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From Lowbrow to Nobrow, Peter Swirski

vendredi 7 avril 2017, par Léa Michaud , Mirabelle Licorne Robert

 INTRODUCTION

Il existe un consensus tacite dans certains milieux intellectuels, selon lequel ce qui est populaire et accessible à tous n’est pas de l’art. La culture s’est vue tiraillée entre low et high, ses formes respectivement populaire et noble. Peter Swirski, professeur canadien spécialiste de la culture et de la littérature américaines, interroge cette imperméabilité dans son essai From Lowbrow to Nobrow, publié en 2005 par les presses universitaires de l’Université Mc Gill. Selon lui la littérature populaire correspond à la majorité des œuvres publiées et lues, écrasant la part highbrow de la littérature. L’auteur s’interroge sur la provenance de cette capacité des romans à toucher un si large public et tente alors d’évaluer le mérite de l’esthétique sociale de la culture populaire au regard de la culture savante. Son ouvrage montre la façon dont les deux formes traditionnellement opposées de la littérature se sont interpénétrées le long du XXème siècle pour aboutir au nobrow art.

 I Littérature populaire VS littérature classique

On accuse la concurrence hollywoodienne, les nouvelles technologies et les logiques commerciales de rabaisser la littérature à une forme de divertissement. Cette impression est rendue possible par l’absence de corrélation entre quantité et qualité en littérature. En effet, aujourd’hui, les ventes majoritaires concernent plus la littérature populaire que les classiques. Pourtant, la qualité d’une œuvre est affaire de subjectivité. Le canon esthétique d’une œuvre ne réside pas tant dans sa valeur intrinsèque que dans la valeur que la critique lui concède. La distinction entre highbrow et lowbrow est effective avant même que les lecteurs n’aient accès aux livres. Ainsi, de nombreuses œuvres ont été redécouvertes après des adaptations cinématographiques pour redonner au texte une authenticité après son passage à Hollywood. L’équation est simple et instinctive « popular equals generic equals bad ». Il est donc sous-entendu que les bons livres ne peuvent être appréciés que par une minorité de personnes lettrées. La culture occidentale légitime quatre inspirations artistiques : mimétique, l’art en tant que reflet de la vie ; fonctionnelle, l’art au service de la société ; formaliste, qui valorise l’art de la beauté et du savoir faire ; émotionnelle lorsque l’art affecte les gens. L’auteur montre que les fictions populaires peuvent répondre à ces critères, en dépeignant leur époque. Ainsi, la littérature populaire est-elle le lieu rêvé pour la propagation des idées et des valeurs.
Dans un bref aperçu historique, l’auteur prouve la place primordiale de l’édition et des pressions commerciales sur la culture littéraire américaine et ce, depuis ses débuts avant même la culture de masse, contrant ainsi l’affirmation qui voudrait que la culture populaire ait tué la littérature. Le futur de la littérature n’en est pas moins incertain pour Peter Swirski. Il affirme « people will continue to read books ». Ces livres vont tisser des liens intimes avec la technologie signifiant l’avènement d’une web-littérature où chacun est indistinctement auteur et lecteur. Le scénario que défend l’auteur prévoit un emprunt des techniques des écrivains populaires par les hommes de lettres et vice-versa pour agrandir les lectorats, contribuant ainsi à la nobrow culture. C’est l’abolition des frontières : anglicisation, fin des droits d’auteurs, où la valeur d’une œuvre sera celle que lui reconnaît le marché.

 II Peter Swirski à la défense de la culture populaire

Peter Swirski se lance alors dans un plaidoyer de la culture populaire en réfutant les accusations dont elle est victime. L’art populaire n’est pas davantage soumis aux lois de la production de masse et du profit que les œuvres de prestige.. Disposant d’une plus grande part de marché que la highbrow, la littérature populaire est plus libre financièrement et peut donc s’exprimer sans rechercher le consensus. De plus, emprunter à la culture élitiste certains éléments n’engendre pas la dévalorisation de cette dernière. La trajectoire de nombreux écrivains montre la perméabilité entre low et high,. Il faut aussi dédiaboliser l’effet de la littérature populaire sur le lectorat : elle ne relate pas que des histoires violentes ou émotionnellement pauvres, elle n’est pas une échappatoire qui fait perdre les notions de réalité et de fiction et enfin, cela ne crée pas un lectorat homogène, passif et facilement manipulable. L’esthétique est changeante et omniprésente, c’est seulement l’aveuglement institutionnel et académique qui nous empêche d’étudier la culture populaire. L’auteur appelle donc la communauté intellectuelle à cesser cette fragmentation et cette ségrégation culturelle qui n’engendre que son propre isolement de la société.

La critique majeure faite à la fiction populaire est sa prévisibilité, comme si un schéma global était reconstruit dans chaque roman. A l’inverse, un schéma standard n’est pas exempt de romans réalistes où des personnes issues de classes moyennes cherchent à s’élever dans la hiérarchie sociale. Ainsi, être familier d’un « story type » ne signifie pas que le lecteur connaît l’histoire elle-même ou ses rebondissements. L’esthétique peut donc coexister avec une certaine dose de prévisibilité. Loin d’être passif, le lecteur de fiction est intellectuellement et émotionnellement engagé. L’auteur interroge davantage la place et la pertinence des genres qui font partie intégrante de notre rapport à la littérature mais qui semblent trop réducteurs pour rendre compte de toutes les dynamiques littéraires. Ainsi, les genres ne servent pas tant à classifier les œuvres mais plutôt à établir un lien de communication entre auteur et lecteur. A l’inverse, certains comme l’Oulipo peuvent sciemment choisir de renverser les codes de la littérature, ce qui laisse le champ à une plus large interprétation que la littérature de genre. De ce fait, le genre ne doit ni classer une œuvre ni cantonner les auteurs à des esthétismes préétablis mais plutôt inviter à les dépasser.
Swirski se concentre ensuite sur Raymond Chandler, un artiste capable de retourner la recette du succès d’une histoire de détective pour entrer dans la parodie. En décrivant le personnage du détective Marlowe comme un « chevalier urbain » sensible et romantique, l’auteur fait d’une histoire de meurtre un mélodrame. Chandler utilise cette histoire de détective pour délivrer une critique morale et sociale en dépeignant les villes américaines sous un mauvais angle, l’individualisme grimpant, le communautarisme pour en arriver à transformer le genre en fiction artistique. Chandler anoblit ainsi la culture populaire par ses romans et sa volonté de s’affranchir des conventions.
L’ouvrage se clôture sur un hommage à l’écrivain mondialement estimé Stanislas Lem, en soulevant l’étendue et l’éclectisme de son travail. Au sein d’une seule œuvre, The Chain of Chance, Lem fait coexister les genres. Cependant, il détourne les conventions, son œuvre étant à la fois tous ces genres et aucun d’entre eux. Entre inconscience et refus de se soumettre aux logiques de genre, Stanislas Lem s’impose également comme un auteur nobrow.

 III Pour quelle culture aujourd’hui ?

Peter Swirski bouleverse nos repères littéraires en nous affirmant qu’il n’y a pas de honte à apprécier la culture populaire si nous l’apprécions pour ce qu’elle est et non pour sa provenance Un lecteur doit simplement éprouver du plaisir et cela peut se faire avec de nombreuses œuvres. L’auteur s’extrait de l’idée que la culture de masse, faite de logiques culturelles et commerciales, ait nivelé vers le bas la culture noble. Il déconstruit ainsi cette vision simpliste au travers des trois nouvelles montrant l’entremêlement des esthétiques high et des formes low pour créer une nouvelle considération dans laquelle il n’y a plus de hiérarchisation. Nous pouvons cependant nous interroger sur la concrétisation de la nobrow culture, si cela relève plus de l’utopie ou s’il existe de nombreux hybrides reconnus comme tels. En arpentant les rayons d’une librairie, il est évident que les œuvres doivent pouvoir être catégorisées dans des genres. Mais il existe un espace réservé aux meilleures ventes qui transgresse les barrières des genres. L’État finance encore les formes élevées de la culture qui se retrouvent au théâtre ou dans les musées. À qui sont remis les prix littéraires ? Souvent aux mêmes grandes maisons d’édition, à des auteurs qui ont déjà prouvé leur succès en librairie témoignant d’un milieu littéraire encore trop intellectuel et éloigné du grand public. Notons tout de même qu’apparaissent des prix littéraires alternatifs qui témoignent d’une proximité nouvelle avec le lectorat.

On peut en arriver à se demander quelle est la contribution des auteurs ultra contemporains dans la culture nobrow. En étudiant ce phénomène, il aurait été intéressant de mener parallèlement une réflexion sur le cinéma. Swirski choisit des auteurs du XXème mais la littérature de ce siècle a été accompagnée par les progrès du cinéma. La société de l’image fait partie intégrante de la vie des citoyens, elle est certainement le reflet des valeurs de notre temps. Les logiques littéraires et cinématographiques contribuent à la culture de masse, mais le cinéma tend-il comme la littérature vers le paradigme nobrow ? La scission entre cinéma d’auteur et blockbuster américain est à première vue encore bien réelle. Est-ce par crainte d’un nivellement par le bas que le cinéma français se refuse à faire des films fantastiques avec des monstres et à effets spéciaux ? In fine, la culture populaire inonde les marchés de telle sorte qu’elle concurrence les grands maîtres. Les trois nouvelles étudiées par Swirski montrent que le phénomène nobrow et l’ « artertainment » sont transcontinentaux. Cependant, il faut se méfier de ceux qui défendent l’art populaire car ils y voient les mêmes qualités réductrices que les critiques highbrow. L’auteur milite pour un autre prisme de la littérature : le nobrow. La littérature que nous lisons pour notre seul amusement est certainement celle qui a le plus d’impact sur nous. C’est pourquoi, elle mérite d’être étudiée.

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