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Fiche de lecture les ouvriers dans la société française

Gérard Noiriel

dimanche 23 avril 2017, par Camille Bernard

 I) Introduction

Le livre que nous allons étudier s’intitule les ouvriers dans la société française. Il a été écrit en 1986 par Gérard Noiriel, puis réédité en 2002 aux éditions Points. Il comporte sept chapitres évoquant l’évolution de la classe ouvrière des années 1830 aux années 1986 soit couvrant près de 150 ans de transformations. A la nouvelle édition de 2002, Gérard Noiriel ajoute une préface expliquant la méthodologie et les objectifs de cet ouvrage ainsi qu’une brève recontextualisation de son travail vingt ans après. Gérard Noiriel est un historien français né en 1950 à Nancy. Il est l’un des pionniers de l’histoire de l’immigration en France.  Il travaille également sur les rapports entre sciences sociales et pratiques culturelles, à partir de l’exemple du spectacle vivant. Parallèlement à sa carrière universitaire, il participe à l’élaboration d’une série d’une quarantaine de documentaires historiques (« Racines ») diffusée sur FR3 en 1990-1991, et évoquant l’apport des immigrés à l’histoire de France. Directeur d’études à l’EHESS depuis 1994, il est aussi co-directeur de la collection « Socio-histoires » des éditions Belin, co-fondateur de la revue de sciences sociales Genèses et de la revue Histoire et Sociétés.Ce livre est présenté par l’auteur comme synthèse historique et complément de sa thèse rédigée à la même période qui traite des « hommes du fer dans le Pays-Haut lorrain entre 1919 et 1939 ».De plus, Noiriel ne cherche pas à décrire les mouvements politiques de gauches mais, à donner un point de vue d’ensemble sur la classe prolétaire, étude beaucoup plus rare puisque la dernière remonte à 1927.
Comment Gérard Noiriel parvient il à dépeindre l’originalité du processus de formation et de transformation de la classe ouvrière en France ?
Nous verrons dans un premier temps la recherche de l’auteur d’une reconstruction historique du prolétariat puis la spécificité de cet ouvrage qui, alimenté par un travail documentaire, possède un véritable intérêt.

 II) Une reconstruction historique de la classe prolétarienne

Dans Les ouvriers dans la société française, l’auteur part de données statistiques sur la construction du prolétariat français dans les années 1830 qu’il pose en contraste avec les points de vue littéraires sur la question ouvrière. Il constate que la perception de l’ouvrier « broyé par la Révolution industrielle, devenu esclave des gigantesques machines » (p11) ne représente pas la vérité. Il cherche par une étude quantitative et en recoupant les données statistiques à dessiner objectivement le groupe social ouvrier français se détachant d’un certain nombre d’idées préconçues véhiculées par les œuvres littéraires. Il pose ainsi le fil rouge de son étude historique qui vise à retracer le processus de création de la classe ouvrière et son évolution jusqu’à notre époque contemporaine. Cette reconstruction historique regroupe trois grandes périodes découpées en sept chapitres. Il s’agit dans un premier temps de partir du constat qu’il n’existe pas en 1830 un véritable prolétariat, mais de mettre en relief la spécificité française qui malgré la révolution industrielle ne sera véritablement marquée par les mutations économiques qu’à la fin des années 1880. Le secteur agricole comme nous le montre Noiriel reste tout au long du XIXè siècle très présent au sein de l’économie française. Le travail industriel n’est pas exclusif, les individus sont bien souvent des ouvriers-paysan qui partagent leur temps entre l’exploitation agricole et le travail à l’usine en complément de leur premier salaire. De plus, jusqu’à la fin du XIXè siècle, les artisans et la petite industrie ont su faire face à la concurrence de la grande industrie en raison de retards technologiques et de la résistance d’une classe ouvrière flexible et mobile. Les ouvriers de l’artisanat urbain et ouvriers-paysans ont ainsi pu éviter le déracinement jusqu’à la fin du XIXème siècle en s’opposant efficacement aux mutations économiques par un attachement aux formes d’économie traditionnelle. La deuxième vague d’industrialisation a détruit cette logique imposant le triomphe des grandes usines. Les petites entreprises ne peuvent plus faire face à la concurrence de la grande industrie, l’exode rurale prend davantage d’importance : en 1931 la population urbaine dépasse la population rurale. Les ouvriers s’enracinent dans les banlieues abandonnent souvent leurs activités agricoles pour ne se dédier qu’au travail de l’usine. Le « turn over » (rotation d’emploi) jusque là caractéristique de la société française disparaît au profit d’une rigidité du marché du travail et notamment du rapport salarial. Un nouveau monde ouvrier naît de la première guerre mondiale, de la rationalisation du travail et l’immigration massive, sans lien avec le passé et marginalisé jusqu’à l’arrivée du Front Populaire. De nouveaux mouvements de contestation ouvrière naissent de ce regroupement dans les banlieues leur donnant plus de visibilité : « la crise des années 1930 stabilise et fixe le prolétariat industriel autour des grandes usines. » « Ses intérêts propres, son identité collective n’ayant pas été pris en compte auparavant … ces ouvriers vont trouver dans des organisations neuves liées au parti communiste les instruments de lutte grâce auxquels ils parviendront à se faire entendre. »
Après la seconde guerre mondiale, ce sont les travailleurs de la grande industrie qui dominent la scène politique et sociale française. Enfin l’auteur met en relief la crise et la marginalité du groupe ouvrier dès les années 1970. Avec le processus de mondialisation, on assiste à un rapide déclin de la lutte ouvrière et de la représentation de la classe laborieuse qui perd peu à peu sa conscience de classe tandis que les inégalités se multiplient.

 III) Critique de l’ouvrage

Dès la préface, Noiriel précise le but de son ouvrage qui cherche à reconstruire le passé afin d’expliquer la situation présente. L’intérêt de cette synthèse historique repose sur plusieurs aspects.
Premièrement, elle cherche à retracer le processus de création complexe de la classe ouvrière qui s’est unie tardivement et de manière incomplète. Ces difficultés sont selon l’auteur l’hypothèse expliquant une crise du monde du travail plus violente en France que dans de nombreux pays la classe ouvrière n’ayant su faire face aux mutations de la société engendrées par l’avènement du capitalisme. L’auteur conclut d’ailleurs son étude ainsi : « le passé de la classe ouvrière cristallisée aussi bien dans ses définitions juridiques, ses institutions, ses représentations collectives- pèse aujourd’hui sur la manière dont la société tout entière appréhende son avenir. » La spécificité de cet ouvrage est aussi de dresser une carte d’identité de cette classe ouvrière qui s’est formée sur près de cent-cinquante ans avant de se détériorer progressivement. Outre le processus historique l’auteur insiste également sur une lecture sociologique livrant un autre regard sur la classe ouvrière. Elle est en effet dépeinte comme un objet d’étude à part entier et non sous la seule grille de lecture politique de lutte ouvrière ayant monopolisée la plupart des travaux jusqu’alors. L’auteur nous décrit par exemple la sociabilité populaire véritable illustration de la conscience et identité de la classe ouvrière qui est régulée par un certain nombre de codes. Les fêtes marquent la vie des ouvriers comme le Carnaval ou la fête de Saint Anne. Les bars ou les cabarets sont les lieux de rendez-vous et de sociabilité des ouvriers. Des règles s’imposent aux individus comme par exemple le « savoir donné » qui veut que l’ouvrier « régale » par moment la communauté.
D’autre part, cette reconstruction est documentée et regroupe de nombreuses données chiffrées. La première partie du chapitre un est d’ailleurs un constat qui s’intitule « les ouvriers en chiffres » se basant sur l’analyse de Jean Claude Toutain qui est qualifiée par l’auteur de « meilleur point de départ à toute recherche d’ensemble sur les classes populaires ». Elle regroupe différentes données statistiques sur la part des patrons, des ouvriers dans la population active ou les principaux secteurs d’activité du XIXè siècle. Les ouvriers dans la société française s’appuie également sur divers exemples et citations. L’ouvrage regroupe les propos d’intellectuels sociologues ou historiens comme Karl Marx, Emile Durkheim ou Eric Hobsbawm dont le « gigantesque paradoxe » qu’il évoque dans son livre sur la Révolution industrielle donne son nom au chapitre 2. De plus l’auteur nous explique les situations régionales qui illustrent son propos au fil du livre. Par exemple il évoque le cas de la Lorraine ou des Houillères du Nord quand il décrit le phénomène de « fuite des ouvriers français » dans les années 1920 poussant les patrons à faire appel à une main d’œuvre étrangère en particulier polonaise. D’autre part Noiriel cherche à démanteler les idées préconçues sur la classe ouvrière en proposant une description objective de la classe prolétaire. C’est le cas notamment des conséquences de la machine souvent décrite par ses contemporains comme élément déclencheur du déracinement et responsable de la paupérisation. Noiriel remet en cause cette idée puisqu’il explique que la mécanisation est tardive en France : « Pourtant, la France jusqu’au milieu du XIXème siècle ne touche en fait massivement qu’une seule opération : la filature ».Enfin, l’auteur met en parallèle à plusieurs reprises dans son ouvrage le cas français avec d’autres situations à l’étranger et accompagne son discours de plusieurs documents permettant une meilleure compréhension comme le document (p 16) sur la répartition des ouvriers selon les secteurs industriels en 1866 ou le graphique sur le chômage en France entre 1930 et 1936 (p 177).

Pour conclure Gérard Noiriel à travers Les ouvriers dans la société française retrace plus de 150 ans de l’Histoire ouvrière de la formation progressive et tardive d’une conscience de classe, aux rites qui fondent la communauté, en passant par le combat collectif, puis le déclin progressif du prolétariat qui change de forme avec la transformation de l’industrie lourde et la fermeture des mines. Malgré un ouvrage bien documenté qui propose de nombreux exemples on peut cependant formuler quelques critiques. Premièrement, le livre s’arrête en 1986 date de sa première édition. Il aurait semblé intéressant que l’auteur, qui a par ailleurs ajouté une préface en 2002, étudie, au même titre que les autres périodes de l’histoire ouvrière, la situation de cette classe dans la société d’aujourd’hui. Nous pouvons aussi formuler une autre critique, certains exemples trop nombreux peuvent nuire à la clarté du propos de même qu’il est de temps à autre difficile de suivre l’auteur qui présente des discours parfois répétitifs ou contradictoires.

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