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"Recherche ennemi désespérément..."

Réponse de Battistella Dario à Samuel P. Huntington

mardi 25 avril 2017, par Mathilde Renaud

Battistella Dario, « Recherche ennemi désespérément... Réponse à Samuel P. Huntington à propos d’un affrontement à venir entre l’Occident et l’Islam », Confluences Méditerranée 1/2002 (N°40), p. 81-94

Dario Battistella, né le 5 novembre 1959 à Differdange au Luxembourg, est professeur de science politique spécialisé en théorie des Relations Internationales. Il enseigne à l’université de Bordeaux et est chercheur au Centre Montesquieu de Recherches Politiques. Il officie notamment en tant que conférencier à l’OTAN à Rome. Dario Batistella porte ses recherches sur la politique internationale, l’évolution du système international contemporain, la problématique de la guerre et de la paix, ou encore les liens entre démocraties et politique extérieure. Parmi ses publications les plus connues on retrouve : « Paix et guerres au 21e siècle » (2011), « Théorie des relations internationales » (2009), « Dictionnaire des relations internationales » (2006).

« Recherche ennemi désespérément… » est un article paru en Janvier 2002 dans Confluences Méditerranée, une revue qui traite des questions culturelles et politiques liées aux pays du bassin méditerranéen. Cet article se veut répondre à la thèse de Samuel P. Huntington à propos des conflits civilisationnels que devrait vivre le XXIème siècle, développée dans son article du Foreign Affairs de 1993, et réitérée dans son ouvrage « The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order » paru en 1996. Le but de cette thèse est de proposer une réflexion sur un modèle politique global afin de décrypter les dynamiques des relations internationales, les mutations stratégiques et les sources conflictuelles dans le monde. Samuel Huntington prédit alors que le XXIème siècle sera rythmé par des conflits entre civilisations, le plus grand affrontement se trouvant entre l’Occident et l’Islam. L’article de Dario Battistella, déjà publié en 1994 par la même revue, s’inscrit dans les nombreuses critiques faites à une telle théorie, jugée simpliste et dangereuse. Cependant les attentats du 11 Septembre aux Etats-Unis lui donnèrent une nouvelle légitimité. C’est pourquoi Dario Battistella ajoute une postface à son article en 2001, afin de discuter des nouvelles dimensions que prend sa critique au regard des récents événements.

La critique de Dario Battistella se construit ainsi : un rappel de la théorie du choc des civilisations d’Huntington, le développement des trois grands problèmes qu’une telle théorie pose selon lui, puis une postface ajoutée par la suite en 2001, remettant en question sa critique.
Tout d’abord Dario Battistella résume le propos développé par Samuel Huntington, afin de rappeler ce à quoi il va s’employer à critiquer. Selon le politologue américain les différences d’ordre culturel tendent à supplanter le domaine politique. Ainsi, la prolifération de conflits obéissant à des critères ethno-culturels (influence religieuse notamment) annonce un XXIème siècle comme le théâtre d’affrontements culturels entre les principales civilisations mondiales. Ce conflit s’illustrerait principalement avec l’opposition « Occident contre le reste du monde », avec pour principal opposant la civilisation arabo-musulmane. Le politologue donne trois raisons pour expliquer son propos : les relations qu’entretiennent l’Occident et l’Orient arabo-musulman ont toujours été conflictuelles, que ce dernier entretient aussi de forts conflits avec les civilisations se trouvant à ses frontières et que les civilisations islamiques tissent des liens avec les civilisations « confucéennes » notamment les Weapon States comme la Chine et la Corée du Nord. Ces trois raisons annonceraient un conflit entre les valeurs de la civilisation islamique contre celles de l’Occident. Samuel Huntington termine sa thèse en conseillant l’Occident de se renforcer et de maintenir sa puissance mondiale ainsi que de promouvoir l’extension de ses valeurs dans le but, sur le long terme, de parvenir à cohabiter avec les autres cultures. Pour Dario Battistella, cette thèse a l’avantage de mettre en exergue les nouvelles dynamiques qui rythment les relations internationales (la fin d’un monde bi-polaire, les alliances entre démocraties occidentales etc.) et l’importance des facteurs culturels pour comprendre les relations internationales dans un monde de plus en plus global. Cependant globaliser le XXIème siècle à un affrontement entre l’Occident et le reste du monde est révélateur d’un « déterminisme culturaliste ». Un tel raisonnement pose trois problèmes pour Dario Battistella.
Tout d’abord Samuel Huntington procède à une « culturisation de la politique ». Il voit la civilisation comme un concept figé, qui n’évolue pas, et qui n’a fait que renaître après la guerre froide. Une telle conception de la civilisation relève du déterminisme culturel et refuse de prendre en compte l’histoire des grandes alliances qui se sont formées entre civilisations éloignées (Charlemagne avec le Calife abasside Haroun Al-Rachid par exemple). De plus son raisonnement amène à penser que les civilisations prédominent la souveraineté des Etats comme acteurs principaux sur la scène internationale. Pourtant Dario Battistella rappelle que les liens qui se sont faits entre différentes civilisations se sont toujours faits dans l’intérêt des Etats et que ce sont eux qui ont été à l’initiative des alliances et des actions diplomatiques. Dans le cas des liens qu’établissent des pays tels que la Syrie ou le Pakistan avec les Weapon States tels que la Chine et la Corée du Sud, Samuel Huntington voit des liens entre civilisations là où Dario Battistella ne voit que des « mouvements diplomatiques opportunistes ».
Le deuxième problème que pose la thèse de Samuel Huntington pour Dario Battistella est qu’elle ne considère les relations internationales uniquement à travers le prisme de conflits, ce que Dario Battistella appelle « une vision schmittienne des relations internationales ». En effet le fait de penser que le XXIème siècle verra les conflits inter-étatiques remplacés par des conflits culturels est une manière de ne considérer les relations internationales uniquement régies par des conflits. Pour Dario Battistella, se focaliser sur les conflits c’est ne prendre en compte qu’une partie de la réalité, en oubliant la multiplication des accords de paix et des coopérations qui se sont faites durant le XXème siècle.
Enfin, le troisième et dernier problème que pose la thèse du politologue d’Harvard est qu’elle utilise des préjugés idéologiques comme des connaissances rationnelles des réalités des relations internationales. La thèse se formerait ainsi comme un appel idéologique à lutter contre une certaine incarnation du mal. Selon Dario Battistella, en culturalisant ainsi les enjeux politiques internationaux et en annonçant un affrontement entre civilisations, Samuel Huntington cacherait mal l’hostilité qu’il cultiverait à l’égard de l’Islam, qu’il rendrait coupable d’empêcher l’Occident de diffuser ses valeurs démocratiques et libérales. L’auteur soupçonne ainsi une crainte du déclin de l’Occident chez Samuel Huntington qui s’illustrerait par la volonté de trouver un ennemi que l’Occident doit combattre pour asseoir son imperium. Dario Battistella considère ainsi que la thèse de Samuel Huntington tend à faire de « l’islamisme militant le nouvel empire du mal » et qu’en appréhendant sa thèse avec cette idée, celle-ci prendrait tout son sens.
Cependant, Battistella remet en question sa critique à la lumière des attentats terroristes de 2001, qui mettent en avant une nouvelle dynamique des relations internationales. L’auteur se demande ainsi si les prévisions d’Huntington se confirmeraient. Mais la réponse est toujours non car selon lui, le réseau terroriste ne relève pas de la civilisation arabo-musulmane et aucune instance politique n’a été mobilisée dans les attentats. Il voit dans les événements du 11 Septembre l’attaque d’une secte, motivée par une interprétation radicale de l’Islam n’étant donc pas l’illustration d’une revendication du monde arabo-musulman. L’auteur conclut que les attentats ne sont pas l’illustration d’un combat envers les valeurs occidentales mais d’une lutte contre la domination et l’interventionnisme américain qui cherche à imposer ses valeurs autour du monde. Finalement, selon Dario Battistella, le choc des civilisations se cristalliserait autour de la question de la domination américaine.

Ainsi Dario Battistella, et de nombreux autres auteurs, reprochent à Samuel Huntington, le fait de placer les civilisations au dessus des Etats, mais aussi sa conceptualisation des relations internationales trop simple, trop globale, qui ne peut rendre compte des réalités du monde contemporain. Mais avant de se placer immédiatement dans le camp des critiques on peut déjà, dans un premier temps, rappeler les réponses que le politologue américain a amené à ses détracteurs, l’accusant de vouloir, par l’intermédiaire de sa thèse, justifier l’hégémonie américaine. Samuel Huntington rappelle qu’il insiste particulièrement sur la diminution de la force occidentale par rapport aux autres civilisations et que l’Occident ne devrait pas tenter d’imposer son système à d’autres sociétés par la force ou la coercition. Selon lui le XXIème siècle se dirige vers le pluralisme où il n’y aura plus de puissance dominante. Même si les Etats-Unis seront, selon lui, la plus grande puissance pendant les décennies à venir, le monde sera pluraliste et l’Occident ne pourra y imposer sa volonté. Il pense alors que l’Occident doit protéger ses valeurs et veiller à son unité avant tout .
Cette réponse permet d’avoir le point de vue de Samuel Huntington vis à vis de ses détracteurs et de relativiser la critique de Dario Battistella. Dans ce sens, on peut ajouter que la critique est incisive et sans appel : la théorie du choc des civilisations n’est pour lui que le reflet d’une « inquiétude existentielle » de la part de Samuel Huntington, plutôt que d’une réelle recherche scientifique. La critique va ainsi d’une critique de l’auteur à une attaque personnelle. Il est important de rester prudent avec de tels propos, non seulement parce qu’ils sont violents, mais surtout parce qu’ils laissent une part d’ombre : en effet si la thèse du politologue américain est à ce point simpliste voire absurde, pourquoi a-t-elle pris tant d’ampleur après les attentats du 11 Septembre 2001 ? Dario Battistella ne l’explique pas dans son article.
Avec le recul, en 2016, il est possible de réfléchir à la thèse d’Huntington sous un angle différent de celui de Dario Battistella en 1994. En effet, cette thèse permet de comprendre les actions de l’administration de George W. Bush. Rappelons qu’en 1993, George H. W. Bush était au pouvoir et menait une politique étrangère très interventionniste, se voulant « gendarme du monde » (lors de la Guerre du Golf par exemple). A cette époque la thèse de Samuel Huntington était vivement critiquée. Puis il y eut l’administration de Bill Clinton, qui atténua cette idée d’interventionnisme en se focalisant sur la politique intérieure. Lorsque George W. Bush arriva au pouvoir en 2001, sa politique étrangère se voulait en continuité avec celle de Bill Clinton. Cependant, après les attentats du 11 Septembre, la conception que l’on se faisait des relations internationales a été bouleversée et a laissé un vide conceptuel, si inquiétant que l’on cherchait un nouveau paradigme pour comprendre le monde et ses enjeux. C’est à ce moment là que la thèse de Samuel Huntington fut reprise par la l’administration Bush et les néo-conservateurs. La théorie du choc des civilisations devint alors une idée forte du gouvernement W. Bush afin de légitimer la politique qu’il menait. C’est d’ailleurs là dessus que George W. Bush basera son vocabulaire dualiste entre le « Bien » et le « Mal ». Tout en justifiant la politique de George W. Bush, cette théorie justifiait aussi les actions antérieures de l’administration George H. W. Bush : une stratégie extérieure qui se veut être une guerre contre le « Mal ». La thèse de Samuel Huntington fut ainsi interprétée par l’administration George W. Bush comme l’affrontement entre « nous » et les « autres », une guerre morale, de culture. On peut donc en conclure que même si la théorie du choc des civilisations ne fut pas utile pour comprendre la construction des relations internationales, elle fournit aujourd’hui des éléments de compréhension de la structure de pensée de l’administration de George W. Bush et ainsi expliquer dans quelles mesures la thèse de Samuel Huntington eut tant de succès malgré les nombreuses critiques.

Ainsi, malgré les raccourcis et simplifications que peuvent contenir les propos de Samuel Huntington, explicitement détaillés dans la critique de Dario Battistella, il est intéressant de revoir la théorie du choc des civilisations avec notre point de vue actuel et de comprendre en quoi elle rencontra tant de succès dans un monde bouleversé au niveau des relations internationales et dans la compréhension du monde et de ses enjeux. Ainsi, elle nous permet d’appréhender la critique de Dario Battistella avec une vision plus complète du contexte dans lequel la thèse de Samuel Huntington fut utilisée. Au contraire, les années de Barack Obama au pouvoir se voulurent en complète rupture avec la stratégie extérieure de George W. Bush, préférant se retirer d’un maximum de conflits. Avec les récentes élections américaines nous pouvons nous demander ce qu’il en sera avec Donald Trump, 45eme Président des Etats-Unis. Dans de récents discours, il partagea sa réticence envers l’engagement américain au Moyen-Orient, donc nous pouvons penser qu’il va continuer le désengagement que Barack Obama avait entrepris avant lui.


Bibliographie

Battistella, D. (2002/1). « Recherche ennemi désespérément... Réponse à Samuel P. Huntington à propos d’un affrontement à venir entre l’Occident et l’Islam. » Confluences Méditerranée, N°40(1), 81–94.

Feliciano, H., & Sulic, D. (6 Janvier 1998). « Dans “le Choc des civilisations”, Samuel Huntington annonce la montée en puissance des sociétés islamiques et confucéennes face à un Occident déclinant. Au XXIe siècle, le choc des cultures ». Libération.

Lazar, M. (25 Novembre 2011). « Que nous apprend le livre de Samuel Huntington ? » Amérique du Nord. 15 Novembre 2016. Diploweb.

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