Accueil > Créations littéraires > Improvisations libres > Le monologue du pigeon

Le monologue du pigeon

dimanche 13 décembre 2015, par Odile Romelot

Alors que je sautillais tranquillement, comme à mon ordinaire, dans les rues de Poitiers, à la recherche d’un croûton de pain ou de restes d’un sandwich d’un quelconque individu, je constatais quelque chose d’effrayant. Cela m’avait déjà frappé auparavant, mais maintenant le problème me dépassait. Je décidais d’en parler à mes amis Columba livia, les autres pigeons qui faisaient partie de ma communauté.

« - Avez-vous déjà remarqué le nombre de mégots de cigarette jonchant le sol, dans les rues, sur les quais de gare, et autres lieux publics ? Il est devenu impossible de faire plus de dix petits bonds sans voir un mégot jauni par terre, écrasé des dizaines de fois par des piétons qui ne s’indignent même plus de sa présence sur le sol. Regardez, les mégots côtoient les mouchoirs usagés que personne n’a jugé bon de jeter à la poubelle, les chewing-gums grisâtres mâchouillés une dernière fois avant d’être expulsés négligemment de la bouche de leur propriétaire, et les capsules de bière, derniers vestiges de la soirée étudiante du jeudi soir. Le sol n’est maintenant plus qu’un réceptacle à toutes les ordures que les humains veulent voir disparaître sans s’en préoccuper. Et de fait, le lendemain, lorsqu’ils repassent par la même rue où ils avaient nonchalamment jeté un emballage de bonbon, il n’y a déjà plus aucune de trace de leur méfait. »

Tous mes camarades explosèrent en roucoulement indignés, et je parvenais difficilement à ramener le calme dans le groupe. Eux-aussi supportaient difficilement toutes les immondices que les humains s’obstinaient à laisser traîner partout. C’en était déjà assez de devoir esquiver leurs coups de pied lorsqu’ils étaient de mauvaise humeur, mais on ne pouvait plus tolérer toute la saleté dont ils étaient responsables et qui nuisaient à la santé de tous.

« - Mes amis, mes amis, calmez-vous et écoutez-moi. Nous ne pouvons pas continuer à laisser les êtres humains se comporter de cette façon. Jeter par terre un mouchoir usagé constitue déjà un acte répréhensible en soi, et il témoigne d’un individualisme criant. En effet, il est le signe de l’égoïsme et du non-respect d’autrui, puisque l’être humain se soucie peu de polluer l’espace commun dans lequel il évolue avec les autres êtres humains, mais aussi avec nous. Toutefois, ce n’est rien comparé à celui qui jette avec désinvolture et légèreté son mégot, d’une gracieuse petite pichenette. Certes, il a pour lui la classe et l’élégance de l’individu insouciant qui vient de fumer une délicieuse cigarette. Toutefois, il est d’ores et déjà évident qu’il est inconscient de toute la portée de son acte, au moment même où il se débarrasse rapidement de son filtre de cigarette usagé, car sinon il ne fait aucun doute que ce même être humain se précipiterait vers un cendrier pour y déposer son mégot et s’assurer qu’il n’y ait aucun risque que cette cigarette vienne à polluer le sol par la suite. De fait, il n’y a d’autre explication possible que l’ignorance absurde de tous ces êtres humains qui jettent leur cigarette par terre pour justifier le fait que ces pollueurs en puissance n’aient toujours pas pris conscience des conséquences de leurs actes. Cela est certainement dû au manque d’information concernant les inévitables dommages relatifs à tous les dangereux composants chimiques de la cigarette sur les poumons et les autres organes des fumeurs. »

De nouveau, tous les pigeons s’étouffèrent presque d’indignation suite à mes propos. Il est vrai que le gouvernement des humains avait récemment mis en place de grandes campagnes de prévention contre les dangers de la cigarette pour le corps humain, et il avait été difficile, même pour nous, d’ignorer ces photographies affreuses de dents jaunâtres et de poumons en décomposition. D’ailleurs, nos pigeonneaux en avaient des cauchemars pendant des mois, et aujourd’hui il est difficile de les calmer lorsqu’ils voient un être humain une cigarette à la bouche.

« - Non, bien sûr que non, il est impossible d’ignorer les risques pour la santé liés à la cigarette, de même qu’il est impossible de ne pas savoir que les milliers de composants de la cigarette sont extrêmement nocifs non seulement pour l’homme, mais aussi pour son environnement. En effet, les humains, non contents de s’empoisonner eux-mêmes volontairement, contaminent la Terre en jetant leur filtre usagé sur le sol, avec tous les résidus toxiques contenus dans la cigarette. Ainsi, ce problème majeur de pollution ne concerne pas uniquement notre génération, mais bien des dizaines de génération à venir, car il est bien connu que l’ammoniac présent dans les cigarettes peut rester actif pendant des centaines d’années avant de se désagréger lentement, tout comme le mercure et le plomb qui font l’objet de réglementations très strictes de la part du gouvernement des humains, puisque reconnus officiellement comme très nocifs pour la santé et pour l’environnement. »

Cette fois, nous étions tous d’accord. Il s’agissait maintenant de déterminer un angle d’attaque pour faire réagir les humains et les inciter à respecter un peu plus leur environnement, dont nous faisions inévitablement partie. Une voix accusatrice s’éleva alors dans la foule compacte que formaient les pigeons :

« - Mais il est évident que les humains cherchent à nous détruire ! Ils ne nous aiment guère et ont déjà fait fuir nos cousins italiens de la place St Marc à Venise. Ils veulent maintenant empoisonner nos petits avec leurs produits toxiques. Que pouvons-nous faire contre leur intolérance et leur méchanceté à notre égard ? »

Je suggérais alors une proposition à laquelle j’avais mûrement réfléchi, durant les longues matinées passées à arpenter les rues de Poitiers, alors que mon indignation ne cessait de grandir.

« - Peut-être nous ferions nous bien voir en ramassant les mégots et en les rassemblant en un immense tas devant l’Hôtel de Ville de Poitiers ? Nous qui avons la vision nocturne, si nous nous y mettons tous, en une nuit, nous pourrons nettoyer la ville et rassembler tous les mégots en un tas si impressionnant que le choc créé sur les humains leur fera prendre conscience de l’environnement qui les entoure ! Ils comprendront enfin que nous faisons partie de leur environnement et qu’ils doivent nous témoigner du respect, comme à n’importe quel être vivant. »

La même voix accusatrice et sarcastique retentit une seconde fois :
« - Je reconnais bien là ton optimisme béat, mon cher Benoît Pipio. Crois-tu vraiment que ce sont les moyens et les actions qui manquent pour avertir les humains de leur comportement néfaste sur l’environnement ? Bien sûr que non ! Ils sont simplement trop bêtes et trop feignants pour réagir, et ils méritent bien d’en souffrir sur plusieurs générations. Il est juste dommage que leur perte entraîne la nôtre. »

Et ainsi fût clôt le débat, à l’image des centaines d’autres discussions qui l’avaient précédé, et alors que nous reprochions leur inaction aux humains, nous ne pouvions nous résoudre qu’à en faire de même, tant les moyens de lutter nous paraissaient dérisoires face à l’ampleur de la tâche. Les pigeons, une fois de plus, avait échoué dans leur mission d’aider les humains à mieux vivre sur Terre. J’étais vraiment triste et désabusé de n’avoir réussi à convaincre mes amis pigeons d’agir et je m’allumais une petite cigarette pour digérer ma défaite.

Partager

Commenter

TAGS

EN IMAGES

Mathieu Lindon féminisme Le stage obligatoire Le Baron Puencarral dans son bureau (Acte III)

Visiteurs connectés : 3