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Les séries contre la société

Compte rendu de la conférence d’Emmanuel Burdeau

mardi 25 avril 2017, par Mathilde Renaud


Biographie : rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma de 2004 à 2009 puis directeur littéraire aux éditions Capricci jusqu’en 2013, Emmanuel Burdeau est critique pour de nombreuses revues et journaux (Mediapart, Trafic, Le Magazine littéraire) où il écrit sur l’actualité des films et des séries. Il est aussi directeur de collection aux éditions Les Prairies ordinaire et anime la revue en ligne Café des images.

Les séries contre la société :

Le discours critique est en train d’accepter que le cinéma n’est pas le seul digne d’analyse poussée. Même si on lui oppose la télévision, c’est aujourd’hui internet qui lui fait réellement face. Lorsque l’on parle de séries télévisées, nous nous situons d’une part à l’endroit où il y a une production à grande échelle, et d’autre part à l’endroit où les oeuvres circulent à travers des canaux qui ne sont pas ceux de l’industrie (téléchargement, échange de fichiers). Il y a quelque chose de clandestin dans les séries et pourtant il n’a rien de plus commerciales qu’elles. Les habitudes de consommation et la temporalité sont complètement différentes d’une série à l’autre : des épisodes dont l’histoire se suit, ou alors des épisodes indépendants, ou encore une ouverture qui n’a rien à voir avec l’histoire principale... Certes les séries continuent de correspondre à la diffusion hebdomadaire, mais en même temps ce rendez-vous est une fiction. Les gens voient les séries à leur rythme et les séries ont leur espace de temps et de narration qui s’adaptent (Breaking Bad par exemple est novateur notamment par une pratique neuve de la séquence pré-générique qui est comme détachée de la narration.).

La popularité des séries a débuté à la fin des années 90. Comment se compose et se recompose à travers les séries un nouveau rapport aux fictions et aux images ? Emmanuel Burdeau s’intéresse à la manière dont les séries sont reçues, vues et consommées. Il y a une ressemblance, une affinité entre d’une part la façon dont les séries ne cessent de réinventer les manières de raconter les histoires et d’autre part comment elles ne cessent de réinventer la façon dont nous consommons ces histoires. Il y a un certain rapport entre les histoires et la société, de la circulation des histoires : comment ces questions là apparaissent à l’intérieur même des séries ?

Emmanuel Bureau se base sur trois exemples : Under the dome, The Leftovers et Westworld.
Ces séries ont en commun de proposer un certain rapport, un certain découpage entre l’histoire qui est racontée et le cadre dans lequel elle est racontée. Le modèle de l’histoire qui nous est présentée par tranche est le grand modèle des séries, mais en même temps, à travers leur mode de conception, elles échappent à ce modèle. Cette séparation est de moins en moins nette entre les épisodes.

[Extrait Under the dome : l’apparition du dome] : cette série est adaptée d’un roman de Stephen King et raconte comment, un beau jour, une petite ville de l’Amérique profonde se retrouve séparée du reste du monde par l’apparition d’un dome transparent, à la fois invisible et infranchissable. La limite du dome tombe, des gens et des animaux sont sectionnés en deux. Ceci représente un acte d’amputation, de soustraction, qui donne naissance au récit d’une série. Certaine séries ne se contentent pas de choisir un univers et de s’y tenir, mais montre aussi la séparation entre l’univers de la série et le reste du monde (ici par la métaphore du dome). La question de la barrière entre ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas, entre ce qui est à l’intérieur et à l’extérieur se pose. Qu’est-ce qui sépare les séries d’autres types d’oeuvres ?

[Extrait du début de The Leftovers] : 2% de la population mondiale dans le monde entier disparaît un beau jour. Le récit commence 3 ans plus tard et s’intéresse à ceux qui restent. Dans cet extrait il y a deux façons de considérer de quelle disparition, de quels restes il s’agit ainsi que du rapport entre ceux qu’on prend et ceux qu’on laisse. On commence par la perte dans ce qu’elle a de plus radicale : les gens disparaissent brusquement sans raison. Dans la série elle est représentée par la perte de l’enfant ou d’un parent. Cet événement tragique laisse place à la perte chiffrée, avec sa rationalité scientifique presque cynique : on apprend qu’il s’agit de 2% de la pop mondiale, on égrène les différents chiffres pour chacun des pays. La perte qui d’abord semble sans mesure, la plus horrible, est présentée ensuite comme quelque chose de quantifiable. Finalement, 2% de la population ce n’est pas tant que ça,"Restons calme". Il y a ici deux façons de considérer la coupure dont bien souvent procède les récits des séries télévisées : la coupure absolue ce à quoi on tient et après lequel on va courir (la perte de ces 2% où sont-ils passés ?) et aussi la fatalité de cette coupure. Il y a une existence postérieure à la catastrophe et il faut désormais vivre avec ce que l’on a. Dans la série il est aussi question de la ville Miracle : dans cette ville, miraculeusement, personne n’a disparu. Ce statut du miracle, à son tour, la sépare du reste du monde. Elle devient une sorte de sanctuaire, de lieu de pèlerinage.

[Extrait de Westworld] : c’est l’histoire d’un parc d’attraction à l’imaginaire Western dans lequel se rendent de riches américains qui veulent vivre l’époque Western. C’est un parc immense. Les personnages qui peuplent ce monde sont des robots extrêmement développés (difficile de faire la différence avec des humains).Les visiteurs (humain) peuvent tuer les robots (comme on faisait au Western) mais le contraire est impossible. C’est une méta-série alternant le parc lui même et l’extérieur immédiat du parc, c’est-à-dire les bureaux qui s’occupent de l’ingénierie , de remettre à neuf les robots tués et également de veiller à ce qu’il n’y ait pas trop de dysfonctionnement. Mais certains robots s’interroge sur leur condition, leur nature profonde et commencent à se rebeller face à la violence dont ils sont victimes. Même si leur cerveau est réinitialisé à chaque fois qu’ils meurent, il reste un résidus de mémoire. C’est ce qu’il se passe avec le robot Tenancière de la maison de joie de la ville, qui finit par comprendre qu’elle n’est pas comme les autres. Elle va obtenir d’un des laborantins de faire la visite des laboratoires, là où les autres robots sont mis en condition. La série donne alors à voir son propre fonctionnement, sa propre ingénierie. « Live without limits » est le slogan du parc : une promesse faite aux visiteurs mais les robots font l’expérience inverse. Emmanuel Burdeau voit ici un rapport entre les séries et le cinéma : la télévision serait le laboratoire, le lieu d’expériences cinématographiques. Il y a une certaine continuité entre les séries et le cinéma. Cette série montre qu’un récit narratif a besoin de personnages, d’histoires et ces dernières font beaucoup de victimes, "de la chair à canon narratives", des robots que l’on nettoie au jet avant de les remettre sur pied. Ceci est une représentation allégorique du remplacement des personnages, des acteurs dans une série, de la production industrielle d’histoires. Comme toutes productions, il y a des déchets matériels, des personnages supprimées, des victimes. On y sent une inquiétude réelle : quels enjeux entraînent toutes ces histoires ?

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