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Fiche de lecture « Recherche ennemi désespérément...Réponse à Samuel Huntington à propos d’un affrontement à venir entre l’Occident et l’Islam » de Dario Battistella

sociologie des relations internationales

lundi 17 avril 2017, par Camille Bernard

I) Introduction

L’article étudié s’intitule « Recherche ennemi désespérément...Réponse à Samuel Huntington à propos d’un affrontement à venir entre l’Occident et l’Islam. » Il a été rédigé à l’automne 1994, dans un contexte d’après guerre froide, par Dario Battistella, spécialiste des relations internationales et professeur de Sciences Politiques à l’Université Bordeaux-Montesquieu et à l’IEP de Paris. Cet article fait suite aux propos de Samuel Huntington, lui-même professeur de Sciences Politiques à Harvard, et ancien membre du Conseil national de sécurité de la Maison Blanche sous Jimmy Carter. Huntington publie en 1993, dans la revue Foreign Affairs, un article qui met en évidence l’avènement d’une guerre, à la fois ancienne et inédite, qu’il appelle « choc des civilisations ». Elle deviendra l’objet d’une thèse controversée et développée dans le livre du même nom. La chute du mur de Berlin prête à diverses spéculations quant à l’avenir des relations diplomatiques, façonnées pendant près de 45 ans par une division bipolaire et idéologique du monde. Alors que certains auteurs voient en l’effondrement de l’URSS la victoire et l’hégémonie de la démocratie libérale capitaliste, d’autres comme Huntington sont plus réservés sur la disparition des défis rencontrés par l’Occident. Pour Huntington, la fin guerre de la froide met un terme à une guerre idéologique. Mais cette dernière, loin de créer un monde de paix, débouche sur un conflit de civilisations. En l’occurrence, une bataille entre deux grandes aires culturelles : le monde occidental et le monde musulman. C’est cette affirmation que Battistella cherche à discréditer en soulignant la démarche parfois simplificatrice et incohérente de Huntington. Ce dernier tend à justifier un postulat aux conséquences hasardeuses, celle d’une guerre contre ce nouvel ennemi qu’est l’Islam. Battistella s’emploie donc à la critique d’un article développant une thèse qu’il juge « à la fois erronée et dangereuse ». Outre cette critique de 1994, le texte étudié contient une postface ajoutée par l’auteur lui même, suite aux événements du 11 septembre 2001, qui intervient comme une mise à jour de sa réflexion après les attaques terroristes du World Trade Center.
Comment l’auteur parvient-il à établir une critique efficace de la thèse du choc des civilisation de Huntington ? Nous verrons dans un premier temps les principaux aspects du travail de Battistella, puis dans quelle mesure son travail offre une critique efficace de la thèse de Huntington tout en nuançant par quelques limites.

II) Synthèse de l’article

L’article de Battistella est composé d’une dizaine de pages divisées en 5 parties qui suivent une progression logique.La thèse de l’auteur est la suivante, là où Huntington perçoit un choc de civilisations engageant directement le monde musulman et l’Occident, Battistella l’interprète comme une lecture simplifiée et biaisée voire orientée de la réalité. En l’occurrence une crainte du déclin de l’Occident qui motiverait Huntington à remplacer l’idéologie communiste par un nouvel ennemi, culturel cette fois, appelant l’Occident à adopter une position défensive. Si on analyse brièvement le titre on constate que le terme « recherche ennemi désespérément » fait preuve d’une grande ironie. Il caricature et se moque de la démarche de Huntington . Ce titre synthétise la thèse de l’auteur. D’autre part, le terme « réponse » peut sous-entendre l’instauration d’un dialogue entre les deux auteurs puisque Battistella interpelle directement Huntington. Ce dernier aurait pu répondre à son tour pour défendre sa thèse. Mais ce ne fut le cas. C’est l’actualité qui, rattrapant Battistella, le poussa à réinterroger sa réflexion tout en réaffirmant sa position.
Dans la première partie, l’auteur justifie son article : pourquoi a t-il choisi de faire une telle critique ? A cela, il répond que les raccourcis de Huntington, ainsi que sa nouvelle grille d’analyse du monde lui semblent dangereux. Ensuite, il cherche à donner au lecteur un aperçu de la réflexion de son opposant. Il reprend les principaux arguments de la thèse de Huntington. La chute de l’entreprise communiste laisserait une plus grande place à des civilisations jusque là discrètes qui pourraient défier l’Occident. Parmi ces civilisation on en distingue deux : le monde musulman et confucéen qui pourraient s’allier contre le monde occidental, et plus largement l’idée d’un Occident isolé face au reste du monde. Pour clôturer ce retour préalable sur le travail de Huntington, Battistella énonce les solutions préconisées : « renforcer, à court terme, les liens entre l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord, d’éviter de tomber dans le piège du désarmement, de maintenir sa supériorité militaire, de combattre la prolifération des armes ABC, de soutenir l’action des institutions susceptibles de promouvoir les valeurs occidentales ». L’auteur cite certains atouts du travail de Huntington, tels que la prise de distance vis à vis de l’ordre multipolaire, le constat d’un apaisement entre les démocraties occidentales et son opposition à un « déterminisme économique simpliste ». Puis il décèle quelques incohérences : le cas des italiens qui sont très mal accueillis en France à la fin XIXème siècle, remet en cause l’existence de liens de solidarité au sein d’une même aire culturelle. Ou encore la vision de conflits, qui, jusqu’à la fin de la guerre froide, ne mobiliseraient que les puissances occidentales, contredit la thèse d’un affrontement multiséculaire entre Occident et Islam. Enfin, l’auteur établi la liste des critiques qui feront l’objet d’une étude approfondie dans la suite de l’article. Ces grandes critiques porteront sur trois thèmes, qui sont aussi les titres de ses sous-parties : une vision culturaliste de la politique, une vision schmittienne des relations internationales, et un appel idéologique à la lutte contre le « nouvel empire du mal ».
Dans ce qu’il appelle une vision culturaliste de la politique, Battistella reproche la prévalence du culturel qui nie, par son importance, certaines réalités historiques. Premièrement, cette négation concerne la conception de la culture elle-même. Huntington la présente figée, avec un Islam n’ayant pas évolué depuis sa conception. D’autre part, sa volonté expansionniste serait la même aujourd’hui que dans le passé : « de civilisations entières, intactes, éternelles, enterrées vivantes pendant les 45 années de guerre froide, et qui ressuscitent, telles quelles, à peine le voile idéologique levé ». Battistella reproche donc à Huntington de fabriquer sa propre définition de la civilisation. L’auteur rappelle que les alliances intraculturelles ne vont pas de soi. Certaines nations s’associant avec des civilisations extérieures pour protéger leurs intérêts. Il cite notamment l’exemple des Spartes grecs qui se sont alliés avec les Perses contre les Athéniens. Dans ce cas la proximité culturelle est reléguée au second plan. D’autre part, il soutient que décrire les relations entre Islam et Occident sous le seul angle du conflit n’est pas judicieux. En effet, ces deux cultures ont établi par le passé des liens de collaboration, voire s’influençait l’une l’autre. Enfin, l’auteur critique le fait que les États Nations soient relégués au second plan. Il s’oppose à une redéfinition des relations diplomatiques dans laquelle les intérêts nationaux seraient subordonnés à l’appartenance culturelle. La politique n’est pas, selon lui, un seul moyen au service des cultures. Au contraire, c’est la culture qui est prétexte à justifier certains choix politiques. L’apparente solidarité entre cultures ne serait donc, selon Battistella, qu’un opportunisme stratégique. Les États restent pour lui des acteurs de premier plan, isolés, mus par leurs seuls intérêts et engageant des alliances temporaires. Ainsi au prétendu complot confuciano-islamique, l’auteur réplique que les échanges d’armes ne soulignent aucune connivence culturelle, mais bien des intérêts économiques communs, comme l’Amérique peut en avoir en s’alliant avec certains pays musulmans .
L’auteur fait de la nature par essence conflictuelle des relations internationales sa seconde critique de fond. Battistella appelle cela une vision schmittienne des relations internationales, du nom du juriste allemand Carl Schmitt, pour qui, les peuples ne peuvent s’organiser démocratiquement qu’en s’opposant aux autres peuples. L’auteur dénonce le fait qu’après une guerre Huntington reparle de guerre sans même considérer la possibilité d’une accalmie. Pour lui, son opposant oublie certains progrès tels que la constitution d’instances internationales, la signature de traités de paix, la fin des guerres entre les puissances occidentales. Il dit d’ailleurs : « L’idée que le siècle à venir puisse tout autant être un « état de détente » qu’un « état de guerre » n’est pas analysée ni même prise en compte par Huntington ; pis, elle n’effleure même pas son esprit. »
Dans la partie suivante, Battistella fustige l’utilisation, avant tout idéologique, de ce terme « choc des civilisations » et les conséquences néfastes qu’elle peut entraîner. Pour lui il ne s’agit pas d’une analyse scientifique, mais d’une vision biaisée de la réalité « le fait de culturaliser ainsi les enjeux de politique internationale révèle un intérêt extra-scientifique et, pour tout dire, politique, très concret, à savoir la volonté d’en appeler à une nouvelle croisade contre les infidèles ». L’auteur reproche une vision manichéenne créée par peur de voir l’Occident perdre sa suprématie. Le monde occidental est érigé en modèle, berceau de la démocratie, des droits de l’homme ou encore du libéralisme économique. Ce camp des bons, selon Huntington, s’opposerait à un empire du mal, terme qui sera réutilisé par Bush dans sa lutte contre le terrorisme, justifiant une invasion en Irak. Cette recherche d’un ennemi à tout prix risque de légitimer des choix politiques immoraux. Cette menace imaginaire ou surévaluée servirait d’outil à une cohésion interne des pays occidentaux. En effet, une telle paranoïa peut mener l’Occident à un combat permanent, le détournant des lésions qui heurtent la société en son sein. Les fractures sociales internes sont ainsi étouffées par une union temporaire du peuple et des dirigeants contre un ennemi commun extérieur et construit artificiellement. Ainsi pour illustrer les fins alarmistes de l’auteur, Battistella montre que Huntington applique au monde musulman les mêmes mécanismes de diabolisation que ceux utilisés contre l’URSS.
Enfin, la dernière partie réinterroge le sujet suite aux événements du 11 septembre 2001. Battistella veut reconsidérer ce terme « choc de civilisation » à la lumière des attentats. Il accorde à la thèse de Huntington une certaine valeur prophétique. Cependant il réitère sa critique quant à un choc des civilisations. Il déplore l’absence d’une analyse globale des faits et une certaine réduction idéologique. Certes, les Américains s’opposent aux États musulmans par différentes mesures, tels que les bombardements en Irak ou leur soutien à Israël. D’autre part, le djihad musulman se définit lui même comme une guerre contre l’Occident. Cependant, selon l’auteur, un réseau terroriste ne fait pas civilisation, et on ne peut limiter la communauté musulmane à des groupuscules idéologiques et meurtriers. De plus, l’auteur déclare que l’acte djihadiste reflète davantage une critique de l’impérialisme américain, qu’une guerre contre l’Occident. Enfin, les interventions américaines sur le sol musulman sont motivées par des fins économiques et la défense d’intérêts propres, davantage qu’une croisade contre la civilisation musulmane, n’empêchant pas les États Unis d’établir des accords avec certains États musulmans.

III) Critiques

Après avoir mis en évidence les principaux arguments défendus dans l’article de Battistella, nous en dégageons la critique en cherchant à définir ses apports et limites. Premièrement, le texte est à la fois construit et argumenté. Il ne se contente pas de faire une critique superficielle et décousue, mais s’intéresse en particulier à trois grandes limites du travail de Huntington. Il s’appuie sur le texte initial en en révélant les incohérences. Les arguments sont étayés d’exemples historiques et d’actualité. La position de Battistella est claire. Bien que ne niant pas l’importance du domaine culturel dans les relations internationales, il refuse la thèse du « choc des civilisations » de Huntington. D’autre part, l’auteur a su déceler l’orientation du travail de son opposant. Ce dernier, plus que sur une analyse scientifique, base sa réflexion sur une volonté idéologique. Ainsi, Huntington cherche à justifier son postulat et les solutions qu’il préconise plus que de décrire et comprendre la réalité des faits. Il part de sa conclusion, l’existence d’un choc des civilisations, qu’il justifie avec des exemples choisis uniquement dans le but de conforter sa thèse.
Battistella en déconstruisant le texte met en relief une mésinterprétation, voire une réduction de certains événements. Il a le mérite d’offrir aux lecteurs une compréhension plus claire de la situation d’après guerre froide, ramenant de la nuance face à un discours extrêmement tranché. Il questionne l’idée d’un choc des civilisations. Il cherche à rationaliser et expliquer les peurs qui motivent un repli culturel voire la recherche d’un nouvel ennemi, justifiant une politique offensive et raciste. Battistella montre aussi de manière subtile que Huntington se pose en défenseur de l’Occident et de ses valeurs sans position objective, avec une tendance au « nous contre le reste de monde ». Cette lecture peut s’avérer dangereuse. Plus que d’orienter les relations internationales vers des accords de paix, elle encourage les acteurs à se méfier des différences culturelles. Enfin, l’argument d’une reprise des mécanismes d’avant guerre froide dans la désignation d’un ennemi à combattre nous semble très pertinent dans le sens où il montre que ceci n’est pas un processus nouveau. L’auteur propose un décryptage des fins de Huntington , qui se pose en théoricien des nouvelles relations internationales. Battistella le nomme « conseiller du prince » qui par ses recommandations aux États chercherait à les protéger du grand mal à venir. Battistella dit ainsi : « fidèle à sa vocation de conseiller du prince, il ne fait en réalité que suggérer, sous couvert d’une analyse empirique, la nécessité d’une politique d’endiguement à l’encontre de ce nouvel empêcheur d’« occidentaliser » en rond que serait devenu l’Islam. »
D’autre part, Battistella loin de nier l’ensemble de l’analyse de Huntington, lui reconnaît certaines qualités citées dans la première partie de ce devoir. Battistella ne remet pas en cause l’existence desdites civilisations, leurs proximités ou fractures. Il reprend même certains exemples de Huntington qu’il considère intéressants, mais insuffisants à expliquer le fonctionnement des relations internationales sur une échelle globale. C’est le cas notamment de la remise en cause de l’étato-centrisme, mais qui n’est pas efficace selon Battistella car n’adoptant pas une vision transnationale. Enfin, la mise à jour en fin de texte suite aux attentats du 11 septembre 2001 nous semble pertinente. Elle montre que d’une part l’auteur réévalue et continue sa réflexion sur le sujet mais aussi qu’en réaffirmant sa position, avec la prise en compte de nouveau facteurs, renforce sa cohérence. Il ne tombe pas dans une analyse simplificatrice de l’Histoire et offre aux partisans de la thèse de Huntington, sûrement plus nombreux après cet acte terroriste, une objection argumentée. Non, l’ on ne peut, selon Battistella, toujours pas parler de guerre de civilisation. La réalité des relations internationales est plus complexe que voudrait nous le faire croire une théorie des conflits culturels qui s’avère trop réductrice.
Cependant, malgré les nombreux apports de ce texte nous avons estimé bon d’en souligner quelques limites. Celles-ci portent sur le dépassement de certains arguments que nous avons pensé utile de remarquer, à la lueur de notre propre actualité. C’est le cas notamment lorsque l’auteur évoque le cas Israélien et Palestinien pour justifier la nature non essentielle et non permanente des conflits entre les nations. Cela constitue un mauvais exemple puisque le conflit, loin de s’être clos en 1991 avec les accords d’Oslo, persiste aujourd’hui. Le processus de paix sera mis à mal quelques années après ces accords, suite au durcissement des positions des deux camps, l’assassinat de Rabin et l’augmentation des attentats. Gaza et Jéricho contrairement aux dires de l’auteur n’ont pas trouvé l’autonomie. Aujourd’hui Israël n’a toujours pas rendu les terres colonisées et les affrontements violents entre les deux sociétés ne laissent pas présager une future accalmie. C’est bien le contre exemple de l’argument de Battistella selon lequel : « il n’y a jamais de déterminisme culturel dans les affrontements politiques, ni de pathologie culturelle ».
Un autre point sur lequel Battistella semble s’être trompé est la possibilité d’un apaisement politique. Loin de représenter un état de paix, la fin de la guerre froide marque la multiplication des conflits, moins entre les États qu’entre des minorités idéologiques, ethniques, religieuses parfois difficile à catégoriser. L’indignation de l’auteur quant à la présentation du politique en terme de conflits constants nous semble quelque peu naïve. La politique internationale par le passé s’est plus souvent caractérisée par la gestion du conflit entre États débouchant sur une guerre. L’on a pu observer par le passé, mais encore aujourd’hui, l’incapacité d’organisations comme la SDN à faire coïncider pacifiquement des intérêts divergents. Son optimisme quand à la ratification de traités ou à la création d’institutions internationales nous semble à nuancer. L’exemple de l’ONU est significatif. Les membres de cette instituions rencontrent des difficultés à s’entendre sur de nombreuses thématiques et à peser sur les décisions des États.
Enfin, l’idée de l’auteur selon laquelle le combat djihadiste ne concerne pas l’Occident mais l’hégémonie américaine n’est plus valable aujourd’hui avec les nombreux attentats qui ont touché l’Europe. Cependant, les djhadistes s’en prennent aussi bien aux non musulmans qu’aux musulmans. L’Occident n’est donc pas la seul touchée par ces actes de barbarie. Il s’agit d’une lutte contre les infidèles, ceux qui ne respecteraient pas une interprétation extrémiste de la religion musulmane et non une guerre de civilisation.

IV) Conclusion

Pour conclure, l’article de Battistella établit une critique avisée du texte de Huntington, avec lequel il ne partage pas la vision de l’avènement d’un choc des civilisations. Nous avons donc repris les principaux arguments utilisés par Batistella pour remettre en cause la thèse de son adversaire. Ces arguments servent avant tout à déconstruire trois points du travail de Huntington. Il replace ainsi le culturel au second plan de la diplomatie internationale, redonne de l’importance aux États, refuse une vision essentielle du conflit et critique la désignation d’un nouvel empire du mal. Malgré les nombreux apports de ce travail, on peut toute fois noter quelques dépassements, en particulier dans certains exemples choisis, qui ne sont plus valables aujourd’hui.

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The day after tomorrow, Roland EMMERICH (2004)

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