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Se mettre à la place d’autrui : l’imagination morale

mercredi 3 mai 2017, par Léna Compagnon, Manon Héchard

Se mettre à la place d’autrui : l’imagination morale
Solange Chavel est agrégée et docteur en philosophie de l’université de Picardie Jules Verne, elle a également enseigné en tant que maître de conférence à l’université de Poitiers.

Publié en 2011 par la Presse Universitaire de Rennes, cet ouvrage est un essai philosophique sur notre usage de la perception et de l’imagination dans nos vies morales. Il est divisé en quatre chapitres qui articulent la réflexion de l’auteure. Le premier chapitre s’intitule « Qu’il a t-il à voir en morale ? », il- pose les bases de ce qu’est le sens moral et la perception morale. Le deuxième chapitre « Un point de vue idéal ? » pose la problématique du point de vue moral unique supposé être comme le point de vue « juste ». Le troisième chapitre déconstruit le deuxième puisqu’il vient proposer une alternative au point de vue idéal à travers la psychologie de l’empathie.
Enfin « Lucidité et aveuglement : l’imagination morale » vient conclure le cheminement de pensée de Solange Chavel en traitant des limites de l’imagination en morale. Nous nous intéresserons en particulier au premier et au troisième chapitre.

D’abord, tout au long de sa réflexion, l’autrice tentera d’explorer les pouvoirs de notre imagination en morale. Parvenir à cette tâche suppose plusieurs éléments. Elle décide d’utiliser les théories développées sur la « perception morale » et de comparer ces dernières au « sens moral ». Nous partons du principe que le jugement moral veut « décrire quelque chose de l’État du monde » et qu’il est en quelque sorte l’explicitation de la perception morale.
L’enjeu polémique commun entre le sens moral apparu au XVIIIe et la perception morale est qu’ils s’opposent à l’idée de réduire la morale à un « processus de décision accompli par un sujet, détaché et désintéressé de la scène en cause. » Ils introduisent donc la notion de sensibilité dans nos comportements moraux, et rejettent l’idée d’un simple raisonnement conventionnel. Ils s’opposent donc aux thèses classiques développées par exemple par La Rochefoucauld et exercent un glissement de la source d’autorité de la morale du raisonnement au sentiment. Enfin, ils ajoutent une dimension altruiste à la morale, et rejettent les thèses épicuriennes sur le caractère égoïste et l’absence de bienveillance des êtres moraux.
Les défendeurs de la thèse du sens moral et de la perception morale pensent que le jugement morale consiste à «  apprendre à voir ce qui est » et non à suivre machinalement des règles conventionnelles. De plus, ils lient les notions de sentiment et de raisonnement. Selon eux, ces deux notions s’entremêlent car « l’opinion peut être éclairée et raisonnable ».

Qu’est ce qui distingue la perception morale des autres perceptions ? Qu’est ce qui fait qu’on voit la méchanceté différemment de la couleur rouge par exemple ? Selon la théorie de Putnam, la perception morale est d’emblée évaluative, a peu près comme le suggère Murdoch. La différence des autres perceptions se fait dans le jugement. Mais nous pourrions même envisager le fait que notre perception du monde est continuellement évaluative. Tout ce que je vois, je le juge et l’évalue. Est il possible par exemple de ne voir qu’un sac jaune quand je vois un sac jaune ? Ce sac jaune va forcément être soumis à ma subjectivité et à mon expérience, je vais pouvoir le trouver laid, car il me rappellera celui d’une personne que je n’apprécie pas par exemple. Il va être soumis à ma sensibilité. Par contre, je ne pourrais pas le trouver cruel, et donc le jugement moral ne s’exercera pas.
Dans son ouvrage l’autrice développe 3 objets de l’attention morale. Afin de faciliter la compréhension des différents points, nous nous reposerons sur l’exemple du métro développé au début par Solange Chavel, qui l’emprunte elle même à Lawrence Blum. La scène se déroule dans le métro, deux individus John et Joan sont assis, une femme entre, les mains remplies de sacs, elle paraît affaiblie, il n’y a pas de place disponible. John laisse sa place à la personne aux sacs tandis Joan reste assis. Face à cet exemple, le premier objet de l’attention morale qu’a prêté John est supposément celui du « bien être et du malaise » c’est à dire la reconnaissance des signes élémentaires de la force physiques. John a pu par exemple reconnaître certains signes facilement interprétables de la fatigue de la femme lorsqu’elle entre dans le métro (cernes, dos courbé, halètements ...). Ensuite, si nous élargissons un peu le schéma, vient l’objet concernant « la justice et l’injustice ». De ce point de vue là, l’individu devra se faire une idée plus globale d’une situation sociale, et avoir conscience des systèmes économiques et sociaux et des rapports de dominations entre êtres humains. La perception de John se ferait donc à partir d’un constat personnel qu’il imagine a propos de la femme. Par exemple, elle est fatiguée parce qu’elle travaille trop, c’est une femme donc elle est plus faible. Enfin, il est important de prêter l’attention au particulier. Certes nous avons des schémas moraux claires dans nos têtes de ce qui est bien et ce qui est mal. Mais il est important de savoir les remettre en question face à des situations particulières et de casser le système de règles posées a priori. L’invention de nouvelles formes morales est importante, c’est le dernier objet le plus abouti auquel la personne pourrait se fier lors d’un jugement moral. C’est par exemple ce qui va nous pousser à mentir pour protéger quelqu’un d’une situation inutile.
Solange Chavel conclue son chapitre en exposant le modèle de perception comme un modèle tiré des thèses aristotéliciennes. Selon Aristote, « raisonner moralement » c’est l’application des concepts moraux après l’étude d’une situation singulière et nouvelle. Il admet cependant l’intervention des émotions dans certains cas ; les émotions sont selon lui un moyen de connaissance qui nous conduisent à développer de nouvelles valeurs morales. Nos émotions s’expriment selon des éléments du monde qui ont de l’importance à nos yeux, elles vont donc mener à des jugements moraux personnels. John a donc été sensible à la vue de cette femme qui n’a pas de places dans le métro, c’est son émotion qui l’a fait réagir. Joan n’a pas réagi car la situation n’a pas déclenché chez elle lui une émotion particulière qui l’aurait poussé à la conclusion qu’il fallait laisser sa place.
Finalement, Solange Chavel choisit la thèse de Martha Nussbaum pour fermer le débat de son premier chapitre. C’est elle qui détient la meilleure thèse selon l’auteure, c’est- à- dire apprendre à juger moralement, c’est apprendre à expliciter une perception.
Dans le chapitre 2, l’autrice nous pose le problème rencontré par les théoriciens de la philosophie morale, c’est à dire la recherche d’un point de vue moral idéal. Ce point de vue idéal serait donc unique et complet. Pendant tout ce chapitre elle expose la philosophie morale Kantienne selon laquelle un individu qui n’atteint pas ce point de vue moral idéal aurait commis une erreur dans sa réflexion ou par égoïsme pur. Kant n’hésite pas à dire donc que Joan dans le métro, est une égoïste finie, et qu’elle n’a aucune chance d’émettre un jour un jugement moral juste.
L’autrice développe cette idée avec la thèse de Kolhberg qui suppose une universalisation du jugement moral. Par cela on entend que tous les individus, par une réflexion personnelle profonde, tireront tous la même conclusion morale, puisqu’il n’en existerait qu’une de juste. Cette théorie suppose donc un fort aspect monologique menant à une universalité de la morale. Cependant l’auteure va vite déconstruire cet argument puisqu’elle souligne l’impossibilité du caractère monologique de la perception, et nous convint de l’importance du rôle d’autrui dans la perception. Le point de vue moral unique n’existe pas puisqu’il dépend de l’individu, de sa sensibilité et surtout de son dialogue avec les autres.

Vient ensuite le chapitre 3 qui fait la proposition inverse du chapitre 2, toute la suite du développement de Solanche Chavel sur la perception morale tourne autour du rapport à l’autre. Elle pose tout d’abord les bases de l’appréciation de l’empathie en philosophie puisqu’elle distingue deux groupes. Les philosophes qui condamne sévèrement celle-ci, et Chavel elle donne l’exemple de Spinoza, dans L’éthique, qui condamne ce qu’il appelle la « commisération », car elle est contraire à la raison qui doit être source d’autorité en morale. S’opposent à Spinoza des philosophes comme Rousseau qui considère l’empathie comme « essentielle au jugement moral droit ». Les deux derniers chapitres vont plutôt nous convaincre du deuxième postulat.
L’autrice développe trois intérêts de l’empathie. D’abord, elle est généralement et universellement considérée comme étant une vertu, ensuite parce qu’elle est une condition nécessaire au jugement moral, quelqu’un qui ne comprend pas les autres aura du mal a fonder son jugement moral. Elle va même plus loin puisque le troisième intérêt de l’empathie se trouve dans les théories anglaise apparues dans les années 70 qui proclament que l’empathie, plus que nécessaire au jugement moral, est ce qui permet le mûrissement du développement moral. En bref, plus nous avons d’empathie, plus nous sommes en capacité de développer nos perceptions morales.
Mais l’empathie reste encore un terme assez flou jusqu’ici et pour mieux comprendre la suite de son argumentation, Solange Chavel est obligée de nous en donner une définition satisfaisante. Elle va donc distinguer la sympathie de l’empathie. L’acception générale de ces deux termes est souvent de dire que la sympathie a valeur de compassion pour ce que ressent l’autre alors que l’empathie c’est ressentir ce que ressent l’autre. L’autrice précise cette notion en donnant la définition proposée par Martin Hoffman de l’empathie qui me paraît très satisfaisante : « l’activation de processus psychologiques tels que la perception de l’état d’un objet produit chez le sujet un état qui dépend davantage de la situation de l’objet que de la sienne propre ». L’empathie c’est donc se substituer à l’autre.
Pour préciser davantage les différentes notions de la perception de l’autre,
Chavel elle joint un tableau constitué par Preston et Waal que nous pouvons retrouver dans l’ouvrage.

La contagion émotionnelle pourrait s’apparenter à un enfant qui se met à pleurer parce qu’il voit quelqu’un pleurer, mais l’état de l’objet ne vient pas d’un processus d’empathie. Ensuite, pour distinguer sympathie et empathie nous pouvons comparer différents comportements de quelqu’un qui passe devant une personne faisant la manche dans la rue. L’individu ressentant de la sympathie, va donc être « désolé pour » cette personne qui fait la manche, parce qu’il a conscience que sa situation est difficile. Cependant, il a également conscience que lui n’est pas dans la même situation, il se distingue donc du mendiant. Il ne vas donc pas forcément venir en aide à ce mendiant. Dans une situation où le passant serait épris d’empathie, il se projette dans la situation du mendiant car il le considère comme un semblable. Dans ce cas là, il y a systématiquement une aide de l’individu. Cependant Preston et Waal font encore une distinction entre moi et autrui dans le cas de l’empathie, ce qui n’est pas le cas pour d’autres théoriciens. Le problème de la différence entre moi et autrui n’a plus aucune pertinence selon eux dans le cas de l’empathie.
L’empathie cognitive serait une empathie contrôlée avec une prise de distance plus appuyée. C’est par exemple le travail de l’acteur lorsqu’il doit jouer un rôle et devenir quelqu’un d’autre (c’est d’ailleurs une affirmation qui cache un autre débat sur la relation entre l’acteur et le personnage qu’il joue). Cette idée d’empathie cognitive fonctionne avec l’exemple de l’acteur et elle est développé « theory theory » qui répond au tableau de Preston et Waal. La « theory theory » pense que les connaissances générales sur la psychologie sont suffisantes pour être efficaces dans nos comportements moraux. L’exemple de l’acteur est pertinent dans ce cas là, car il n’a que quelques indications sur son personnage qui doivent le conduire à inventer une nouvelle personnalité. C’est grâce à sa connaissance générale sur le monde et la psychologie qu’il peut y parvenir.
Les comportements prosociaux pour finir s’apparentent pour moi plus à une action réalisée par un bénévole de la Croix Rouge faisant la maraude par exemple dont la tâche première est d’aider le mendiant. Il n’y a donc une distinction entre moi et autrui puisque je suis celui qui aide et il est celui qui reçoit, et il est supposé ne pas avoir forcément de similarité d’états entre le bénévole et le mendiant.

Elle conclue ce chapitre en remarquant la critique souvent faite à la philosophie morale, c’est à dire de penser un peu trop pour l’autre et donc ne pas vraiment se mettre à sa place. Réfléchir seul sur autrui, c’est appliquer le modèle monologique rejeté plus haut.

Le chapitre 4 va donc s’intéresser à la condition de l’existence de la morale : le pluralisme, la polyphonie. En effet, il n’existerait pas de discussions morales sans diversité des individus. Les débats ne seraient pas aussi enflammés si tout le monde avait la même acception de la morale, de son objet, de la source de son autorité etc.
L’homme a donc une différence fondamentale qui lui permet le jugement moral, c’est l’imagination. C’est cette imagination qui va permettre aux individus de comprendre autrui. Sans celle-ci la perception morale n’existerait sans doute pas, puisque nous serions tout à fait incapable de comprendre ce qui fait agir l’autre différemment de lui- même. Bien qu’elle soit parfois qualifiée de capricieuse ou paresseuse, elle est « cet effort d’attention qui peut nous rendre un peu moins aveugles ou, au moins, un peu plus conscients de nos aveuglements ». Cela pourrait expliquer pourquoi l’enfant, bien qu’il n’ait pas encore conscience de tous les schémas psychologiques de notre monde, soit assez bon théoricien.
Seule l’imagination, l’effort imaginatif, paraissent satisfaire une définition d’un point de vue moral qui aboutirait sur un jugement accepté comme tel. Si nous validons la conclusion l’œuvre de Solange Chavel, nous pourrions penser qu’il est temps de promouvoir davantage l’usage de l’imagination, qui n’est pas assez exploitée dans les institutions de nos sociétés contemporaines.

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