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Paul Dietschy et Patrick Clastres, "Sport, société et culture en France du XIXe siècle à nos jours"

mardi 18 avril 2017, par Augustin Audouin

Paul Dietschy est un ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, agrégé et docteur en histoire, maître de conférences à l’Université de Franche-Comté et co-animateur d’un séminaire sur l’histoire du sport au Centre d’Histoire de Sciences Po. Patrick Clastres est agrégé d’histoire, professeur de khâgne au lycée Pothier d’Orléans et chercheur rattaché au centre d’histoire de Sciences-Po.
Le sport désigne, au départ, les exercices corporels hérités de l’Ancien Régime, mais la définition va vite s’en distinguer. Aujourd’hui, outre son aspect hygiénique, compétitif et économique, le sport se définit avant tout comme universel, quantifiable et démocratique.
Au cours des deux derniers siècles, le sport va réussir successivement à son acculturation en France, à fonder une véritable tradition sportive française pour enfin s’inscrire dans la culture de masse à partir de la fin du 19ème siècle. Cet ouvrage se veut une relecture de l’histoire de France au travers d’un prisme économique, politique, social et culturel pour comprendre la place du sport dans la société. Ainsi, le sport et l’éducation sportive sont passés par beaucoup de formes en fonction des différents gouvernements qui se sont emparés de cette question. Le sport a aussi traversé les différentes idéologies de ces siècles, qui ont tenté d’abuser de lui dans leur affrontement, bien qu’il ait résisté. Le sport a touché différentes catégories sociales, marginalisées ou non, et leur a apporté une forme d’émancipation , comme les femmes ou les indigènes. Le sport a aussi des vertus politiques et sociales non négligeables, comme la qualité « intégratrice ». Enfin, forts de leur succès, le sport et l’éducation physique sont devenus des activités économiques à part entière, en créant de nouveaux métiers, la consommation et l’investissement.
Tant au niveau de la société, qu’au niveau personnel, le sport et ses évolutions nous concernent tous. Mais de quelles manières le sport est-il un point d’observation essentiel pour comprendre notre monde moderne ? C’est pour répondre à cette question que les deux auteurs se partagent la rédaction de l’analyse de cette histoire politique, sociale et culturelle du sport.
L’évolution du sport dans la société, ainsi que de l’éducation physique suit une logique chronologique dont on ne peut pas se soustraire. Les deux auteurs gardent donc cet ordre chronologique en faisant succéder sept parties où les thèmes politiques, culturels, économiques et sociaux sont abordés. Je garderai donc ce même ordre logique en synthétisant en trois parties, qui sont trois grandes périodes évoquant tout d’abord l’essor d’un corps nouveau, de la gymnastique et d’une diplomatie nationale, puis la naissance du sport spectacle, d’initiatives étatiques et d’affrontements idéologiques par le sport, et enfin les différentes politiques de redressement de Vichy, de la Quatrième république, de De Gaulle, et le développement du sport français dans la mondialisation.

De 1789 à 1914 : De l’apparition du corps moderne à l’éducation physique

Il existe depuis la Renaissance, un mouvement de transformation des exercices corporels qui marque le début de l’émergence du sport et de l’éducation physique. Bien qu’il s’agisse toujours d’obtenir une maîtrise corporal en lien avec l’idéal militaire, les jeux se sont pacifiés et deviennent des arts savants. Finies les joutes, place désormais à la pratique du carousel, puis à l’équitation moderne. Mais cela est réservé à une élite sociale ou seulement à une frange de la population urbaine. La population rurale qui est majoritaire, conserve ses jeux traditionnels hérités du Moyen Age, donc marqués par un grand immobilisme. Ces jeux, comme le jeu de quilles et de boules, perdurent jusqu’au milieu du 19ème siècle au début de la Troisième République.
Tout au long du 18ème siècle, l’éducation sportive s’adresse aussi aux classes laborieuses pour optimiser leur rendement et efficacité au travail. Mais les classes populaires conservent leur pratiques, et notamment les jeux, souvent violents comme la savate qui devient la boxe française par la suite. Concernant les aristocrates, ils conservent leur activité de chasse, d’escrime et d’équitation. Mais sous la Restauration, une nouvelle société distinguée et masculine s’organise sous le nom du Jockey-Club qui accompagne l’essor de l’hippisme. C’est un premier type d’organisation sportive par son fonctionnement qui organise de nombreux événements sportifs pour ses abonnés. Sous le Second Empire, l’exercice corporel est aussi lié à l’esthétisme et a l’hédonisme corporel. Le bien être physique et l’entretien du corps devient un véritable marché avec l’ouverture de bains, piscines, et gymnases dédiés à cet objectif. Le sport spectacle commence aussi à se développer avec les courses hippiques, ses spectateurs et ses parieurs et prépare l’émergence des compétitions, de l’acculturation sportive des années 1880 et 1890, et des associations sportives.
Durant la période allant de 1870 à 1914, les français se lancent à la conquête de l’espace national grâce au développement du chemin de fer, et de la bicyclette . Ainsi, les français se tournent vers les montagnes pour pratiquer l’alpinisme et les premiers sports d’hiver, ce qui conduit à développer le tourisme dans ces régions. Ils se tournent aussi vers les plages pour pratiquer la natation. Cet environnement est développé à la Belle Époque par beaucoup d’activités et de divertissements sportifs comme à Deauville avec les tennis, le golf et les courses cyclistes. Les bicyclette sont vite popularisées dans les années 1860 et 1880 par les premières courses de ville à ville organisées par la presse comme par exemple le Paris-Brest-Paris créé le Petit Journal. La bourgeoisie donne une vitesse populaire et professionnel à cette activité.
De 1900 à 1914, le sport catholique connaît une grande expansion car le sport est un formidable moyen d’attirance pour des milliers de personnes. Mais avec la loi de séparation de l’Église et de l’État c’est une période de provocations anticléricales qui s’ouvre. Bien que la fédération sportive catholique conserve ses droits, des provocations nationalistes apparaissent au abord des stades. Ainsi, l’essor successif des patronages catholiques, des clubs patronaux, des clubs corporatifs, l’influence gouvernementale sur l’USFSA (Union des sociétés françaises des sports athlétiques) et les incitations financières de la presse sportive contribuent à populariser les sports. Les socialistes ont essayé de récupérer à la manière des cléricaux les athlètes mais la SFIO (Société Française Internationale Ouvrière) n’est pas parvenu à embrigader les jeunes ouvriers et employés, passionnés de sport, dans le socialisme.
Le peuple trouve son épanouissement désormais au sein des importants championnats de l’USFSA, et ceux organisés par la presse sportive. L’essor du sport conduit à la création de fédérations internationales pour contrôler les règles du jeu. Les dirigeants sportifs français contribuent à cette création. Comme Pierre de Coubertin qui en 1894, réinvente la tradition olympique. Son projet est unique par son message éducatif et pacifiste. De plus, dans les années 1900, les matchs entre sélections nationales s’ajoutent aux rencontres internationales entre clubs étrangers. Ces rencontres, qui conduisent à des victoires ou des défaites symboliques accompagnent la vague nationaliste des années 1911-1913. Les dirigeants sportifs, diplomatiques et politiques, même avant que le sport ne deviennent en 1920 une affaire d’État, sont séduit par l’idée d’un rayonnement international de la France par le sport. Ainsi, l’internationalisme sportif est paradoxal car il conduit à la création d’une communauté sportive internationale mais alimente aussi la fièvre nationaliste des spectateurs chauvins.

Au niveau de la prise de position de l’État sur la question de l’éducation physique lors de cette période, les premières pédagogies corporelles apparaissent au 18ème siècle où les corps sont plus résistants et mieux nourris comme le montre la croissance démographique. Les philosophes des Lumières admettent donc qu’on peut entraîner le corps pour dépasser certaines limites corporelles admises jusque là. Les médecins mettent en pratique cette volonté. Pour que le corps se développe dans les meilleures conditions, la notion de propreté et d’hygiène apparaissent aussi. Cette nouvelle conception de la notion de régénérescence de l’homme amène à parler d’éducation physique pour la première fois sous la plume de J. Ballexserd en 1762. Les médecins assurent le redressement corporel des enfants dans leur posture avec des pratiques énergiques car pour Rousseau, la bonne maitrise de son corps permet à un enfant d’apprendre et de raisonner. Les projets révolutionnaires ont cherché à inventer un « homme nouveau » pour rompre avec la mollesse aristocratique. Puis, sous le Consulat et l’Empire, l’éducation physique au lycée impérial crée en 1802 se concentre seulement sur des exercices militaires. L’esprit émancipateur des pédagogies corporelles du 18ème siècle est oublié. Sous la Restauration, l’éducation sportive et corporelle est présente dans l’organisation militaire. Le colonel Amoros apporte une nouvelle idée. L’éducation amoriesienne englobe aussi tous les types de jeux de ballon, l’escrime, l’équitation, tout en leur conférant une tonalité martiale. Amoros a permis une grande diffusion de la gymnastique en France et l’adoption de la gymnastique par l’armée. Au niveau scolaire, face au spectre de la dégénérescence du corps, c’est la loi Falloux de 1850 qui inscrit l’enseignement de la gymnastique à l’école primaire. Mais la gymnastique est souvent dépassée par la priorité militaire en temps de guerre, notamment en 1870. La gymnastique s’impose comme discipline scolaire avec des finalités hygiéniques et militaires, avec le décret du 3 février 1869, dans les lycées, collèges, et dans les écoles primaires communales.
Pratiquée collectivement dans les écoles en 1870, au début de la Troisième République, la gymnastique participe à la nationalisation des masses, à l’éducation et à l’élaboration d’une citoyenneté égalitaire. Après la défaite de Sedan, la loi du 27 janvier 1880 fait entrer la gymnastique à l’école primaire comme enseignement obligatoire. Gambetta souhaite éduquer le corps par la gymnastique et avec l’éducation militaire pour former des patriotes. Le gymnaste doit montrer la force de la République. L’esprit de revanche sur la Prusse est présent tout comme la surenchère patriotique des politiques réactionnaires et nationalistes de cette époque. Concernant, la gymnastique des filles, l’obligation de son enseignement dans les écoles primaires en 1882 n’est pas appliquée. Cependant, l’Union Sportive des sociétés de gymnastique féminine de 1912 conduit à la création de sections féminines pionnières dans les pratiques sportives, comme la fondation de l’Ondine de Paris et de celle de Lyon en 1906 au niveau de la natation. Durant cette période, Pierre de Coubertin mène une campagne pour le sport dans l’enseignement secondaire. Il veut démontrer que le sport peut servir la puissance tout autant que la démocratie. Mais le sport au lycée est doublé par le sport civil qui prend de plus en plus d’ampleur en France et commence à s’organiser. Les associations scolaires et post scolaire encore tournées vers les vieux jeux français prennent du retard. La république adoptéé par les radicaux au début du siècle redéfinit la gymnastique scolaire par la promotion d’une préparation militaire loyaliste.

De 1903 à 1939 : L’entre deux-guerres : sport spectacle, décisions étatiques et affrontements idéologiques

De 1903 à 1938, les compétions sportives qui constituent le sport spectacle ont servi à acculturer sportivement les masses rurales. Les spectateurs sont attirés par la vitesse des cyclistes et des automobilistes qui incarne la modernité et les nouvelles possibilités de déplacement des hommes. Les industriels du cyclisme et la grande presse participent à la construction d’un événement mythique et populaire, le Tour de France. Inventé par Henri Desgranges en 1903, son succès est du à l’importance à la difficulté de l’épreuve, et à la dramatisation du spectacle. Au niveau politique cet événement propose une représentation pédagogique et idéalisée du territoire national dans son parcours. Le Tour illustre le triomphe de la volonté, de la discipline du peuple français mais aussi célèbre ses paysages divers, ses particularismes régionaux, ses petits villages, et ses lieux symboliques et historiques. Le vélo incarnant la mobilité populaire, l’aristocratie et la grande bourgeoisie se tournent vers l’automobile. Les courses automobiles mêlent patriotisme sportif et défense des intérêts économiques nationaux. Au même moment, au début du 20ème siècle, l’aviation connaît le même essor que l’automobile, avec la course au record qui est médiatisée. Roland Garros notamment, a traversé pour la première fois la Méditerranée en avion en 1913.
Ensuite, la Grande Guerre a contribué à diffuser de nouveaux loisirs, sports et habitudes de vie, bien que, paradoxalement, elle ait bloqué pendant quatre années l’organisation des grandes compétions comme le Tour de France, et aussi tué des grands noms du sport français. En effet, des millions d’hommes issus de la campagnes et des colonies étaient réunis sur le front, et cela a fait découvrir le sport à de nombreux poilus comme pratiquant ou comme spectateur. C’est le cas du football qui était le sport le plus pratiqué dans les tranchées afin de ne pas se démoraliser. C’est notamment lors de ce conflit que la Coupe de France est née, au nom de coupe Charles Simon, un dirigeant sportif tué. C’est une compétition très populaire en France où tous les clubs de France peuvent participer, ce qui associe l’idée démocratique du sport moderne à l’exigence mémorielle.
Dans l’après guerre, en 1919, L’USFSA éclate en plusieurs fédérations spécialités, neutres et interclasses. Les compétions sont de nouveaux organisées mais le contexte des grandes compétitions est encore marqué par les stigmates de la guerre. La passion sportive mêle désormais fascination pour l’argent, honneur national et désir d’oublier le conflit, ce qui développe à nouveau le sport spectacle. Dans cet essor, la masculinité n’est plus seule. Suzanne Lenglen, grande championne mondiale de tennis entre 1914 et 1926, propose un visage à la fois très féminin, et d’athlète de haut niveau. Aussi en 1922, la Fédération sportive féminine internationale crée par Alice Milliat, organise les premiers Jeux Olympiques féminins au stade Pershing, pour s’insurger contre le conservatisme du CIO qui refusent encore d’accepter l’athlétisme féminin au JO. Le spectacle sportif se développe en même temps que la culture de masse dans l’entre deux guerres. On passe d’un public mondain en nombre dans les courses hippiques à la veille de la guerre, à des masses sportives réunies dans les stades . Des constructions d’équipements sportifs pour accueillir les spectateurs lors de compétions de football, rugby et cyclisme sont donc faites pour soutenir cette démocratisation du spectacle sportif. Cependant, des premières formes de hooliganisme ont lieu avec des affrontements entre différentes classes sociales dans les stades. C’est aussi le début d’une société de consommation de sport spectacle et de loisirs qui est développée par la publicité, et la presse sportive dans les années 1920, grâce notamment à la photogénie du sport. Les grandes compétitions donnent aussi naissance au radio reportage. Ainsi, le sport spectacle participe à la naissance d’une économie du sport. Il y a la concurrence des grands groupes de presse, mais aussi le commerce d’équipement, ou encore le lancement de la caravane publicitaire sur le Tour de France. Alors que le professionnalisme n’était accepté que dans la boxe et le cyclisme, les clubs de football usent du racolage pour attirer les grands joueurs de foot. assurent la promotion du professionnalisme par le FC Sochaux, le club de M. Peugeot. En 1932, le statut de professionnalisme est rédigé et un premier championnat professionnel est organisé par la FFF. Ce ne sera pas le cas du rugby et de l’athlétisme car la FFR crée en 1920 et la FFA qui veulent garder les règles de l’amateurisme sportif.

Après la Grande Guerre, grâce aux politiques précédentes, les exercices physiques sont désormais pris en compte dans les politiques nationales et municipales même si les initiatives étatiques concernant le sport sont limitées par les difficultés financières de l’État. Le sport et l’éducation physique apparaissent comme un instrument de résistance face à l’épuisement du pays, et de la « race » française car la guerre a tué les forces vives du pays, 1,3 millions de poilus sont morts dans les combats et 3 millions ont été blessés. Alors, l’État met en place une politique d’éducation hygiéniste à la fin du conflit en 1923 dans l’enseignement primaire, pour renouer avec le développement harmonieux des corps. Au niveau municipal, les politiques publiques sportives et d’éducation physique se développent comme le montre la politique de construction d’équipement sportif du maire radical-socialiste lyonnais Edouard Heriot de 1905 à 1940. Aussi, l’acculturation du sport des populations indigènes est réalisée en partie par la pratique du football association. Mais cela suscite la méfiance de l’Etat qui ne veut pas voir le nationalisme indigène s’exprimer. Les athlètes noirs connaissent un grand succès dans les années 20, mais ils sont victimes de discrimination. Ce n’est qu’après le succès de Jessie Owens et des athlètes noirs américains, que la France commence à vouloir trouver des athlètes africains pour relever le niveau de l’athlétisme français. De plus, le sport fait l’objet d’un discours idéologique et d’un thème d’écriture dans les années 20 avec notamment l’émergence du sportif ouvrier et du modèle soviétique. Le sport ouvrier français se divise tout comme les communistes et les socialiste lors du congrès de Tours en 1920. La fédération communiste utilise le sport comme un instrument de la lutte des classes et comme instrument de diffusion de l’idéologie marxiste-léniniste. Mais les deux fédérations ont échoué à promouvoir un sport uniquement prolétarien, car les travailleurs sont séduits par les associations confessionnelles, bourgeoises et même patronales ou ils rejoignent les fédérations. Dans les entreprises liés à la seconde Révolution Industrielle, le sport est une arme anti grève et anti syndicat, mais c’est aussi un outil du taylorisme dans une perspective de meilleure efficacité productive.
Aussi, dans les années 1920, face à l’évolution politique et sociale de la France et de sa position diplomatique et militaire, les gouvernements vont revoir la place du sport et de l’éducation physique dans leurs projets, notamment par le biais d’une mission de rayonnement sportif mondial. Les JO de Paris en 1924 font culminer cet activisme sportif en flattant l’orgueil national. Cependant, la difficulté d’organisation de ces événements montrent aussi la limite du volontarisme étatique dans le financement. Mais les JO de Paris ont permis la consécration du sport spectacle, en réunissant des athlètes provenant des deux mondes. L’activisme français est très prégnant dans les organisations sportives internationales et ils permettent la création de nouvelles grandes compétitions comme les 24H du Mans, ou la première Coupe du monde de football à Montevideo.
Néanmoins, dans les années 30, les régimes totalitaires de Mussolini et d’Hitler en Europe s’emparent du sport pour endoctriner et instrumentaliser le peuple avec de grandes politiques sportives mettant en place le culte du corps. Le sport français lui se veut libéral et républicain avec le système de fédération. Par exemple, lorsqu’une équipe amateur bat une équipe professionnelle lors de la coupe Charles Simon, c’est la métaphore sportive de la méritocratie républicaine. Aussi, le sport spectacle participe donc à la vie publique des français et à son unité derrière la République de France. Mais, face aux défis musculaires des États totalitaires, le Front Populaire a la volonté de mener une politique sociale active, un projet éducatif, culturel et touristique. Elle met donc sur pied la première politique sportive menée en France, concernant tous les échelons de la scolarité et de l’université, mais aussi des offres de loisirs abordables pour tous. Cette première politique de diffusion du sport et de sport de masse est à l’initiative du Sous Secrétaire d’Etat aux Sports et aux Loisirs, Léo Lagrange. L’État donne un élan a sa politique volontariste sportive. Avec l’exemple de jeux de Berlin en 1936 et de la coupe du monde du monde en 1938 où les allemands et les italiens se sont fait remarquer par leur victoire, le sport de haut niveau ne peut plus se soustraire des problèmes de politique internationale.

De 1940 à 2006 : De Vichy au sport de masse et à la mondialisation du sport.

Alors que la France a perdu face au nazis et est occupée dès juin 1940, le régime de Vichy a l’objectif de redresser la jeunesse française physiquement. Ce sont l’ancien mousquetaire Jean Borotta puis l’ancien rugbyman Jospeh Pascot qui par le biais du Commissariat général à l’Éducation Générale et aux Sports, qui sont chargés de cette mission. Ce projet vichyste concerne toute la population adulte, masculine et féminine mais aussi la jeunesse avec l’instauration de l’éducation générale et sportive (EGS) dans le primaire et le secondaire. Ils introduisent l’autoritarisme vichyste dans cet environnement social neutre qu’est le sport en s’attaquant à l’organisation libérale et au professionnalisme du sport français. Paradoxalement, ce Commissariat a fait connaître un essor sans précédent de la pratique sportive, notamment pour les femmes. Le sport, protégé du régime par sa neutralité, est un lieu d’émancipation. Le régime se montre innovant et va plus loin dans les réformes du Front Populaire. Cependant la politique sportive de Vichy s’empreigne de l’idéologie de l’occupant. Si Borotta est plus ambivalent, entre sa dévotion pour Pétain et en même temps la liberté de son esprit, le Commissariat de Pascot se démarque par son attitude à l’égard de l’occupant. En 1943, il fait contribuer le sport dans la politique de Vichy en envoyant des moniteurs de sport faire le service de travail obligatoire (STO) en Allemagne. Il est aussi ambiguë dans sa contribution a la politique antisémite de Vichy, en privant les juifs enseignants de sport de leur emploi comme le démontre l’affaire du nageur israélite Nakache. Pendant ce temps là, les fédérations et le monde sportif se partagent entre résistance, simple réticence et plus souvent l’attentisme.
De la libération à la crise du 13 mai 1958, la politique sportive de la Quatrième république est marquée par ces contradictions et un immobilisme étatique dû à une instabilité ministérielle. Le gouvernement provisoire assume une partie de l’héritage sportif laissé par le régime de Vichy en tenant à nouveau un discours moralisateur et hygiéniste mais épure celles qui menacent les libertés publiques fondamentales. Mais les gouvernements de la Quatrième république ne peuvent pas proposer une politique volontariste sportive à cause de la pénurie budgétaire et des reconstructions. Durant cette période, le sport professionnel fait un grand retour, tout comme le sport spectacle porté par le début des Trente Glorieuses et par l’enjeu international en lien avec la guerre froide et les guerres de décolonisation qui renforce la portée symbolique de l’affrontement sportif. Comme il ne peuvent pas se battre militairement, l’URSS et les Etats Unis se défient dans les stades notamment lors des Jeux Olympiques. Dans la période de décolonisation, la décolonisation sportive est aussi en marche avec la prise de pouvoir des élites indigènes dans les clubs des colonies. Dès la fin des années 40, les périodiques alimentent l’intérêt pour le sport spectacle qui renaît lorsque les épreuves traditionnelles sont réorganisées comme le Tour de France ou le championnat de France de football en 1944. De nouvelles épreuves comme la coupe d’Europe des clubs champions en football contribue à construire une mythologie sportive. Aussi, l’athlète Micheline Ostermeyer et le boxeur Michel Cerdan sont les portes drapeaux du renouveau sportif français après le régime de Vichy. Avec la séduction du sport spectacle, le sport de masse a continué à progresser sous la Quatrième république. La société se rajeunit et s’enrichit et dépense plus facilement dans les loisirs. Les attentes de la société sont en adéquation avec les valeurs du sport.

De 1958 à 1981, les années de Gaulle connaissent des moments historiques pour le sport français. Bien que le général de Gaulle n’ait pas vraiment considéré la politique sportive, il nomme Maurice Herzog pour la fonction inédite de Haut Commissaire à la jeunesse et au sport, qui devient un ministère par la suite. Ce ministère reçoit un financement très important qui permet de subventionner les clubs et associations, et de construire des stades et des piscines sur tout le territoire pour ceux-ci. Maurice Herzog a aussi eu toute la liberté de conduire sa politique de redressement sportif de la jeunesse et de la France. Le sport doit toujours assurer le rayonnement sportif de la France, mais doit aussi revigorer et moraliser la jeunesse. Après avoir démocratisé le mouvement sportif, il transforme notamment la demi journée plein air de Leo Lagrange par une demi journée d’entraînement sportif. Instituée en 1967, l’EPS est reconnue comme une composante essentielle de l’éducation générale et doit permettre aux élèves d’avoir une bonne santé et d’améliorer leur sociabilité. L’élan sportif d’Herzog donné aux jeunes, n’est pas stoppé par les événements de 1968 car le courant critique ne parvient pas à proposer une forme de sport alternative et libératrice. Le sport permet toujours de porter au niveau international les valeurs de la France. De Gaulle, qui n’est pas très attiré par le sport, va quand même fréquenter des champions. Il est le symbole d’une culture sportive télévisuelle. Car les hauts faits sportifs sont amplifiés par leur grand sucés télévisuel dans les années 1960. Plusieurs images du Général lors d’événements sportif sont calculés politiquement comme en 1960 où les coureurs du Tour de France s’arrêtent pour le saluer ; Le Général à Colombey, une image forte des deux mythes français, alors que De Gaulle veille à dégager les forces françaises de tout sujétion à l’OTAN. La politique de grandeur de de Gaulle est soutenue par le sport, après la guerre d’Algérie, dans la deuxième moitié des années 60, grâce aux exploits de nombreux champions français. Comme le titre de Francoise Durr à Roland Garros en 1967, De Gaulle décore une génération de sportif modèle, qu’il souhaite distinguer de la « chienlit » de Mai qui eux dénoncent toute forme d’autorité.
Enfin, dans les années 70, l’État est dépassé par le nombre de sportifs qui exercent des pratiques libres, mais aussi par le monde professionnel que les médias investissent. C’est désormais toutes les couches de la population qui sont concernées par la pratique du sport et par la culture du sport, même les campagnes. Aussi, les années 70 sont marquées par l’essor médiatique du sport qui devient un spectacle qu’on intègre dans les programmes de l’ORTF. Face à cette montée de médiatisation du sport, à la massification du sport entre 1965 et 1975 et de sa commercialisation, l’État se donne le droit de garder les domaines du haut niveau et de l’EPS. La nation maintient son rang sportif grâce à ces nouveaux champions dans ces sports avec notamment les cinq victoires de Bernard Hinault sur le Tour de France. C’est aussi la télévision qui assure le succès populaire de l’équipe de Saint Étienne en 1976 allant jusqu’à la finale de la coupe d’Europe, relatant le succès d’une France ouvrière et industrielle à la fois en crise et en mutation. Cependant dans la période 1968-1984, le sport international va être agité par des critiques voulant dénoncer les abus de l’organisation sportive, notamment au niveau des affaires illégales du football mais aussi de l’utilisation du sport par les dictatures au niveau international comme instrument de rayonnement et instrument économique. Les journalistes et intellectuels se demandent par exemple si le Mondial argentin de 1978 ne va pas servir la dictature de Videla, comme les JO de Berlin en 1936. La problématique de la neutralité du sport et de son investissement par le politique est en jeu. L’équipe de France ne boycottera finalement pas le Mondial argentin prônant l’apolitisme du sport. La question reviendra encore pour les JO de Moscou en 1980, pour refuser la logique des blocs et dénoncer la barbarie des deux superpuissances.
Entre 1981 et 2006, concernant le sport à l’école, les professeurs d’EPS occupent vite une position importante dans le système éducatif, surtout au collège. Car le sport est considéré détenir des vertus anti-crise comme l’éducation à la règle, l’insertion des jeunes, l’orientation scolaire, l’hygiène de vie, la fin de la violence, l’intégration des immigrés, la réactivation de l’identité nationale contre le communautarisme. Face aux fractures sociales de cette période notamment au niveau du malaise des banlieues, les politiques s’en remettent à l’éducation physique et au sport comme une des solutions. C’est une solution réelle mais aussi illusoire car elle ne peut pas régler tous les maux de la société française.

La période allant de 1981 à 2006, est une période de transition sportive marquée par la démocratisation de l’accès aux exercices corporels, l’essor des sports à risque comme les sports de glisse et l’hypermédiatisation de l’événement sportif. La génération née en 1960 rejette les formes compétitives et hiérarchisées du sport fédéral. Ce développement provient d’une contre culture sportive privilégiant le désir de liberté et de repousser ses limites, caractéristique de la société de l’individu dans notre société post-moderne. Les loisirs et les libertés s’offrent aux français durant cette période, notamment aux femmes dont la pratique sportive non compétitive croit en même temps que l’accès au salariat. La France va notamment prendre une place encore plus importante dans le sport internationale en accueillant et en remportant la Coupe du monde 1998 de football. Le sport et surtout le football prend une place nouvelle au sein de la société comme en témoigne l’équipe « black blanc beur » de 1998 emmené par Zidane, français d’origine algérienne, qui illustre de manière positive l’intégration française. L’épopée des Bleus est considérée comme un événement qui construit la France au 20ème siècle par son coté hymne à la diversité et le sport au service de la société. Mais après l’euphorie de 1998, les dures réalités de la misère des banlieues et de l’intégration chaotique des populations d’origine africaine sont réapparues. La France est a nouveau sous le choc avec les élections de 2002 et les émeutes de 2005.
Cependant, la visibilité du sport s’étend à de nombreuses pratiques différentes à la télévision. Ce qui conduit à la professionnalisation d’une partie du monde sportif mais aussi au développement d’un modèle sportif entre la spéculation financière et le financement municipal où l’État subventionne les fédérations, et où les collectivités territoriales subventionnent les clubs pour favoriser le sport de masse et une élite sportive. Cependant, ce système est menacé par la mondialisation et l’ouverture au monde. Le sport de haut niveau va s’organiser comme une économie à part entière, ouvert sur la bourse et à l’investissent. Des lors, des scandales financiers apparaissent dans les fédérations et organisations de spectacles sportifs, mêlant l’intérêt financier, les médias et l’action de la justice, comme l’affaire du match truqué Marseille-Valenciennes en 1995, ou les suspicions de dopage qui affluent dans cet environnement sportif. La mondialisation met a mal les valeurs de pureté du sport. Bien que la France soit une nation incontournable dans le sport mondial notamment grâce à sa capacité à inventer de grands événements sportifs, on peut voir une manifestation du déclin sportif français avec les échecs des dernières candidatures parisiennes pour recevoir les JO. Effectivement, Paris a été battue par Pékin en 2008 et Londres en 2012, critiquée pour sa campagne montrant un repli sur soi, et pour son immobilisme économique et social. Peut être en 2024...

Conclusion

Ainsi, la France a travers son histoire a participé au développement du sport moderne dans le monde en promouvant le sport international à travers de grande compétition comme les JO, en inventant de grandes compétions toujours populaire aujourd’hui, comme le Tour de France. Mais la France s’est aussi construit un modèle sportif où l’État joue un rôle important dans la question sportive et, par extension, de l’éducation physique. Les auteurs étudient l’insertion du sport dans l’histoire de la France, son évolution sociale, culturelle, et économique qui va de l’émergence du corps moderne jusqu’à la création d’un monde sportif reflétant notre société moderne, c’est à dire de la consommation de masse et le dynamisme, en passant par toutes les politiques et les moments décisifs pour le sport pendant le régime de Vichy, la République Gaullienne ou encore la Belle Epoque.
La portée de l’ouvrage est assez forte car il est une synthèse des travaux universitaires produits depuis 25 ans en France et publie des documents d’archives inédits. L’intérêt de l’ouvrage va plus loin que la simple transmission de connaissances historiques des faits sportifs ou qu’un travail de regroupement d’informations. Les auteurs espèrent susciter chez le lecteur une prise de conscience de l’importance du fait sportif dans l’étude de notre histoire et la compréhension de notre monde. Ils estiment qu’il est un facteur trop négligé par les historiens. La conclusion de l’ouvrage montre le travail de sensibilisation que les auteurs ont envie d’exercer auprès de son lectorat. Ils insistent sur la nécessité de sauvegarder le patrimoine et la mémoire sportive française, à travers une mise en valeur de documents d’archives par l’État, de l’ouverture de musées où on pourrait consommer de la culture sportive. Mais plus que l’État, le sport lui même célèbre sa propre mémoire à l’occasion de jubilés ou d’anniversaires de club.
Pour moi, qui suis né avec les Yeux dans les Bleus (reportage culte sur la coupe du monde 1998), qui a fait de la pratique sportive et de l’information sportive une passion, il est impossible d’imaginer un monde et une Histoire sans le sport. Cet œuvre a une résonance contemporaine en montrant l’étroite relation entre sport et société, son enjeu politique, économique et social. Le sport est, encore aujourd’hui, utilisé par la politique dans des projets sociaux, par exemple, lorsque François Hollande se préoccupe du club du Red Star dans la banlieue parisienne. Bien que parfois corrompu avec Sepp Blatter, ou biaisé avec Lance Armstrong, je garde en mémoire l’image du sport comme vecteur d’émotions fortes, mais surtout comme un phénomène universel qui à la force unique d’unir les hommes derrière des valeurs, et de porter un message avec une grande portée, en témoignent les comportements historiques des spectateurs de Wembley en ce mardi 17 novembre 2015 et dans tous les lieux sportifs dans le monde, suite aux attaques de Paris.

Augustin Audouin

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