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La figure mythique de Médée

de l’Antiquité à la période contemporaine

lundi 17 avril 2017, par Camille Bernard

Le personnage de Médée a inspiré de nombreux artistes au fils des siècles, aussi bien dans le domaine de la peinture, de la sculpture que de la poésie. Médée est un personnages majeur du cycle des Argonautes d’Homère. Ce mythe littéraires sera ensuite réutilisé par des auteurs divers. On le retrouve dans les œuvres médiévales s’inspirant des Héroïdes et des Métamorphoses d’Ovide, Médée est évoquée par le poète italien Dante dans L’enfer. De même, la Péruse publie en 1551 la tragédie Médée, influencé par Sénèque et Euripide. Médée est à la fois d’origine royale et divine, puisqu’elle est fille du roi de Colchide et de l’Océanide Idye. Elle est la petite fille du Soleil et nièce de la magicienne Circé. Médée est ainsi, dotée de pouvoirs magiques, et prêtresse d’Hécate, célébrant la lune noire et la mort. Par amour pour Jason, elle commet les pires crimes, consumée par sa rage et sa passion. Nous nous interrogeons sur l’évolution de la figure de Médée de son apparition à l’Antiquité, jusqu’à notre époque contemporaine.

I) Une figure mythique développée pendant l’Antiquité

Le personnage de Médée est issu d’un mythe qui deviendra le point de départ de nombreuses œuvres dès l’Antiquité. Dans la légende, les Argonautes arrivent en Colchide dans le but de trouver la Toison d’or, parmi eux, se trouve Jason. Le roi Aeétes, père de Médée et protecteur de la Toison s’oppose à ces derniers. Cependant Médée, qui s’éprend de Jason l’aide à conquérir le trésor en se servant de ses dons de magicienne. Puis les deux amants fuient la Colchide. Poursuivie par son père, Médée tue son frère dont elle sème les membres en chemin pour ralentir Aeétès. Arrivée en Thessalie, elle réalise de nombreux crimes notamment le meurtre de Pélias qui refuse le trône à son amant. Médée et Jason fuient ensuite vers Corinthe où ils auront deux enfants. Quelques années après, Jason abandonne Médée pour la fille du roi de Corinthe. Trahit et répudiée, emplie de haine, Médée construit sa vengeance. Elle brûle la jeune épouse de Jason, puis le palais entier, avant d’égorger ses deux enfants, et de fuir sur un char céleste. Le caractère fabuleux et le destin hors du commun de cette magicienne de Colchide fascine les auteurs grecs, tant par sa nature vengeresse que dévastatrice.
Euripide, en 431 est l’un des auteurs grecs majeurs a avoir réutilisé, dans ce qui sera sa deuxième pièce, la légende de Médée. Médée la barbare, l’étrangère celle qui vient de Colchide, qui ne parle pas la langue. Le personnage que représente Euripide est en premier lieu celui d’une femme qui cherche la vengeance. C’est d’ailleurs pour cette raison que la pièce se situe après la trahison de Jason et met en scène l’ensemble des machinations de Médée qui sombre dans la folie poussée par sa jalousie et sa fureur. C’est la mise en relief de la transformation d’une femme en monstre qui choisit son amour propre et son orgueil au sacrifice de sa nature de femme et de mère par un double infanticide. Cependant son choix ne sera pas toujours assumé dans la pièce, ni commis sans douleur. Elle cherche avant tout à faire souffrir Jason en le privant de descendance. On retrouve l’ idée qui fonde la tragédie, le personnage est dépassé par une force qui le précipite coûte que coûte vers "son destin".
Euripide par le travail des Chœurs reprend la tradition du dialogue intérieur, cherchant à convaincre le personnage de renoncer à son dessein, se lamentant sur le devenir des personnages et le malheur de Médée. Le geste de Médée est passionnel mais réfléchi. Elle conserve une certaine lucidité dans l’évaluation du geste qu’elle s’apprête à commettre. Le dernier acte de la pièce est d’ailleurs caractéristique de la tragédie grecque. Médée remet en question son plan, décide d’annuler le meurtre en laissant partir ses enfants. Mais son besoin de laver l’humiliation subie est plus fort, elle les rappelle, puis les égorge. Euripide sera le premier a mettre en scène cette infanticide, non sous les yeux du spectateur comme Sénèque, mais elle apparaîtra à la fin de la pièce devant Jason, sur le char du soleil avec, à ses pieds, les corps de ses enfants. La Médée grecque est une guerrière, elle incarne la cruauté empruntée à la divinité, le dépassement de sentiments humains dans sa quête absolue de vengeance. Euripide la représente comme un être d’excès, sans demi-mesure.
Cependant, l’œuvre d’Euripide n’obtint, à son époque que peu de succès, puisqu’il reçoit le troisième prix sur les trois pièces concurrentes. Le théâtre sous l’Antiquité est avant tout un lieu privilégié de la vie citoyenne. Plusieurs représentations sont données à l’occasion des Dionysies durant lesquelles les tragédiens s’affrontent offrant au public leurs œuvres qui ne sont jouées que par des hommes. Les femmes aussi bien en tant que spectatrices qu’interprètes sont exclues des représentations. A cette période, Médée fut donc incarnée par un homme. Mais, même si les femmes ne sont pas présentes physiquement, elle sont souvent l’objet des pièces en compétition, comme le montre l’exemple de la magicienne de Colchide. Ce manque d’enthousiasme pour l’œuvre d’Euripide peut s’expliquer par la vision très noire et pessimiste de son texte. De plus, la mise en scène de l’infanticide avec Médée portant sur son char le corps de ses deux enfants a sûrement choqué le public. Autre élément qui a sûrement suscité le désaccord du jury, l’héroïne d’Euripide se différencie des autres personnages de tragédie par une cruauté et une force qui la rend supérieure aux hommes. Elle symbolise la révolte, mais à la différence du personnage d’Antigone qui se retrouve en position de soumission, puisque condamnée à mourir, Médée triomphe, elle obtient sa vengeance. Par le discours, Médée l’emporte sur les hommes de la pièce : Créon, Egée puis Jason. Elle ne se laisse arrêter par aucune parole dans l’exécution de son dessein. C’est une image en décalage avec son époque. Époque à laquelle la femme n’a pas droit à la parole puisqu’elle n’est pas considérée comme citoyenne. La pièce d’Euripide s’apparenterait davantage à une représentation négative de la femme qu’à une véritable mise en valeur. En effet, dans Médée, l’auteur s’intéresse à la complexité du statut de la femme en Grèce en défendant un point de vue tantôt hostile, tantôt favorable à la femme. La femme est présentée comme n’exerçant aucun pouvoir légitime, la Nourrice est une esclave et Médée une étrangère n’ayant aucun droit. Le seul pouvoir qu’obtient Médée provient de l’usage de la force. Enfin, la réception de la pièce fut marquée de vives critiques du fait de la position d’Euripide quant au mythe et à la divinité. Dans Médée, les dieux interviennent peu et ne sont pas symbole de la justice et de l’ordre. Cette indifférence des dieux pour les affaires terrestres et la vision d’un homme livré à lui même fut vivement critiquée.

II) Récupération de la figure de Médée à la période contemporaine

Médée est ensuite récupérée par des auteurs contemporains, notamment Jean Anouilh en 1946. Médée est publiée dans les Nouvelles pièces noires en 1947. Anouilh réutilise le mythe antique qu’il replace dix ans après la fuite de Médée avec Jason et le meurtre de son frère. Médée s’apprête à tuer la fille du roi de Corinthe. Les personnages sont moins nombreux et l’histoire est centrée autours de Médée, Jason, Créon et la Nourrice. L’œuvre d’Anouilh est plus moderne. Tout d’abord la langue est contemporaine puisqu’il s’agit d’une réécriture récente. Ensuite, l’auteur met en scène des êtres humains, Médée vit dans une roulotte. Les divinités sont absentes, ce qui rapproche les personnages des spectateurs. Médée la guerrière, la magicienne d’Euripide devient une femme détruite par sa passion amoureuse. Cette pièce est avant tout ancrée sur la relation entre Médée et Jason. L’ intrigue basée sur le sentiment amoureux et les rapports homme-femme rend la pièce plus accessible au public. Elle est plus actuelle parce qu’abordant une problématique qui le touche. A cette question très quotidienne du couple avec ses déceptions, ses trahison vient s’ajouter la figure de l’excès le personnage de Médée qui réplique à la douleur par le sang et la rage. Comme dans d’autres pièces d’Anouilh, il est question de l’absolu et du refus de demi-mesure poussant Médée à tuer ses fils. Anouilh met en scène la rupture entre Jason et Médée. Cette dernière est abandonnée par son amant parce qu’elle a vieillit et que la passion s’est progressivement éteinte. La pièce est donc abordée sous un angle nouveau : comment un couple peut-il perdurer face au temps qui passe. Comment la femme qui vieillit peut elle garder l’amour de son amant. Jason qui ne désire plus Médée, la remplace, il s’éprend d’une femme plus belle plus jeune, refusant d’une certaine manière de vieillir lui-aussi. Le personnage d’Anouilh conserve toute sa force, sa cruauté, et son orgueil. Enfin Anouilh introduit également une vision très pessimiste de l’amour notamment par l’échange entre les deux protagonistes : 
« Médée : Coupe tes mains, Jason, coupe tes mains tout de suite ! Change de mains aussi si tu veux encore aimer. 
Jason : Crois-tu que c’est pour chercher un autre amour que je te quitte ? Crois-tu que c’est pour recommencer ? Ce n’est plus seulement toi que je hais, c’est l’amour ! »
L’œuvre d’Anouilh diffère de celle d’Euripide sur deux plans. Premièrement, Médée se tue sous les yeux de Jason après avoir donné la mort à ses enfants. Puis la pièce se clos sur un retour à la banalité du quotidien : les ordres de Jason, la discussion entre la nourrice et le garde. Cette pièce ne répond pas aux codes de la tragédie grecque : il n’y a ni actes, ni scènes. Le Chœur n’est pas présent, c’est la nourrice qui met en garde Médée. Enfin, bien que l’infanticide soit un phénomène assez rare dans notre société, la pièce interroge sur la place de la mère et ce qui peut pousser une femme à tuer ses enfants. Si on replace Médée d’Anouilh aujourd’hui, on constate que le phénomène de l’infanticide est moins répondu qu’à l’époque grecque. En effet dans nos société contemporaines les enfants sont désirés et la plupart du temps du choyés. Ce qui n’était pas le cas à l’époque d’Euripide où la contraception était peu efficace et donc les grossesses nombreuses. A chaque naissance se posait la question de l’éducation. Dans certains cas : tare physique, enfant né d’un adultère ou encore si le bébé était une fille, les parents, surtout s’ils étaient en charge d’une grande famille, choisissaient de ne pas l’élever. L’enfant était donc soit tué, soit abandonné. Dans Médée, cependant l’infanticide ne prend pas cette forme puisque ses fils ne sont pas de nouveau-nés. Cependant, Médée n’est pas mère par choix et ce rôle passe après sa vengeance. Enfin, la Médée d’Anouilh incarne, elle aussi, la femme non soumise qui se révolte face à un pouvoir exclusivement exercé par les hommes, contre son père son frère puis enfin son époux. Elle est seule dans sa révolte et non entendue, elle finit par se tuer.

En mettant en parallèle l’œuvre d’Euripide et d’Anouilh on retrouve la figure de la femme monstre, passionnée et insoumise. Bien qu’Anouilh se sépare des codes de la tragédie grecque et ressert son intrigue autour du déchirement du couple Jason Médée, on y perçoit en filigrane la Médée guerrière, mythique. Tandis qu’Euripide y peint la critique d’une femme vengeresse et meurtrière, Anouilh tend à faire de Médée une femme cherchant à se défaire de la domination des hommes qui l’entourent. Ce modèle de femme hors du commun fascine d’une part, et inspire la terreur de l’autre. Elle sera ainsi récupérée dans des moyens artistiques divers, comme l’œuvre cinématographique de Pasolini avec Maria Callas et la bande dessinée de Blandine le Callet. Ce qui nous montre que le mythe de Médée est encore grande source d’inspiration.

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