pas pouvoir faire émerger de majorité parlementaire stable, et la seconde étant implicitement présente dans la constitution en vertu de cet article 48, une faille qui peut contingentement mener à une dérive autoritaire.

La politisation de la vie

Enfin, la démocratie secréterait son propre ennemi à cause du processus de politisation de la vie qu’elle implique. L’auteur fait ainsi surtout référence à la notion de biopouvoir telle qu’expliquée par Michel Foucault. Les démocraties libérales ont réellement développé ce projet biopolitique du faire vivre puisque le corps devient un enjeu des démocraties libérales. Tous les textes auxquels se réfèrent la démocratie libérale, comme la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, accordent une place importante au corps, à la vie nue. Cette politisation de la vie aurait mené à considérer le sujet et sa naissance à un citoyen de plein droit, le pouvoir sur la vie des démocraties libérales crée un lien direct entre la naissance et la nationalité, mais ce lien s’est peu à peu rompu. En effet, si la naissance définit la citoyenneté pour les démocraties libérales, les totalitarismes s’inspirent du biopouvoir développé par celles-ci afin de renverser l’analyse, et d’accorder la citoyenneté en fonction de critères relatifs à la naissance et au sang, c’est ce qui découlerait de la politisation de la vie. En excluant certain individus de la vie politique, c’est aussi leur vie nue qui est ainsi en danger et celle-ci peut donc être anéantie. D’après Bernard Bruneteau, « les politiques euthanasique, eugéniste et raciste du totalitarisme nazi ne peuvent se comprendre que replacées dans ce contexte d’affirmation du droit des Etats à protéger puis à contrôler et à définir la vie. » (p 169). La démocratie libérale, en plaçant le biopouvoir du « faire-vivre » au cœur de son projet, ouvre la voie à la thanatopolitique du faire mourir lorsqu’il y a une dérive autoritaire, une dérive qui est elle aussi également rendue possible par la démocratie comme nous l’avons vu précédemment. Bernard Bruneteau affirme ainsi que la programme nazi illustre ce moment où « la biopolitique (née à l’ombre de l’Etat démocratique) se renverse nécessairement en thanatopolitique (apanage de l’Etat totalitaire) » et cela « s’enracine » dans « la situation d’exception prévue par la démocratie » .

Recul critique

Concernant le dysfonctionnements des démocraties libérales

La réflexion portée est théorique et du ressort des sciences politiques. Mais une plus profonde contextualisation historique aurait également permis de comprendre que l’émergence du totalitarisme dans un contexte d’enracinement des démocraties libérales doit aussi être entendu à cette époque, dans une perspective de crise des démocraties libérales au sortir de la seconde guerre mondiale. L’argumentation de Bernard Bruneteau est complète et exhaustive, mais elle omet quelque peu l’environnement politique d’après guerre. Il met en évidence des failles institutionnelles et propose également une réflexion d’ordre philosophique, mais il aurait aussi été judicieux de mentionner l’antiparlementarisme et la défiance à l’égard des démocraties libérales suite à la seconde guerre mondiale. En effet, nous pensons à l’Europe qui se dessine suite aux traités de Versailles de 1919 qui cache une crise démocratique alors que paradoxalement nous pouvons penser à une victoire des démocraties libérales.
En effet, les traités de Versailles ne proposent pas de compromis ni de discussions avec les Etats défaits, ils sont surtout motivés par les intérêts des Etats vainqueurs. L’Allemagne est par exemple montrée comme responsable de la guerre et doit ainsi payer de très lourdes réparations qui plongent le pays dans d’importants troubles économiques, sans compter les sanctions militaires mises en place. En Italie, on parle ainsi d’une paix mutilée car bien que l’Italie fasse partie des puissances victorieuses, ses volontés ne sont pas prises en compte, elle n’obtient pas les territoires voulus en Dalmatie ou en Albanie. En Allemagne, les traités de Versailles sont perçus comme un Diktat et c’est pourquoi la République de Weimar est profondément chahutée, les responsables politiques de l’époque, en Italie comme en Allemagne, sont vus comme des complices de ce nouvel ordre Européen, ils seraient responsable de la paix mutilée en Italie ou du Diktat Allemand. Les démocraties libérales allemandes et italiennes sont donc en prises à de nombreuses difficultés et sont contestées, il y a une défiance populaire à l’égard des démocraties libérales. Nous étions véritablement en face d’une crise démocratique historique qu’il est légitime de mentionner, outre les failles institutionnelles et théoriques avancées par l’auteur.

Intérêts et portée contemporaine

Ce chapitre est tout à fait intéressant car bien qu’il évoque l’émergence des régimes totalitaires des années 1920, l’auteur propose une analyse profonde et pointue du système démocratique. Son travail est extrêmement intéressant car il constitue un permanent message d’alerte. Il apporte au lecteur des preuves et arguments irréfutables qui montrent que les totalitarismes ont émergé dans un contexte d’enracinement de la démocratie, et que loin d’être une réalité opposée à la démocratie, l’expression de « démocratie totalitaire » qui peut sembler oxymorique prend désormais tout son sens après la lecture de ce chapitre. Nous avons désormais un meilleur recul critique, et le lecteur sait désormais que les totalitarismes émergent aussi sur les bases et les failles de la démocratie libérale, il ne conçoit plus ces réalités politiques comme complètement opposées car il réalise que le passage de l’une à l’autre est toujours possible. Dès lors, il y aurait une sorte de menace constante, une alerte permanente. Ainsi, à la lecture de ce chapitre, chaque section, chaque idée avancée par l’auteur peut être corrélée avec des exemples actuels de notre vie politique contemporaine.

Par exemple, dans la partie Incarnation du peuple, Bernard Bruneteau évoque les dysfonctionnements du système libéral Italien. Il explique que le fascisme Italien a gagné en importance en décrédibilisant les politiques italiennes d’alors, en promettant de réussir là où les partis traditionnels ont échoué. Sans pour autant gagner des voix grâce à une adhésion des électeurs avec un programme politique clair, le PSI a surtout pointé du doigt les politiques des partis au pouvoir. Cela fait ainsi écho aux populismes européens actuels qui prennent davantage d’ampleur dans bon nombre de pays et qui s’appuient aussi sur cette idée de décrédibilisation des partis au pouvoir sans pour autant apporter des idées claires et concises à des problèmes réels, comme le fait le Front National en France qui se présente comme une alternative aux échecs des politiques menées par la droite ou la gauche.

C’est d’ailleurs cette idée que complète un peu plus tard Bernard Bruneteau. Cette décrédibilisation de l’adversaire fait aussi écho au fait que les citoyens ne font plus confiance aux partis traditionnels, « le mouvement nazi doit plus ses gains de voix à l’antipartisme de l’opinion qu’à son idéologie ». Même si le vote pour les partis d’extrême droite est de plus en plus un vote d’adhésion, il faut rappeler qu’il relève aussi d’un vote protestataire et contestataire. Voter pour un parti d’extrême droite, c’est une façon d’envoyer un message fort, il s’agit de montrer son découragement, son mécontentement à l’égard des partis traditionnels. C’est ainsi l’analyse que font certain politologues des élections régionales allemandes de mars 2016 où le parti Alternative pour l’Allemagne (AFD en allemand) a connu une percée importante. Les électeurs sondés révèlent qu’en grande partie, leur vote était davantage un vote contestataire que d’adhésion aux idées développées par l’AFD. Même si le vote FN en France ressemble davantage à un vote d’adhésion en raison d’un contexte social propice aux débats sur les valeurs et l’identité (thèmes qui occupent d’ailleurs le débat publique), voter FN est parfois vu comme une manière d’exprimer son mécontentement vis à vis des gouvernements qu’ils soient socialistes ou de droite, et ceci révèle donc une crise de la démocratie, un contexte qui nous rappelle celui mis en exergue par Bernard Bruneteau.

De plus, à de nombreuses reprises, Bernard Bruneteau nous alerte quant à la mise en place d’un pouvoir temporaire, celui d’un Etat d’exception. Il nous rappelle que des camps étaient déjà créés sous la République de Weimar pour y isoler des opposants, en vertu de l’Etat d’exception prévu par la Constitution. Bernard Bruneteau nous montre que les mesures qui résultent de la mise en place de l’Etat d’exception sont aussi normalisées et banalisées sur le long terme afin d’être légitimées par le caractère occasionnel du pouvoir. Mais il faut alors s’interroger sur leur bien fondé quand le caractère occasionnel perdure. Nous pouvons donc y voir des analogies évidentes avec le contexte politique que nous connaissons en France car il faut noter que l’Etat d’urgence a renforcé et durci le pouvoir exécutif en même temps qu’il restreint aussi certaines de nos libertés individuelles. Nous pouvons ainsi notifier les événements qui ont lieu à l’été 2016 en marge de la loi Travail, il est ainsi important de rappeler que le 22 juin des manifestations syndicales ont été interdites. La mise en place de l’Etat d’urgence en France a été associée et continue d’être associée à des dérives autoritaires, en témoigne des mises à résidences ou arrestations abusives au nom de la lutte contre le terrorisme, l’exécutif a ainsi vu ses pouvoirs se renforcer et ce au détriment du judiciaire. Nous pouvons aussi rappeler la loi sur le renseignement qui peut être interprétée comme une entrave à nos libertés individuelles et qui ne fait que renforcer cet aspect de l’État omniprésent. De plus, il serait légitime de rappeler le débat autour de la déchéance de la nationalité qui entre aussi dans ce cadre de l’Etat d’urgence, une mesure qui répond davantage à des craintes populaires. Par conséquent, les idées développées par Bruneteau trouvent un écho à l’heure actuelle.

Conclusion

Il est donc important de lire ce chapitre au regard du contexte actuel. Les totalitarismes et les idées les plus radicales n’arrivent pas de nulle part, elles s’enracinent dans le contexte politique qui existe déjà. Il s’agit d’un message d’alerte permanent car ce chapitre illustre l’idée selon laquelle le système de la démocratie libérale n’est pas une protection parfaite contre la montée des partis autoritaires, elle peut en contenir en son sein les germes du totalitarisme. Nous ne devons pas nous sentir parfaitement protégés contre les populismes par exemple, car ils émergent dans le cadre même de systèmes démocratiques. L’élection de Donald Trump est un exemple concret. Il ne s’agit pas d’effectuer une comparaison directe entre ce que sera le mandat de Donald Trump est les totalitarismes, il s’agit de comprendre comment de tels représentants politiques puissent aujourd’hui être élus dans un cadre démocratique. Le raisonnement de Bernard Bruneteau a un intérêt majeur, il nous incite à nous demander dans quelle mesure ces candidats peuvent tirer profit du système démocratique, comment la démocratie libérale puisse permettre leur émergence. Lire ce chapitre au regard du contexte actuel qui n’est pas sans rappeler la montée des périls des années 1930 peut ainsi guider notre réflexion vers une analyse de notre structure démocratique moderne. Nous pouvons constater une montée des populismes en Europe, que ce soit en France avec le Front National, en Hongrie avec Viktor Orban, en Pologne, mais aussi de l’autre côté de l’Atlantique avec Donald Trump. Il s’agit de pays différents, qui connaissent des problèmes différents, et dans des aires géographiques variées. Que peut donc bien lier ces pays ? Quelles-sont les raisons qui peuvent expliquer cette percée des populismes à l’heure actuelle ? Bon nombre de raisons peuvent être avancées, mais après avoir lu ce chapitre, nous pouvons peut-être dès lors nous interroger sur la structure de nos démocraties modernes qui apparaîtraient comme le point commun à toutes ces situations, une démarche qui n’irait pas forcément de soi. Peut-être pouvons nous nous concentrer sur le système de la démocratie directe aujourd’hui. Les populismes sont des régimes de simplification. Ils ne proposent pas de solutions concrètes et tendent à donner une vision biaisée et extrêmement simplifiée des enjeux politiques réels. Si les populismes connaissent de telles percées, c’est aussi car ils exploitent de manière subtile les failles de la démocratie directe. En effet, la démocratie directe est un régime simplificateur également. Le citoyen vote directement pour celui ou celle qui va représenter le pays, il y a un geste électoral qui passe de la décision la plus basique de la pyramide, le citoyen, qui élit directement celui ou celle qui va se trouver au sommet de cette pyramide. Avec la démocratie directe, nous sommes dans un régime de simplification poussée à l’extrême, il ne s’agit pas de faire valoir les différentes sensibilités politiques imaginables mais nous sommes réduits à voter entre deux alternatives, nous avons le choix entre une proposition et son contraire, des oppositions et binarités quasi-factices sont créés. Le vote pour désigner un président n’est pas le seul pouvant être pris en exemple. Nous pouvons aussi évoquer la pratique référendaire. Nous devons opter pour deux solutions, le « oui » ou le « non », quitter l’Union Européenne ou y rester pour ce qui est du Brexit, alors qu’entre ces deux propositions radicalement éloignées se tiennent des alternatives très variées, beaucoup d’autres solutions peuvent être imaginées. Par conséquent, le régime de la démocratie directe induit une simplification de la réalité, il faut représenter les enjeux politiques de la manière la plus simple possible, et c’est les populismes qui tirent le plus profit de cela. Dès lors que nous interrogeons la structure de nos démocraties, nous pouvons alors comprendre en quoi elle contient les germes permettant l’éclosion d ’idées radicales. La situation serait peut-être différente aujourd’hui si nous options pour un parlementarisme plus franc, plus important car il permettrait de mettre en valeurs de plus larges sensibilités politiques par exemple. Cela nous permettrait donc de mieux comprendre notre démocratie et de la faire évoluer, l’améliorer car la montée des populismes est un révélateur des dysfonctionnements de la démocratie, c’est ce qu’explique Bernard Bruneateau. C’est pourquoi Ernesto Laclau disait que « sans une certaine dose de populisme, la démocratie est inconcevable aujourd’hui ».

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Edwi Plenel

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