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Fiche de lecture : Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère....

Un cas de parricide au XIXe siècle présenté par Michel Foucault

dimanche 23 avril 2017, par Camille Bernard

  Sommaire  

Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère.... Un cas de parricide au XIXe siècle présenté par Michel Foucault, est un ouvrage collectif de Michel Foucault, Jean-Pierre Peter, Jeanne Favret, Maryvonne Saison, Patricia Moulin, Blandine Barret-Kriegel, Philippe Riot, Robert Castel, Georgette Legée, Gilbert Burlet-Torvic et d’Alexandre Fontana. Cet ouvrage a été constitué, étudié et analysé en 1973 au cours d’un séminaire au Collège de France dirigé par Michel Foucault. Ce dernier souhaitait consacrer son séminaire à l’étude des rapports entre la médecine psychiatrique naissante et la justice pénale au XIXème siècle. Chemin faisant, l’équipe de travail a rencontré l’affaire Pierre Rivière. En 1835, Pierre Rivière un jeune agriculteur de Normandie âgé de 20 ans a assassiné sa mère alors enceinte de six mois et demi, sa sœur et son frère. Ce crime fut relaté dans la revue spécialisée de médecine du XIXème siècle, Les Annales d’hygiène publique et de médecine légale de 1836. Comme dans tous les autres dossiers judiciaires publiés par cette revue, celui-ci comportait un résumé des faits et des expertises médico-légales. Mais il comportait également un élément inédit, un fragment des confessions écrites de Pierre Rivière au cours de sa détention préventive. Dans ces confessions écrites, Pierre Rivière donne les détails et les explications de son crime. C’est à partir du texte de Pierre Rivière que fut initié un combat entre la justice pénale et la médecine psychiatrique. Pour les juges, ces confessions écrites sont la preuve de sa lucidité, à l’inverse, pour les médecins, elles illustrent sa folie. Ainsi, le débat oppose l’appareil judiciaire, qui croit en la responsabilité de Pierre Rivière, et les spécialistes de médecine légale qui tendent à établir l’irresponsabilité de Pierre Rivière. Michel Foucault consacra son séminaire à l’étude du dossier judiciaire et clinique qui se constitua autour des confessions écrites de Pierre Rivière. L’équipe de travail se refuse à établir une interprétation psychiatrique ou psychanalytique de ces écrits comme l’explique l’historien Jean-Pierre Peter : « Ce discours de Pierre Rivière, nous avons décidé de ne pas l’interpréter [...] on veut le prendre comme point zéro, pour jauger la distance entre les autres discours. »(p.19). Son objectif est de repérer l’instant où la psychiatrie s’institue en argument pénal et dispute à la justice le corps des accusés. Il est également d’analyser comment, autour d’un même geste, et de sources d’informations communes, se sont élaborés des discours contradictoires, ainsi qu’une complexe stratégie de savoir et de pouvoir. Le groupe de travail rend compte « des modes, parfois confus et toujours ingénieux, selon lesquels s’étaient élaborés au XIXème siècle les concepts médicaux propres à faire entrer les conduites criminelles dans l’espace de diagnostic et de traitement qui définit l’ordre médical et ses pouvoirs. » (p.1) L’ouvrage est divisé en deux parties. Dans la première section on trouve l’ensemble du dossier de l’affaire, les pièces écrites relatives au meurtre et à l’action judiciaire, les différents rapports médicaux , les articles de presse et l’intégralité du mémoire de Pierre Rivière. La seconde section de l’ouvrage est constituée des sept notes écrites par le groupe de travail.

 I - Le dossier

Cette première section est divisée en cinq sous-parties. Sont présentés des documents relatifs au crime et à l’arrestation de Pierre Rivière, à l’instruction judiciaire, au procès, à la commutation de peine et à la mort de Pierre Rivière. Les pièces du dossier sont réparties dans un ordre approximativement chronologique.
Dans la première sous-partie consacrée au crime et à l’arrestation de Pierre Rivière, se trouve le procès verbal du juge de paix et les rapports des médecins légistes. Ces procès verbaux décrivent avec détails, la scène du crime et l’état des corps. Les termes, les locutions juridiques et la grammaire du XIXème siècle n’empêchent pas la compréhension des documents. Le lecteur comprend parfaitement l’horreur et l’état déplorable des corps. Ensuite, on trouve les mandats d’arrêts à l’encontre de Pierre Rivière, les dépositions des témoins du crime et le procès verbal du procureur générale qui décrit Pierre Rivière comme un monstre, un forcené, un être brutal, violent et sadique.
Lors de son premier interrogatoire, Pierre Rivière explique qu’il a commis son crime car « Dieu me l’a commandé pour justifier Sa providence, ils étaient unis » (p.47). Selon Pierre Rivière, sa mère, sa sœur et son frère « étaient d’accord tous trois pour persécuter » son père (p.48). Il a tué sa mère pour la punir d’être méchante avec son père. Il a tué sa sœur car elle soutenait sa mère dans toutes ses actions et son frère car il « aimait » (p.53) leur mère et leur sœur.
On constate que Pierre Rivière est très pieux, il a une culture religieuse très importante. Ensuite, sont présentés les témoignages des habitants du village dont le maire, le curé, les agriculteurs et des voisins qui avec des nuances peignent le portrait d’un être étrange dont on dit qu’il est devenu fou depuis quelques années. On distingue plusieurs traits de caractères dans les témoignages. Pierre Rivière est opiniâtre, farouche, solitaire, il craint la présence des femmes. Les villageois considèrent qu’il est idiot, on le surnomme « l’imbécile à Rivière ». Le sadisme est aussi un trait de caractère qui ressort de manière récurrente. Faisant suite ces témoignages, on trouve la pièce centrale du dossier : le mémoire de Pierre Rivière. Ce texte a pour titre, « Détail et explication de l’événement arrivé le 3 juin à Aunay, village de la Fauctrie » que Pierre Rivière a sous-titré « Résumé des peines et des afflictions que mon père a souffertes de la part de ma mère depuis 1823 jusqu’à 1815 ». On peut diviser le texte en quatre parties.
Dans un premier temps, Pierre Rivière relate avec grande précision l’histoire familiale, les rapports conflictuels de ses parents. Dans un second temps, il explique toutes ses étrangetés. Pierre Rivière est conscient que son attitude exaspère son entourage « Je voyais pourtant bien comme le monde me regardait, la plupart se moquaient de moi. » (p.156). Mais, Pierre Rivière n’arrive pas à s’intégrer, il accepte l’idée qu’il ne sera jamais comme les autres. Dans un troisième temps, Pierre Rivière justifie son crime et détaille les différents plans qu’il a imaginé pour le commettre. Enfin, il décrit la vie d’errance qu’il a mené pendant plusieurs semaines après son crime. Pierre Rivière est une personnalité ambivalente, qui semble conscient et responsable de ses actes. A la fin de la lecture, on constate que dans l’idée de Pierre Rivière, cette issue violente et criminelle était logique et naturelle.

Enfin, le dossier expose les expertises des médecins qui semblent en contradiction. Le seul médecin qui ait rencontré Pierre Rivière ne constate aucun signe de folie. Cependant, les médecins qui ne se basent que sur son mémoire et les témoignages considèrent que Pierre Rivière est fou et par conséquent, irresponsable du crime. La partie se conclue sur la condamnation de Pierre Rivière et la commutation de peine.

 II- Les Notes

Dans ces notes, les auteurs se donnent pour mission d’analyser les discours judiciaires et médicaux.

1) L’animal, le fou et le mort par Jean-Pierre Peter et Jeanne Favret

Jean-Pierre Peter est un historien français, spécialiste d’histoire et d’anthropologie de la médecine, directeur d’étude à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), attaché au Centre de recherches historiques (CRH). Jeanne Favret quant à elle, est une ethnologue française, agrégée de philosophie. Ces deux intellectuels considèrent que le crime épouvantable de Pierre Rivière et ceux de nombreux paysans (exemple de la mère ogresse) sont une révolte contre la misère de la condition paysanne. Malgré les « quelques progrès agronomiques » (p.296,) ce sont les riches propriétaires qui tirent tout le bénéfice. Dans les campagnes « l’horrible est quotidien ». « L’Horizon clos du bocage, ce fut toujours la foison de ces vies privées d’’aucun avenir, privées de toute chance ». Le crime est le seul moyen de se faire entendre. La classe paysanne n’a pas de tribune pour s’exprimer et « même vociférante, cette voix on ne l’entend que comme les murmures d’un mourant [...] Ainsi, pour qu’on l’entende il faut qu’elle tue ». Jean-Pierre Peter et Jeanne Favret, considèrent que le comportement de Pierre Rivière peut être expliqué par plusieurs raisons : « Des ressentiments contre la société, ce vengeur, il pouvait en avoir [...] inégalité scandaleuse des paysans, les plus pauvres de la société. ». « Le meurtre ici vise, dans un monde figé, l’intemporel de l’oppression et l’ordre du pouvoir. » (p.304) Les auteurs précisent que « la violence Pierre Rivière et ses frères de meurtre ne l’ont pas inventée seuls » (p.303) Ils considèrent que c’est par la violence que les citoyens ont cherché à devenir égaux. En effet, la Révolution de 1789 à influencé les paysans qui perpétuent cette violence pour obtenir une égalité concrète : « Le goût du sang peut y avoir trouvé son compte et ses progrès. Ces niveaux citoyens paysans libérés du joug féodal, furent courtoisement conviés à semer librement leurs tripes et leurs os sur les champs de l’Europe ». Cependant, ces paysans criminels font une erreur capitale, ils s’entre-tuent. Pierre Rivière « en tuant il se casse », ne se rebelle pas contre les bonnes personnes. Il se perd dans sa révolte. Pour Jean-Pierre Peter et Jeanne Favret, l’exemple le plus symbolique de l’erreur de Pierre Rivière est le meurtre de sa mère : « La mère de Pierre Rivière éprouve que tout contrat est une duperie. Elle « s’érige en l’incessant casseur de tout contrat, n’arrête plus d’en demander compte, d’en déplacer les signes en y restaurant le mouvement ». (p.299)

2) Les meurtres qu’on raconte par Michel Foucault

Michel Foucault est né à Poitiers le 15 octobre 1926, et est mort à Paris le 25 juin 1984. Normalien, agrégé de philosophie, il fut élu en 1970 professeur au Collège de France. Il aura enseigné 14 ans dans ce grand établissement. Selon Michel Foucault, le texte et le meurtre de Pierre Rivière sont consubstantiels. « Le fait de tuer et d’écrire, les gestes accomplis et les choses racontées s’entrecroisent comme des éléments de même nature » En effet, si « on en croit Pierre Rivière, le mémoire devait selon un premier projet entourer le texte ». (p.323). Le jeune homme souhaitait écrire le récit de son crime, puis l’accomplir. Finalement, il écrit ses confessions après son meurtre, lors de sa détention préventive. Le mémoire était déjà tout tout conçu dans sa tête. Michel Foucault affirme que ce mémoire est en structure comparable aux chansons ou complaintes des grands événements des villages de France appelées canards. En effet, après le récit de son crime, Pierre Rivière revendique le châtiment définit par le droit.

3)- Les circonstances atténuantes par Patricia Moulin

Patricia Moulin, étudie l’attitude paradoxale des jurés. Ces derniers n’ont pas accordé de circonstances atténuantes à Pierre Rivière, mais ont adressé au roi une demande de commutation de peine. Ce paradoxe montre des jurés démunis, qui préfèrent s’adresser au pouvoir arbitraire suprême, celui du roi.

4)- Régicide Parricide par Blandine Barret-Kriegel

Blandine Barret-Kriegel, philosophe, fut l’assistante de Michel Foucault au Collège de France. Elle affirme que Pierre Rivière aurait pu obtenir des circonstances atténuantes, si son procès n’avait coïncidé avec celui de Giuseppe Fieschi, organisateur d’une tentative d’assassinat contre le roi Louis Philippe.L’ordre juridique craignait qu’en accordant des circonstances atténuantes à Pierre Rivière, « la gravité d’un crime aurait pu alléger l’horreur du forfait de l’autre » (p.352).

5) Les vies parallèles de Pierre Rivière par Philippe Riot

Philippe Riot, professeur de stratégie à Early Makers Lyon Business School, montre comment deux thèses se sont développées à partir des mêmes sources d’informations. Pour les magistrats, le récit de Pierre Rivière est la preuve qu’il est lucide. A l’inverse pour les médecins, les confessions témoignent de la folie de Pierre Rivière. Médecins et magistrats élaborent un portrait de Pierre Rivière, sélectionnant des éléments du récit de sa vie. Ils n’accordent pas la même importance à ses bizarreries. Pour les médecins, elles sont le produit et le signe de sa folie. Les magistrats ne s’attardent pas dessus mais donnent de l’importance aux témoignages décrivant Pierre Rivière comme un être sadique et violent. Pour Philippe Riot, ces sélections ne sont pas uniquement l’expression d’une forme de savoir mais dessinent une ligne d’affrontement entre deux types de discours. L’objectif est de déterminer qui aura la charge du corps de Pierre Rivière.

6) Les médecins et les juges par Robert Castel

Robert Castel né le 27 mars 19331 à Brest et mort le 12 mars 2013 à Paris, est un sociologue français,spécialiste de la sociologie du travail. Il considère que ce combat entre instances judiciaire et médicale est une tentative de substituer partiellement un mode de contrôle à un autre. Pour Robert Castel, on assiste à une évolution de conception de la médecine. Les médecins ne font pas que soigner, ils aident aussi les juges à prendre des décisions. Grâce à leur expertise, ils éclairent les magistrats dans l’application de la loi.

7) Les intermittences de la raison par Alexandre Fontana

Alexandre Fontana remarque que le crime de Pierre Rivière met à jour, la question de la coexistence entre folie et raison, du délire partiel, et de la folie raisonnante.

Pour conclure, la lecture de cet ouvrage est très enrichissante. Il est rare qu’un dossier judiciaire tombe dans le domaine public. Aujourd’hui, les liens entre justice et médecine psychiatrique, nous semblent nécessaires. Il est intéressant de voir comment ces liens se sont crées. Après la lecture de ces notes, on constate que la volonté de l’équipe à ne pas interpréter le texte de Pierre Rivière n’a pas été respectée. Michel Foucault a en effet analysé ce texte, comparant la structure des confessions à celle des canards. De plus, Jean-Pierre Peter et Jeanne Favret cherchent à comprendre l’attitude de Pierre Rivière, et l’explication de son geste en restituant le contexte historique.

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