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L’intersexuation dans le sport

Fiche de relecture.

mardi 8 décembre 2015, par Sylvian

Article étudié :
Anaïs Bohuon, « Aux J.O. de Londres, une police de la testostérone... chez les femmes »,
Mediapart, 3 juillet 2012.
→ URL : http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/030712/aux-jo-de-londres-une-police-de-la-testosterone

 Introduction

19 août 2009, la tension est palpable dans le Stade Olympique de Berlin, à l’occasion de la finale du 800 mètres féminin, l’une des disciplines les plus exigeantes de l’athlétisme. Caster Semenya, une jeune athlète sud-africaine, s’envole vers la victoire en signant la meilleure performance mondiale de l’année du double tour de piste, du haut de ses dix-neuf ans et à la suite d’une progression fulgurante depuis ses débuts. Cette performance est presque immédiatement remise en cause. Déjà, peu avant la course, des soupçons pesaient sur sa féminité, du fait de son apparence physique et de sa voix jugée masculine, c’est pourquoi elle avait subi déjà à deux reprises des « tests de féminité », afin de confirmer son aptitude aux épreuves féminines. Cependant, ces tests ne font pas l’unanimité, puisqu’ils se basent sur des critères discutables et variables, mais également parce qu’ils pourraient de nouveau renforcer la « hiérarchie des sexes ». Dans l’optique de mieux comprendre ces controverses liées à l’intersexuation dans le domaine sportif, l’article d’Anaïs Bohuon, « Aux J.O. de Londres, une police de la testostérone... chez les femmes », publié dans Mediapart, est particulièrement intéressant. Malgré son aspect ciblé sur un événement particulier, en l’occurrence les Jeux Olympiques de Londres, cette spécialiste des questions du « corps et du genre chez les sportifs », aborde le traitement genré des athlètes féminines lorsqu’elles sont suspectées d’intersexuation. Quels enjeux posent les athlètes intersexués au sein de la construction genrée du monde sportif ? Pourquoi les tests de féminité actuels ne constituent-ils pas une solution satisfaisante à ces controverses ? Quelles sont les limites de la prise de position de l’auteure ?

 I. Des intersexuations naturelles qui posent problème

C’est scientifiquement prouvé, il existe des différences naturelles d’aptitude physique entre les individus de sexe masculin et de sexe féminin, qui se retrouvent divisés en deux catégories selon leur sexe lors des épreuves, mises à part quelques exceptions où la pratique sportive peut s’effectuer de manière mixte (en double au tennis et au badminton, ou encore en équitation). Quid des individus intersexués, c’est-à-dire de ceux qui présentent à la fois les attributs sexuels masculins et féminins ? Historiquement, les femmes sont considérées comme moins efficaces et fortes que les hommes dans les épreuves sportives, c’est pourquoi voir un athlète intersexué concourir dans la catégorie féminine pose souvent d’avantage de problèmes qu’avec les hommes. Cette délicate question relève de l’épineuse question de l’équité, prépondérante dans le sport, notamment au cœur des instances dirigeantes, pointées du doigt par Bohuon, telles que le Comité International Olympique (CIO) ou encore la Fédération Internationale d’Athlétisme (IAAF). Chaque individu possédant ses propres aptitudes physiques, l’égalité parfaite entre les sportifs est utopique, d’où l’intérêt de viser un système équitable, où chacun possède les mêmes chances. L’auteure met en lumière le fait que l’intersexuation de certaines athlètes n’est qu’un avantage naturel, au même titre que pourrait l’être « le rythme cardiaque plus lent de bien des athlètes d’exception ». Afin d’éviter des dérives liés à des changements de sexe immoraux, pouvant se perpétrer par le dopage, ou d’autres abus en relation avec les athlètes féminins intersexués, les hautes instances sportives ont décidé d’agir en prévention de nouveaux cas comme celui de Caster Semenya, dont la suspension est aujourd’hui levée.

 II. La mise en place de "tests de féminité"

Ce nouveau règlement tend à s’appuyer sur les fameux tests de féminité, qui se basent sur le taux d’androgène présent dans l’organisme (notamment la testostérone), puisque ce sont des hormones beaucoup plus présents chez l’individu masculin que chez la femme. Imposés depuis les Championnats d’Europe d’Athlétisme de 1966, ils ne sont plus obligatoires depuis 2000 et ne sont effectués « [qu’]en cas de « soupçons visuels » » (selon Bohuon), ce qui pose un problème éthique. En effet, il serait probablement plus judicieux que ces contrôles s’apparentent à des contrôles antidopage, c’est-à-dire inopinés et aléatoires, ne s’appuyant pas sur une quelconque suspicion visuelle, tant discriminatoire pour les personnes intersexes que pour celles simplement soupçonnées. Au cœur d’un scandale révélé par le Daily Telegraph impliquant dans son équipe nationale féminine de football quatre joueurs n’ayant pas totalement terminé leur changement de sexe, ainsi que trois autres footballeurs plus modestes, la Fédération de Football Iranienne (FFIRI) a par conséquent décidé d’imposer des contrôles de féminité réguliers et imprévus à ses licenciées. Les tests de féminités mis en place par le CIO se basent uniquement sur l’évaluation du taux d’androgène chez les athlètes féminins, qui doit rester inférieur aux limites jugées normales pour une femme mais aussi, et c’est plus problématique, si la « résistance aux androgènes [est] telle qu’elle n’en retire aucun avantage pour la compétition », comme le définit l’auteure à partir du règlement.

 III. Les limites de ces tests

En effet, il paraît, compliqué de quantifier le bénéfice sportif d’une hyperandrogénie chez une athlète, d’autant plus que, comme le souligne longuement Bohuon, le taux d’androgène n’est pas le marqueur le plus fiable qui soit. Tout d’abord, ce taux est très variable selon les périodes de l’année et spécialement chez les sportifs de haut niveau (hommes ou femmes). Ensuite, l’auteure explique que certaines femmes ne tirent aucun profit d’une présence de testostérone dans leur organisme. Toutefois, au-delà du règlement jugé trop approximatif dans son jugement, la différence de traitement entre les femmes et les hommes dérange particulièrement Bohuon : « Pourquoi ne pas cesser d’encadrer les performances physiques des athlètes féminines par tout un arsenal de règles et de réglementations, et pourquoi ne pas préférer les célébrer ? ». Il est vrai que, malgré l’entrevue d’un changement de mentalités, le sport féminin est traditionnellement moins médiatisé et exposé. Ainsi, même si le point de vue de l’auteure peut paraître trop tranché, du fait de sa radicalité, il comporte une part de vérité, puisque les athlètes féminines pâtissent plus des contrôles récurrents que les athlètes masculins. Si l’on pousse la logique des instances jusqu’au bout, voire jusqu’à la caricature, un sportif intersexué concourant dans les catégories masculines devrait subir les mêmes « tests de genre » que ceux concourant avec les femmes. Évidemment, il n’en tirerait aucun avantage, mais dans ce cas, les athlètes intersexes ne pourraient concourir dans aucune épreuve de haut niveau, car ils seraient trop faibles physiquement pour le haut niveau masculin, et trop avantagés au cours des épreuves féminines. Situé dans cet entre-deux de genre bien délicat, l’athlète intersexe se retrouve confronté à la « hiérarchie des sexes », telle que l’évoque Bohuon, renforcée par ces questions d’intersexuation. Pour la philosophe féministe Elsa Dorlin, citée par Anaïs Bohuon, ces « normes sportives de genre », basées sur des tests aléatoires de taux d’androgène, ont contribué à instaurer une « police de la testostérone », qui a détourné les hautes autorités du sport de la rationalité au prix d’une volonté idéologique d’équité.

 IV. Des dérives difficilement contrôlables

L’ultime problématique levée par cet article est la question des athlètes considérés comme tricheurs. Effectivement, même si cela peut paraître curieux, si Caster Semenya a bien été suspendue, c’est parce que le CIO et l’IAAF ont considéré que son intersexuation représentait pour elle un avantage par rapport aux autres, et donc une forme d’avantage naturel. Si l’on se met à sa place, n’ayant jamais été rendue coupable d’une prise exogène de testostérone, elle est dans une impasse, qui l’obligeait à réduire artificiellement son taux d’androgène si elle voulait retrouver les pistes d’athlétisme. Si ces procédés existent bel et bien, l’auteure souligne ses effets secondaires en particulier chez les femmes, alors que les autorités se défendent de « [protéger] la santé des athlètes féminines ». L’absurdité de ces tests va même plus loin, puisqu’une détection d’un taux excessif d’androgènes, et pas exclusivement chez les sportifs intersexes, peut être considérée comme une pratique dopante. Floyd Landis, ancien coéquipier du tristement célèbre Lance Armstrong, sera d’ailleurs dépossédé de sa « victoire » lors du Tour de France 2006 à la suite d’un contrôle antidopage positif à la testostérone. Bohuon regrette donc que la « production de testostérone (…) endogène  » des athlètes intersexes puisse être considéré comme un avantage comparable au dopage, simplement au prix de la conservation de la « frontière entre « corps naturels » et « corps artificiels »  », pour la citer. Elle prête aux dirigeants sportifs la volonté de garder coûte que coûte cette limite intangible du genre dans le sport, qu’elle soit remise en cause et trangressée naturellement, par les athlètes intersexués ou présentant uniquement une anomalie hormonale, ou artificiellement, par les dopés.

 Conclusion

Avec son avis tranché sur les enjeux de l’intersexuation dans le sport, Bohuon laisse parfois entrevoir des failles dans son argumentation, qui peuvent au moins permettre une vision critique. Présentant les règlements des instances sportives comme seulement conformes à une éthique sportive et accentuant la discrimination envers les athlètes intersexes, elle omet cependant que la pratique sportive doit être soumise à des règles, et que dans certains sports où les capacités physiques attribuées au genre masculin sont importantes, les dérives seraient dramatiques pour la santé de certains athlètes et pour l’intérêt des compétitions si rien n’en encadrait la pratique. Certes, les « tests de féminité » sont idéologiquement délicates et maladroites vis-à-vis des intersexes, mais il était bien nécessaire de poser des règles concrètes, après les cas de Semenya et de l’équipe féminine d’Iran. Elle ne semble également pas au fait des sanctions portées à l’encontre des hommes contrôlés positifs à la testostérone, en atteste l’en-tête de l’article (« A-t-on jamais envisagé qu’un homme qui produirait trop de testostérone (…) devrait être interdit de compétition ? »). Aussi, la prise en compte des athlètes féminines qui augmentent artificiellement et volontairement leur taux d’androgène est assez limitée dans cet article qui se veut défendeur des athlètes intersexes victimes de barrières dans leur accès à la compétition. Il évident que la réglementation mise en place par les instances dirigeantes du sport n’est pas satisfaisante en l’état, et doit bénéficier d’un réaménagement, puisque les « tests de féminité », visant à connaître le genre d’une sportive en se basant sur son taux d’androgène, posent un sérieux problème éthique et scientifique.
Les propositions effectuées par Anaïs Bohuon à la fin du texte peuvent paraître utopiques, mais elle espère une profonde refonte des règles sportives, notamment dans sa conception de la division entre les genres. Pour ma part, j’estime l’hyperandrogénie insuffisante à la justification de ces procédés de classification genrées menés par le CIO. Il est par conséquent nécessaire de solutionner la place des athlètes intersexués dans la monde du sport, au sein duquel ils ont une place à part entière.

BAUDRY Sylvian.

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