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Paradis infernaux, les villes hallucinées du néo-capitalisme

par Mike Davis et Daniel B. Monk

mardi 25 avril 2017, par Isabelle Imhof

Paradis infernaux, les villes hallucinées du néo-capitalisme est un recueil d’études urbaines rédigé sous la direction de Mike Davis et Daniel B. Monk. Menées sur l’ensemble des continents, celles-ci donnent un aperçu global des dérives du développement urbain dans le système capitaliste mondialisé actuel. Publié en 2007 aux États-Unis, il paraît dès 2008 en langue française.

 Les auteurs :

Les auteurs des études qui composent cet ouvrage viennent de disciplines très variées (sociologues, sciences politiques, journalistes, architectes, spécialistes du design, figures politiques et littéraires...). À travers 14 études, chacun d’entre eux étudie différentes dynamiques urbaines contemporaines, couvrant de ce fait de nombreux champs d’études et offrant un aperçu transdiscipinaire et multiculturel de la construction et de la mutation urbaine actuelle. Cette multiplicité des points de vue représente un élément clef de l’ouvrage et représente un apport considérable.

 L’ouvrage :

Réflexion empirique :
L’objectif de cet ouvrage, relativement complet sur l’approche contemporaine et exemplifiée des mutations urbaines, est de soulever un questionnement sur l’essence démocratique de nos milieux urbains qui se veulent toujours plus modernes. On en vient à s’interroger sur le sens de ces mutations urbaines très récentes lorsque l’on pense par exemple à l’expansion de Dubaï, à laquelle Mike Davis a consacré un essai. Que nous apprennent-elles sur nos sociétés, nos codes, nos valeurs, nos modes de vie ? Quelle structure de pensée notre environnement nous impose-t-il ? L’ouvrage traite ces questions en axant la réflexion sur des expériences pratiques de politiques mais également sur des dynamiques urbaines impulsées par des forces privées. Il s’agit plus d’une réflexion empirique que d’un cadre théorique.

Structure :
La structure du livre est intéressante, puisque elle prend comme point de départ un modèle urbain de référence précurseur, c’est-à-dire le modèle américain. Celui-ci pourrait bouleverser les villes d’Europe, en les réorganisant et en réorientant leurs activités urbaines et relations sociales vers le cloisonnement et la privatisation massive des espaces publics (shopping mall et gated community). Chaque chapitre se focalise ensuite sur l’expertise d’une structure et dynamique urbaine actuelle bien délimitée (hormis « Ruches et Essaims », consacré à la théorie de l’essai).
Chaque chapitre se focalise sur l’expertise d’une structure et dynamique urbaine actuelle bien délimitée. Onze villes sont étudiées en tout, en Amérique latine, en Afrique, au Moyent-Orient, en Asie et en Europe. Dans ces chapitres, on passe de l’étude du centre commercial aux quartiers résidentiels, des mégastructures aux réseaux de transport. Des « mondes de rêve de la consommation », de la sécurité et du pouvoir peuvent ainsi être crées de toute pièces (Arg-e Jadid en Iran), fruit de la gentrification (Paris) ou d’une exclusion volontaire grâce à la création d’enclaves de luxe privatisées (Kaboul). Ainsi “les riches peuvent traverser en dieux tout-puissants les jardins cauchemardesques de leurs désirs les plus secrets.”.

"Gated Community"

Critique du néo-capitalisme :
Les auteurs souhaitent déconstruire une conception erronée du néo-capitalisme, en prouvant qu’il fonctionne grâce à la création d’inégalités ; sa soi-disant efficacité repose sur une simple répartition inégale des richesses. Leur création est en vérité basée sur des entreprises de spéculation ; les principes libéraux (mécanismes autorégulateurs des marchés, équilibre de la concurrence pure et parfaite) ne sont que des leurres. Ceux-ci laissent place à des programmes de privatisation systématique des services publics rentables et à des détournements de fond public au profit d’élites proches du pouvoir, menaçant de ce fait le devenir de la solidarité.

Rejet de la solidarité et de l’intérêt public :
Celui-ci est visible à travers différents chapitres. « Dubaï », rédigé par Mike Davis, dépeint la question de l’exploitation d’une main d’œuvre déshumanisée, ayant perdu tous ses droits au profit du progrès, magistralement incarnée par des mégastructures très coûteuses sur les plans économique et humain. Le stade national de Pékin est un bon exemple pour illustrer cette exploitation : les terrains sur lesquels il a été construit ont été confisqués et un million d’habitants expulsés, sans réelle contrepartie, au nom de l’intérêt général.
Avec l’exemple du lotissement fermé Palm Springs, le chapitre sur Hong Kong traite de questions identitaires soulevées par le cloisonnement des villes. L’auteur dit de ces quartiers fermés qu’ils comblent la lacune identitaire des riches, qui ont renié les identités chinoise et britannique pour préférer un style de vie issu du « supermarché culturel mondial ».
L’analyse consacrée au Caire relate la politique menée par le FIMI dans les années 90, entreprise de dérégulation qui a laissé place à la corruption et à la spéculation en Égypte à cette période. Cette politique libérale radicale a constitué un désastre pour les classes dirigeantes égyptiennes, déstabilisées et décrédibilisées, dans un pays où seuls 5% de la population font partie de la « classe moyenne ».
Enfin, l’ouvrage est clôt au sujet des capitales européennes, victimes d’un processus de gentrification silencieux et incontrôlable. Eric Hazan conclut par une sorte de message prophétique, prédisant des révoltes populaires à venir à l’encontre d’une idéologie liberticide et sécuritaire montante.

 Critique et analyse :

Problème politique :
Les différentes études de cet ouvrage témoignent de la volonté de privatisation et d’infiltration des espaces publics et urbains. Épurées, aseptisées, les villes se retrouvent inévitablement déshumanisées et dépolitisées. Les grands centres politiques des différentes régions sont victimes de processus d’isolement urbain et d’homogénéisation, ceci dans le but de prévenir toute menace à l’encontre des classes dominantes, en palliant toute gêne occasionnée par la présence de couches populaires « quasi déviantes ». Cette perspective d’isolement représente des désirs de cohésion et d’élévation sociale qui poussent au regroupement des strates les plus aisées, nuisant ainsi à toute possibilité d’interaction sociale. D’un point de vue purement politique, ces dynamiques démontrent l’extrême passivité vis-à-vis des problèmes sociaux actuels. L’enjeu pour les pouvoirs n’est pas de résoudre ces problèmes, mais de les déplacer dans des zones où ils seront moins visibles et représenteront moins de risques pour les classes supérieures.
L’accélération exponentielle de nos modes de vies et sociétés représente un problème auquel le déplacement des populations vers un espace réservé semble constituer un réponse (vie la fuite ou l’expulsion), qui ne guérit cependant pas les maux de notre temps, d’autant plus que le coût de ces déplacements remplace celui d’une prise en charge sociale.
Un autre phénomène constaté par cet ouvrage est celui des élites cosmopolites, en particulier dans les civilisations passées sans transition du système féodal à un capitalisme débridé et dénué de véritables institutions de contrôle (à Dubaï par exemple). Ces élites se comportent tels des touristes ou consommateurs lambda sans aucune attache citoyenne, dont la perte de repère semble être provoquée par la rupture historique. Avec ce phénomène, le sens de la continuité historique, de la communauté mais aussi des responsabilités se dissout dans ces sociétés. Ce repli sur soi représente une menace bien plus grande que les révoltes des couches populaires, qui n’ont aucun pouvoir économique et politique. Il est incarné par les signaux renvoyés par les mégastructures et autres structures urbaines décrites dans le livre, alimentant le mythe de la modernité, du progrès et de la grandeur de l’esprit humain qui apparaissent sans limite.

Limites de l’ouvrage :
Les composantes qui alimentent ce mythe semblent pourtant présentées de façon parodique et stéréotypée. On traite la plupart du temps de cas extrêmes de délires urbains et architecturaux considérés comme le mal absolu. La classe intermédiaire est absente des études présentées et les auteurs s’abstiennent de faire référence à aucun des bénéfices qu’en retire une partie de ces classes (ascension sociale). Le côté positif du transnationalisme, qui pourrait servir à « une prise de conscience des individus dans leurs capacités d’interconnexion avec d’autres individus en temps réel et à agir ensemble indépendamment de toute localisation géographique » (Cynthia Ghorra-Gobin) est totalement nié. Le propos paraît donc parfois préconçu et orienté vers une thèse, certes louable, mais rongée par le parti pris et le rejet. Cette posture peut donc remettre en doute la position supposée scientifique des auteurs, qui tendent parfois plus vers la description et la présentation d’une opinion.
Il est également regrettable de ne trouver aucune synthèse théorique, ni repères sociologiques ou définitions précises dans l’ouvrage. Définir le cadre et la notion de ville d’un point de vue sociologique aurait pu être utile, en utilisant par exemple la définition d’Emile Durkheim. Celui-ci caractérise les villes par leur densité physique (rapport population/surface) résultant de leur « densité morale » (degré de partage de règles et de valeurs communes). De même, les facteurs d’organisation politique des villes selon Max Weber (économie, sécurité, liberté, fraternisation, conflits de légitimité) auraient pu être évoqués afin de poser un cadre plus clair et synthétique. L’ouvrage de Yankel Fijalkow, Sociologie de la ville, rappelle toutes ces définitions et constitue une bonne introduction à Paradis infernaux, les villes hallucinées du néo-capitalisme. Il aborde les grandes problématiques de l’aménagement du territoire de notre temps (anciens quartiers populaires, grands ensembles) et en conclut que "la fin des quartiers-communautés semblent bel et bien annoncée", et que "les sociologues constatent des mécanismes de ségrégation, voire d’évitement", au sein des grands ensembles. Cette ségrégation, définie comme "une division sociale de l’espace urbain" et "une forme plus ou moins institutionnalisée de distance sociale qui se traduit par une séparation dans l’espace", s’explique par « les prix du marché foncier », « les politiques de peuplement des bailleurs sociaux et privés », et « les politiques urbaines en matière de rénovation urbaine ».

 Conclusion :

Finalement, l’ouvrage de Mike Davis restitue les conséquences de certaines entreprises architecturales sur notre conception de la démocratie, en prouvant la facilité du passage de l’utopie (monde réservé aux privilégiés) à la dystopie (monde de servitude où règnent injustice et insécurité). Il montre comment et pourquoi “sur une planète où plus de 2 milliards de gens vivent avec à peine 2 dollars par jour, ces mondes de rêves attisent des désirs - de consommation illimités, d’architecture monumentales, d’exclusion sociale et de sécurité physique totale- clairement incompatibles avec la survie écologique et morale de l’espèce humaine”. En plus d’étoffer notre culture urbaine, ce livre donne un aperçu du système global et des interdépendances qui le constituent. La perception habituelle de la ville (synonyme de dynamisme, d’opportunités et de liberté) est orientée vers un sentiment de fatalité mais les auteurs n’offre aucune alternative.

Palm Island

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Charles Taylor Michel Foucault Aibileen, Minny, Skeeter et Hilly, les quatres personnages principaux.

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