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Le nationalisme sexuel

à partir du texte de Nira Yuval Davis « les femmes et le nationalisme »

dimanche 23 avril 2017, par Camille Bernard

 Définition du terme

Le nationalisme est une doctrine politique qui s’appuie sur l’unité historique culturelle et linguistique d’une population qui s’autodétermine comme peuple défendant ainsi sa culture, son indépendance et sa souveraineté. Il existe cependant un second type de nationalisme, motivé par la peur des dangers extérieurs et des ennemis intérieurs, il délimite une frontière opaque entre nationaux et non nationaux. Ce type de nationalisme donne primauté à la nation sur les relations internationales. Il tend à définir le soi par rapport à l’autre ainsi que tout ce qui les sépare (notamment les mythes collectifs). Il peut se caractériser par son isolement ou par une volonté de puissance et de domination sur d’autres nations produisant des politiques d’expansion impérialistes ou colonialistes. Ce nationalisme n’est pas exempt de représentations sexuées utilisées comme étendard de l’idéologie nationale. Ainsi le nationalisme allemand fasciste a brandit l’image du soldat patriote hétérosexuel pendant la seconde guerre mondiale comme représentation de la supériorité de la race allemande basée sur la virilité, la force, et le courage. Dans son article « les femmes et le nationalisme », Nira Yuval Davis étudie l’utilisation de la femme dans l’idéologie nationaliste des États européens. Elle cherche à décrire le rôle de la femme dans la transmission et la reproduction de la nation, bien souvent oublié, au profit des « bureaucrates » ou « intellectuels » dans les analyses des mouvements nationaux. Ainsi le recours aux rôles et images sexués dans la promotion d’une nation forme le concept de « nationalisme sexuel ». Nous chercherons à déterminer à quelles échelles les figures sexuées, et en particulier celle de la femme, sont intervenues, et interviennent dans les mouvements nationaux européens. Nous verrons dans un premier temps que la femme étant la porteuse de la citoyenneté est aussi ambassadrice des valeurs de sa nation, puis en quoi la place des minorités sexuelles, et notamment le droits de la femme, sont utilisés pour certains projets nationalistes.

 I) Représentations sexuées et citoyenneté

Dans un premier temps, nous pouvons constater que les rôles sexués imposés ont une influence dans la conception de la citoyenneté et la formation d’une nation. La femme est l’initiatrice de la citoyenneté, par son rôle reproducteur c’est à elle que revient la mission de transmettre cette citoyenneté. Elle porte dans son ventre le futur citoyen, c’est elle qui perpétue la lignée d’une communauté. Elle est vecteur du droit du sang, de l’héritage d’un peuple. D’autre part, la femme a pu apparaître aussi comme celle qui corrompt « la pureté d’une race » par son rapport avec un membre extérieur à la communauté. Nira Yuval Davis évoque dans son article cette préoccupation propre aux nationalismes pour « la qualité du lignage » que l’on retrouve chez l’Empire britannique au XIX-XXè siècle dans le rapport avec ses colonies. Cette reproduction d’une société basée sur l’entre soi et la préservation d’une appartenance nationale liée à l’exclusion de l’autre est encore propre à certaines lignées ou familles européennes qui refusent les mariages entre communautés. D’autre part, des états comme la France ont réglementé les rapports avec les colonies justement pour limiter les naissances « métissées », c’est-à-dire dans un soucis de préservation de « la race française ». Ainsi furent créés des lois interdisant les mariages mixtes. D’autre part, les États européens se sont servis de la femme, par le biais de différentes politiques, pour contrôler la nativité et l’expansion démographique d’un pays. Cependant, ces mesures sont, selon l’auteur, « rarement, si pas jamais, appliquées identiquement à tous les membres de la société ». Les politiques de contrôles de la natalité sont davantage portées sur des membres qui ne correspondent pas pleinement aux caractéristiques propres à la nation en question. Elles vont avoir tendance à s’appliquer à une minorité ethnique ou raciale. Les femmes, qui, au contraire, correspondent au groupe dit « dominant » vont faire l’objet de stratégies « natalistes ». On peut citer certains discours de droite qui tendent à légitimer voire encourager un fort accroissement naturel chez les femmes nationales pour repeupler la France et lutter contre l’invasion étrangère, notamment musulmane, groupe connu « pour faire beaucoup d’enfants ». Bien entendu, il existe ici une véritable confusion entre les idées de race, de citoyenneté et de religion. Ces propos soutiendrait l’idée qu’il faudrait encourager les « français (plus particulièrement les Françaises) de souche, qui sont là depuis toujours » à contrebalancer la constante arrivée de non nationaux qui nuirait à une identité commune remontant à l’origine de la nation française. C’est ainsi que l’on peut observer dans certaines bases militaires ou certaines régions rurales françaises un nombre d’enfants par femme plus conséquent. Enfin, la femme est aussi un vecteur culturel, et non seulement biologique, de la citoyenneté. Elle est encore aujourd’hui chargée, dans la majorité des sociétés occidentales, de l’éducation des nouvelles des générations. Elle a pour rôle de transmettre les normes et les valeurs de la nation aux enfants : « les femmes les plus âgées jouent souvent un rôle important dans le contrôle des plus jeunes ». Même si la femme joue un rôle fondamental dans la continuité de la nation et des idéologies nationalistes elle est moins facilement considérée, elle-même, comme citoyenne. Les femmes n’ont, par exemple, obtenu le droit de vote que très tardivement en France et dans d’autres pays européens. De même, la citoyenneté est fréquemment liée à la possibilité, voire l’obligation de défendre la nation. Les femmes étant exclue le plus souvent des milieux militaires et de l’armée ne possède donc pas, selon certaines féministes, une citoyenneté dans son intégralité.

 II) Femmes et homosexualité comme étendard politique

Les rôles sexués sont donc un moyen de perpétuer une nation : la femme par son rôle biologique et l’homme par la défense de sa patrie. Ces rôles marquent la différenciation entre les nationaux nés d’une mère appartenant à la nation et les autres. Ce rapport inclusion exclusion à la communauté nationale est certes basé sur les frontières, mais ces dernières sont renforcées par des symboles, eux aussi sexués : « ce que John Amstrong appelle les gardes-frontières symboliques ». Nira Yuval Davis décrit ces derniers comme étant des moyens d’identification à une communauté basés sur des codes sociaux et culturels. La femme est un « garde frontière » couramment utilisé. L’auteur cite différents exemples qui illustrent l’utilisation de la femme comme incarnation de la nation, « la collectivité nationale, ses racines, son esprit, son projet ». La Marianne française au sein nu est l’allégorie de la nation française. Elle se trouve dans toutes les mairies de France et représente les valeurs de la République. Cette figure féminine fut aussi reprise par Delacroix qui personnifia la Révolution des Trois Glorieuses par les traits de la Marianne qui incarne ainsi le peuple français se battant pour sa liberté. De même, la mère pleurant son enfant à Chypre commémore la douleur du pays lors de l’invasion turque. Le terme « nation » est en général associé au sexe féminin, étant relié à l’idée de mère-patrie. Les femmes sont aussi souvent considérées comme les gardiennes de la dignité de leur pays. Ainsi comme le souligne l’auteur, le viol du corps de la femme est revendiqué en tant de guerre comme viol de l’honneur de la patrie envahie : « Les viols systématiques de femme en ex-yougoslavie visaient à l’origine à bafouer l’honneur de la communauté ennemie ». Enfin la femme fut aussi brandit comme un étendard lors des conquêtes des pays occidentaux. La manière de traiter les femmes a servi et sert encore à justifier une supériorité des nations européenne sur les autres pays qu’ils considèrent comme moins civilisés. La femme n’étant pas la seule minorité sexuelle utilisée dans un processus de domination nationale. On peut citer également le rapport avec les minorités homosexuelles. Il ne s’agit ici plus seulement de délimiter une frontière entre nous et les autres et de protéger des valeurs propres à une communauté. Les images et minorités sexuelles sont utilisées dans une volonté de conquête et d’affirmation hégémonique sur d’autres nations. Ainsi la défense des droits de la femme est prônée par l’Occident comme valeurs qui l’oppose à la barbarie de certains pays qu’il considère comme arriérés en Afrique ou en Asie. Dans le passé, les pays colonisateurs se sont imposés et revendiqués comme modèles en méprisant la trop grande liberté des femmes de certaines ethnies. Elle étaient jugées vulgaires, trop masculines, tandis que les hommes, par exemples en Iran, se voyaient reprocher leur débauche en adoptant des comportements homosexuels. C’étaient justement cette liberté de la femme et ces comportements homosexuels que les nations conquérantes dénonçaient comme preuve du retard et de l’infériorité de ces nations d’Orient, alors qu’aujourd’hui elles les encourage. Pis elles les utilisent comme valeur qui justifieraient leur intervention dans les affaires et les sociétés des nations à travers le monde. Homosexualité et cause féminine sont devenus les nouvelles causes à défendre et à imposer coûte que coûte dans ces nations retardataires. Certaines études ont montré que les idéologies nationales des pays européens dans le passé imposaient aux territoires colonisés l’abandon de certaines pratiques sexuelles non reproductrices et jugées comme incompatible avec la religion chrétienne, religion majoritaire des pays dominateurs. Ils ont imposé une conception binaire des rapports entre les sexes, hiérarchisée et basée sur la complémentarité. Les projets nationalistes notamment en terme de colonialisme, de ’imposition de leur culture et de leur religion ont entraîné la construction d’une d’hétéro-normativité et d’une sexualité basée uniquement sur le principe reproducteur. Aujourd’hui les peuples qualifiés de décadents dans le passé car perçu comme ayant une sexualité plus libérée sont jugés trop conservateurs et puritains niant la liberté sexuelle des individus. Les nouvelles formes de nationalisme visent aujourd’hui à encourager ce qu’ils ont détruits par le passé de nouvelles conceptions dites plus « modernes » des rapports sexués et sexuels alors qu’elles furent autrefois naturelles dans certaines communautés.

Pour conclure le nationalisme a utilisés et utilise encore les rapports entre les sexes et les minorités sexuelles dans ses projets. De plus, le nationalisme est intimement lié à la question féminine comme l’ a souligné Nira Yuval Davis tout au long de son article. Elle transmet la citoyenneté par la maternité et les valeurs nationales par l’éducation. De plus la femme est souvent brandit comme symbole dans la recherche d’une hégémonie par certaines puissances occidentales par rapport à d’autres pays. C’est l’ étendu des droit de la femme qui pousse la communauté internationale à déterminer quelle civilisation est évoluée et laquelle ne l’est pas. De même, les droits de la minorité homosexuelle sont les nouvelles valeurs de modernité prônées par les puissances occidentales face à l’obscurantisme et la barbarie d’autres nations pour qui l’homosexualité est punit de mort. Cette intégration des nouvelles minorités sexuelles dans les projets nationalistes est repérable dans l’ intégrations de la défense de leurs droits dans les discours de partis nationalistes et xénophobes comme par exemple le Front National.

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