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La sécurité humaine : une nouvelle conception des relations internationales, Jean-François RIOUX

mercredi 21 octobre 2015, par Laura Dulieu, Romane GUERIN

La sécurité humaine : une nouvelle conception des relations internationales, Jean-François RIOUX

 1) Présentation/résumé

Jean-François Rioux, un professeur à l’Université Saint-Paul à Ottawa, est un spécialiste en études de conflits et chercheur associé à l’Observatoire sur les missions de paix et les opérations militaires de la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université de Québec à Montréal (UQAM). Il étudie l’histoire de la résolution des conflits, la consolidation de la paix, les interventions armées et le contrôle des armements. Il faut dire que Jean-François Rioux a travaillé au sein du Gouvernement canadien et en tant qu’expert-conseil. Après de nombreuses publications sur la théorie des relations internationales et sur le désarmement nucléaire, l’universitaire s’est tourné vers la question de la consolidation de la paix et de la sécurité humaine. C’est ainsi qu’en 2001, il se place à la direction d’un ouvrage nommé La sécurité humaine : une nouvelle conception des relations internationales. Cette œuvre, considérée comme la première thèse universitaire en matière de sécurité humaine, est une longue réflexion sur la sécurité humaine à partir des échanges effectués lors de la réunion annuelle de l’Association franco-canadienne d’études stratégiques durant l’année 2000. Ainsi, son livre est une succession de prises de paroles par différents théoriciens ou universitaires en la matière. L’œuvre présente trois parties : la conceptualisation de la sécurité humaine, les thèmes de la sécurité humaine et enfin la mise en œuvre de cette sécurité. Tout au long de cet ouvrage, les différents intervenants vont ainsi tenter d’englober les nombreuses problématiques de la sécurité humaine, allant de sa définition même aux thèmes que cela englobe, ou encore des acteurs qui interviennent jusqu’aux limites de ce concept.

Tout d’abord, chacun des intervenants se voit dans l’obligation de tenter d’imposer une définition à ce concept. La plupart des auteurs vont s’accorder à dire que la sécurité humaine semble s’être développée à partir de la fin de la Guerre Froide, au moment où de nouvelles formes de violence et de nouveaux référents à la sécurité sont apparus (terrorisme, environnement, santé..). S’est alors opéré un changement de paradigme : on est passé de la sécurité du territoire à la sécurité des personnes, avec une prise en compte de tout ce qui pourrait porter atteinte au bien-être de l’humain. Ces nouvelles exigences ont ainsi fait apparaître l’importance de l’être humain, qui est dorénavant au centre des politiques internationales. Cette politique met par conséquent l’accent sur la responsabilité des États à garantir la sécurité humaine de leurs citoyens. Ainsi, la sécurité humaine est une doctrine libérale dont le but est de prévenir, gérer et solutionner les menaces sécuritaires mais également de désamorcer les occasions de violence. En parlant de cette sécurité humaine, le Ministre des Affaires étrangères canadien, Lloyd Axworthy, précisera que la sécurité humaine est « la protection des individus contre les menaces, qu’elles s’accompagnent ou non de violence ». De même, il soulignera que la sécurité humaine est « une entreprise destinée à bâtir une société mondiale, une société où la sécurité de l’individu est au centre des priorités internationales et devient la motivation de l’action internationale », ajoutant également qu’il s’agit « d’une situation, ou d’un état, se caractérisant par l’absence d’atteintes aux droits fondamentaux des personnes, à leur sécurité voire à leur vie ». L’un des textes fondateurs sur la question est le Rapport sur le développement humain du Programme des Nations-Unies sur le Développement (PNUD) de 1994. Le concept est également mentionné par le secrétaire général des Nations-Unies dans Un agenda pour la paix, qui ne mentionnait pas la sécurité humaine à proprement parlé mais qui suggérait la prévention et la résolution des conflits, de même que la consolidation de la paix. Par la suite, on a pu constater le développement du nombre de références à la sécurité humaine dans les textes officiels.

Ainsi, la sécurité humaine englobe de nombreux thèmes et concepts ; elle suppose notamment la sécurité économique, politique, collective, personnelle, alimentaire, environnementale ou encore sanitaire et communautaire. De même, la sécurité humaine garantit la protection des droits fondamentaux de l’être humain, dont le droit de vivre à l’abri du besoin, le droit de vivre libéré de la peur ou encore le droit d’hériter d’une planète où les générations futures pourront vivre, ce qui fait d’elle un projet ambitieux. Les thèmes compris dans ce concept de sécurité sont donc très larges. On peut par exemple mentionner le problème de l’eau potable, développé par Guy Morissette. L’eau apparaît en effet comme un enjeu de la sécurité humaine car ce bien est essentiel pour la santé et le bien-être de l’être humain, ce qui fait de l’eau un élément vital pour mettre l’Homme à l’abri du besoin. Dans un monde où l’être humain se fait de plus en plus nombreux, les ressources en eau sont inéquitablement réparties, sa quantité est très restreinte (on peut même parler de rareté) et sa qualité diminue. Chaque pays veut donc s’en procurer un maximum et accéder aux ressources hydrauliques, ce qui provoque des sources de conflits, l’eau étant d’ailleurs un milieu ambiant qui ne connaît pas de frontières. Le problème est qu’il n’existe aucune véritable stratégie internationale commune concernant cette ressource vitale. Ainsi, les politiques ont bien compris l’intérêt de régler de tels conflits, d’où la prise en compte de cette thématique par la sécurité humaine. Il en est de même pour les questions de séparation, de sécession ou de décolonisation, qui font persister les conflits et les guerres de libération. Devant la non-application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le recours à la violence et l’usage de la force sont en effet apparus comme nécessaires. Or, là encore, ce type de conflits doit pouvoir être résolu au nom de la sécurité humaine. Enfin, un autre exemple développé dans cet ouvrage se fait autour de la question de la lutte contre la prolifération des armes légères car on ne peut que constater le regain de la criminalité au sein de nos sociétés, notamment à cause de la facilité et du développement de l’accès aux armes légères (cycle infernal de la violence). Cette prolifération rend les conflits plus meurtriers et retarde la possibilité d’un cessez-le-feu, de même qu’un accroissement des souffrances, une augmentation des violations des droits de l’Homme et une déstabilisation interne des États, d’où l’importance du règlement pacifique de ces conflits et de l’établissement d’une culture de la paix par les politiques de sécurité humaine, aucun traité international n’existant sur cette question.

Ainsi, la question de la sécurité humaine va de pair avec le développement, y compris le développement durable. La sécurité humaine est en effet intimement liée aux conséquences sociales des politiques économiques ou de développement humain. Cela s’explique par le fait que la sécurité humaine soit une condition essentielle au développement humain. La sécurité humaine induit en effet une sécurité alimentaire, sanitaire, personnelle, environnementale, sociale et même d’emploi. De fait, il devient même difficile de distinguer la sécurité humaine du développement humain au sens où il semble difficile de différencier lequel de ces concepts est condition et lequel est conséquence. L’enjeu est bien de garantir ces sécurités dans les pays les plus vulnérables, et notamment dans les pays pauvres. Cela engage donc la responsabilité morale des pays riches. Le sous-développement du Sud, sa surpopulation, sa consommation ou encore la destruction de son patrimoine environnemental sont en effet des menaces pour le bien-être et la sécurité des pays du Nord. Ainsi, le développement du Sud semble être une condition sine qua none pour la sécurité du Nord, d’où la prise en compte de cette question de sécurité humaine par les pays riches.

Devant cette richesse et cette pluralité des aspects caractérisant la notion de sécurité humaine, il semble évident de soulever le caractère complexe de ce concept. Devant une telle ouverture, il semble donc légitime de s’interroger sur les acteurs qui viendront prendre en considération cette question de la sécurité humaine (pour imposer leur légitimité) et surtout quel sera leur rôle dans la politique internationale.

Ainsi, les entités ayant de prime abord pris en compte cette question de la sécurité humaine ne sont autres que les États eux-mêmes. En effet, pour ces institutions politiques, la sécurité est essentielle car la violence affecte la stabilité de tous les pays. Pour répondre à ces menaces venant mettre à mal les sociétés, les États se sont donc emparés d’un rôle : celui de principal agent de la sécurité. Après une observation des pratiques internationales, ce sont donc eux qui se sont placés en tant que forces majeures pour répondre à la violence inter-étatique. Dans cette lutte au nom de la sécurité humaine, le Canada a toujours tenu une place essentielle. Le pays a ainsi soutenu un grand nombre de programmes et d’initiatives, justifiés au regard de sa contribution à la sécurité humaine. Par exemple, le pays a présenté des projets ambitieux et innovateurs tels que le Traité d’interdiction des mines anti-personnel, la création de tribunaux internationaux pour les crimes de guerre, ou encore le contrôle des armes légères. On parle ainsi souvent de l’avant-gardisme du Canada en la matière. Toutefois, une lutte d’un seul pays ne peut suffire à l’échelle internationale. De fait, chaque pays a du trouver des partenaires valables et égaux pour créer un groupe d’États partageant les mêmes convictions et dans le cadre d’une institution qui réfléchirait à long terme. Un multilatéralisme est ainsi apparu, et l’un deux n’est autre que l’Union européenne elle-même. Le préambule de l’Union européenne affirme d’ailleurs la résolution des États membres « à mettre en œuvre une politique étrangère et de sécurité commune renforçant l’identité de l’Europe et son indépendance afin de promouvoir la paix, la sécurité et le progrès en Europe et dans le monde ». L’Union a donc mis en place une sécurité commune en matière de défense et de sécurité afin de sauvegarder des valeurs communes, des intérêts fondamentaux et l’indépendance de l’Union. Pour installer une situation de paix et de stabilité durable, l’Union dispose ainsi de moyens traditionnels, autrement dit d’instruments politiques, économiques et militaires. Elle dispose aussi d’une capacité d’action autonome et a les moyens de décider d’y recourir. L’Union est ainsi investie d’une responsabilité croissante pour favoriser le bien-être, prévenir les conflits et maintenir la paix dans le monde.

Néanmoins, il existe des cas où l’État ne peut apparaître comme l’entité pouvant légitimer de telles interventions au nom de la sécurité humaine. Cela peut être notamment le cas de situations où l’État lui-même est une menace à la sécurité. Ainsi, un partenariat étroit est apparu entre les États et les Organisations Non-Gouvernementales (ONG), qui apparaissent comme des partenaires clés pour jouer un rôle dans le développement, la défense, la construction et la réalisation de la sécurité humaine. L’importance des ONG a été reconnue lors d’une Conférence sur le processus de paix de 1987, lorsque les participants ont reconnu que les ONG avaient encouragé des contacts de collectivité à collectivité, ce qui avait facilité le dialogue et renforcé la confiance mutuelle. La question de la sécurité humaine peut ainsi être prise en charge par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui prend en compte la question de la sécurité humaine dans le contexte de mondialisation (questions commerciales et d’investissements, remboursements de la dette, protection de la santé ou de la sécurité sociale, éradication de la pauvreté, égalité des sexes...). De la même manière, l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) englobe le concept de sécurité humaine dans sa prise en compte du développement humain. Son but est notamment de diminuer la pauvreté. La sécurité humaine est également considérée par le G7 et le G8, qui s’interrogent sur le terrorisme, les réfugiés, les valeurs démocratiques, l’environnement, les drogues, le Sida ou encore le champ d’action militaire. Enfin, cette question est prise en compte par le Conseil de Sécurité de l’ONU, puisque ce dernier est chargé de la paix et de la sécurité internationale au sens militaire et sécuritaire, et dans un cadre inter-étatique. C’est donc l’organe en charge de la sécurité collective au sens classique (régulation du jeu entre États). Le Conseil est ainsi conscient du lien entre la prévention des conflits armés, la facilitation d’un règlement pacifique et la promotion de la sécurité de la population civile.

Ainsi, face à ce multilatéralisme et à cette pluralité, ces entités ont tenté de faire évoluer leurs politiques et leurs pratiques en parallèle avec le droit international. La question de la sécurité humaine est en effet inévitablement liée aux droits de l’Homme, universels et indivisibles. D’autant qu’avec la mondialisation, le droit international est devenu un droit de coopération et de solidarité, d’où le fait que la sécurité humaine y trouve sa place. Par conséquent, la question de la sécurité humaine d’un point de vue juridique s’est notamment vue prendre en compte par le programme des Nations-Unies, de l’UNESCO ou encore du Groupe des 11. Ces entités ont en effet tenté d’amener la sécurité humaine vers un aspect plus juridique et ont ainsi présenté plusieurs sources juridiques auxquelles se référer en matière de sécurité humaine. Tout d’abord, la première référence peut être le droit humanitaire (ou impératif humanitaire), qui porte sur la protection des personnes en temps de guerre, afin d’assurer leur sécurité, leur défense et leur dignité. On peut également mentionner la Charte des Nations-Unis, qui porte sur la sécurité des hommes et des peuples, tout comme le droit international des Droits de l’Homme (et notamment dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948, présentant la sécurité humaine comme un idéal commun à atteindre) ou encore le développement de la sécurité internationale. Il faut dire que ces sources sont essentielles pour lier la sécurité humaine et la sécurité juridique. Afin de proposer une solution aux conflits mondiaux et d’imposer une justice pénale internationale, il semble en effet judicieux de mettre en place des codes de justice militaire pour sanctionner les coupables et indemniser les victimes. Ainsi, on veut éviter l’imprévu et surtout savoir comment réagir si la prévention échoue.

De fait, il semble que les acteurs de la sécurité humaine soient nombreux et très diversifiés, notamment afin d’englober une large partie des conflits mondiaux. De plus, ces entités semblent s’être liées à la juridiction afin de savoir faire face aux conflits mondiaux venant mettre à mal la sécurité humaine. Pourtant, cette approche semble connaître de nombreuses limites...

Il semble en effet qu’une limite majeure apparaisse dans le fait même que cette politique de lutte pour la sécurité humaine soit prise en charge par les États. En effet, c’est parfois l’État lui-même qui peut apparaître comme une menace, notamment s’il ne respecte pas de prendre soin de ces citoyens. Ici, c’est bien l’État qui est une menace contre la sécurité individuelle. La souveraineté de l’État peut ici s’opposer à la souveraineté des individus. D’ailleurs, nombre d’auteurs soulignent un grand paradoxe : le fait que le meilleur moyen trouvé aujourd’hui pour lutter et assurer la sécurité des populations dans les cas de violence et de pénuries graves soit le renforcement de l’État de droit plutôt que son affaiblissement au profil d’organisations politiques. Il est ainsi possible que cela renforce l’État d’avantage, sous prétexte que cela soutienne l’individu et la société civile. L’argument de la sécurité humaine pourrait alors servir à relancer les intérêts nationaux des pays sur la scène mondiale, voire même utiliser la force pour les atteindre. Ainsi, concilier la protection de l’individu et la suprématie politique de l’État peut parfois apparaître comme un paradoxe. Afin que cette question de la prédominance de l’État soit résolue, il faudrait donc mettre en place des institutions et des instruments de contrôle de la violence organisée. Une autre question qui se pose est également celle de l’absence de débat entre l’État et la société civile. Du fait de cette absence de relation, le concept de sécurité humaine apparaît clairement déséquilibré et en faveur de l’État en place. Or, si on veut protéger les populations, il semble essentiel de clarifier ce lien, voire même de créer une institution pouvant réguler ces discussions sinon d’imposer une décision neutre en cas de litige. D’ailleurs, selon certains auteurs, la sécurité humaine n’a apporté aucune réponse pour résoudre les conflits entre les peuples et les États. Enfin, un autre problème quant à la prise en compte de la question de la sécurité humaine par les États se fait quant au droit d’ingérence, qui se définit par la reconnaissance du droit qu’ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d’un autre État. Autrement dit, il est possible que les pays du Nord utilisent cette ingérence et mettent à mal le principe de souveraineté nationale des pays du Sud pour venir s’immiscer dans leurs conflits. Ainsi, il existe un risque que la sécurité humaine vienne accentuer les clivages entre les pays du Nord et les pays du Sud, les pays du Nord apparaissant comme les garants et les acteurs de la sécurité du Sud. Le futur de la sécurité humaine dépend donc de l’évolution de la question de l’intervention inter-étatique.

De même, il ne faut pas oublier qu’après la prise en compte de ces questions de sécurité humaine par les différentes entités politiques, c’est bien l’armée elle-même qui va intervenir directement sur le terrain. De fait, elle reste un acteur non négligeable sur lequel il faut également s’interroger. Or, là encore, un problème semble se poser. Les nouvelles exigences du monde contemporain impliquent en effet un changement dans le rôle traditionnel des forces armées, qui consistait principalement en la défense du territoire national. Dorénavant, il est plutôt question d’une intervention militaire au nom du principe de la sécurité humaine internationale. Or, comme tout conflit militaire, les politiques ont conscience du risque des très grandes pertes au niveau des effectifs militaires. D’autant que ces conflits se jouant au niveau international et ayant de très fortes répercussions économiques, politiques ou encore sociales, les interventions pourraient augmenter en nombre et en durée. Pourtant, les appareils militaires ne disposeront pas de moyens supplémentaires. De plus, cela supposerait un changement radical au niveau des mentalités, ce qui pourrait affecter le moral des troupes ainsi que leur image. Or, comme le souligne Jean-François Rioux, les forces armées, « caractérisées par leur usage de la violence, leur hiérarchie, leur discipline, leur rigidité organisationnelle et leur prédominance masculine, se situent aux antipodes des valeurs humanistes et libérales que défendent les promoteurs de la sécurité humaine ». Cela induit donc des risques énormes pour les troupes, alors que le but n’est autre que de protéger la vie humaine. De fait, cela pose presque sournoisement la question de l’importance des vies, puisqu’ils s’agit ici de mettre en péril la vie des militaires au profil de celle des civils. L’ironie du sort se fait également quant au fait que la nécessité de paix et de justice augmente d’avantage le recours à la force.

Toutefois, ces deux enjeux ne sont pas les seuls problèmes qui semblent s’opposer au développement du concept de sécurité humaine. En effet, et comme le souligne une très grande majorité des auteurs, la sécurité humaine admet de nombreuses problématiques. Tout d’abord, il paraît évident que la définition même de la sécurité humaine soit incomplète, peu construite et immature du fait de la jeunesse de cette idée. A cet égard, J.F Guilhaudis parle de « figure de fourre-tout ». Certains auteurs ajoutent même que ce projet est trop ambitieux, et plus théorique que pratique. De fait, il est impossible qu’un tel concept serve de guide aux entités internationales. D’ailleurs, certains auteurs considèrent que la sécurité humaine n’a induit aucune transformation profonde et réussie de la politique étrangère, et cet échec peut notamment se constater lors du Sommet de Copenhague sur le développement social (1995), où le thème de la sécurité humaine n’a pas été retenu parmi les discussions. Il existe donc un doute certain sur la signification et l’efficacité de cette politique, la pluralité des pratiques au nom de la sécurité humaine s’expliquant notamment par une attitude très différentes de ces États envers le multilatéralisme. Devant ce pluralisme et cette absence de politique internationale, les entités n’ont autre choix que de traiter au cas par cas, ce qui complique considérablement la résolution rapide et pacifique de ces conflits. Devant cette absence de concept fondé sur des normes communes et d’institutions reconnues, nous ne pouvons donc que constater que cela provoque de fortes tensions entre les institutions, alors que le principe même de la sécurité humaine est bien le renforcement des institutions multilatérales. Pour que cela fonctionne, il faudrait bien des normes partagées, des institutions compétentes et un système de coopération multilatérale, car le risque devant ces disparités entre les différentes institutions est bien d’établir une concurrence entre les organisations internationales voire un mécanisme de domination économique. Seule la Cour Pénale Internationale a tenté de répondre à ces exigences, mais là encore de nombreuses limites sont apparus, notamment du fait de son caractère complémentaire aux États.

Par conséquent, il semble évident que la sécurité humaine se pose dans un contexte de mutations des relations internationales, notamment du fait du changement de paradigme entre la sécurité des États et la sécurité des personnes depuis la fin de la Guerre Froide. Face à ces nouvelles menaces, les entités politiques ont donc du trouver des solutions pour assurer la stabilité des pays et leur développement à long terme. De fait, les États comme les Organisations Non-Gouvernementales se sont mis au service de cette cause nouvelle et ont tenté de faire évoluer le droit afin de régler pacifiquement les nouveaux conflits et donc d’imposer la paix. Néanmoins, la sécurité humaine ne semble pas être un concept facilement applicable. En effet, cette notion soulève de nombreuses problématiques très largement évoquées par cet ouvrage. On peut tout d’abord mentionner la complexité et l’étendue des thèmes que la sécurité humaine soulève. Mais cette dernière admet également des problématiques vis-à-vis de l’ingérence des États, du nouveau rôle des forces militaires ou encore des risques considérables encourus. Par conséquent, et comme le souligne inévitablement Jean-François Rioux à la fin de sa thèse, la notion de sécurité humaine semble bien trop ambitieuse car sa théorie idéaliste ne peut en réalité s’appliquer en pratique. De fait, il semble encore difficile de pouvoir dire qu’un tel concept serve de guide utile à la conception des politiques internationales et le chemin à parcourir est donc considérable pour que la sécurité humaine s’impose en tant que véritable ligne des relations internationales et qu’elle en finisse avec les théories septiques à son égard. Par conséquent, la sécurité humaine ne semble toujours être qu’un idéal à atteindre...

 2) Développement critique

Comme nous avons pu le constater, l’ouvrage de Jean-François Rioux, nommé La sécurité humaine : une nouvelle conception des relations internationales, est un œuvre conséquente qui tente de soulever tous les enjeux liés à la sécurité humaine et toutes les limites que cela implique. Mais alors, l’ouvrage a-t-il réussi à construire une argumentation solide et présente-t-il une vision d’ensemble de la sécurité humaine sur laquelle les politiques pourraient s’appuyer ?

Tout d’abord, et sur la forme même de l’ouvrage, il semble que ce projet soit tout-à-fait particulier. En effet, l’œuvre présente un plan détaillé qui permet d’aller de la définition de la sécurité humaine à des études de cas tout à fait singulières, ce qui peut sembler être une bonne approche du fait de l’étendue des sujets abordés. De plus, Jean-François Rioux a l’occasion de donner la parole à de grands noms d’experts en la sécurité humaine et dans les relations internationales, ce qui permet au lecteur d’avoir accès aux réflexions de grands universitaires en la matière. Ainsi, et au lieu de présenter une œuvre rédigée par un seul auteur faisant sa propre construction argumentative pour nous mener à sa conclusion, Jean-François Rioux a ici décidé de faire s’affronter différentes thèses rédigées par différents auteurs, non que ces thèses soient antagonistes mais bien qu’elles présentent certaines nuances. Ainsi, cela permet d’avoir une vue d’ensemble sur la sécurité humaine puisque de nombreux points de vue y sont développés. De même, cela permet au lecteur d’avoir une première approche sur de nombreux thèmes liés à la sécurité humaine, chaque auteur présentant un ou plusieurs aspects de cette notion. La question de la sécurité humaine va ainsi de la question de la souveraineté des États et des droits des peuples à la crise du Kosovo, en passant par la sécurité alimentaire, la sécurité hydrique, l’aide au développement, la démocratisation en Europe centrale ou encore le contrôle des armes légères. Toutefois, cette forme soulève de nombreuses problématiques. En effet, et comme nous l’avons auparavant constaté, le concept de sécurité humaine englobe énormément de notions. De fait, cet ouvrage ne peut prendre en compte toutes les dimensions d’une notion aussi complexe et englobant que celle de la sécurité humaine. Ainsi, l’ouvrage n’est qu’une représentation de certains aspects de la sécurité humaine. Certes, il semble difficile de présenter l’étendue de la sécurité humaine dans un livre de quelques centaines de pages. Néanmoins, la forme choisie par Jean-François Rioux ne permet même pas une continuité de l’œuvre. En effet, les thèses des différents auteurs se succèdent sans véritablement s’enchaîner entre elles, et cela créé une réelle rupture dans la stratégie argumentative, qui n’est d’ailleurs même pas la même chez tous les auteurs présentés ici. Ainsi, le lecteur ne peut avoir accès à une réflexion qui évolue sur plus d’une vingtaine de pages, puisque chaque intervention s’en tient à ce format très strict. Pire, en plus de l’absence de continuité dans le schéma discursif de cette œuvre, il existe une répétition très flagrante entre les auteurs. Par exemple, tous tiennent à mentionner leur propre définition et approche de la sécurité humaine, ce qui fait qu’en chaque début d’intervention, le lecteur est replongé dans la définition même de la sécurité humaine, ce qui est particulièrement redondant. Fort heureusement, Jean-François Rioux a pris l’initiative de rédiger une introduction et une conclusion assez conséquentes qui tentent d’uniformiser l’ensemble. Toutefois, et du fait de l’étendue des sujets abordés et des thèses présentés, l’auteur doit se contenter, et plus particulièrement dans son introduction, d’engager des propos assez larges et nuancés afin de rester dans la globalité de l’œuvre. Le format choisi semble donc assez unique et peut-être mal approprié pour aborder une question aussi complexe que celle de la sécurité humaine.

Ainsi, il est inévitable que certains thèmes intimement liés à la sécurité humaine soient passés sous silence. C’est notamment le cas de l’État Providence. En effet, l’une des questions majeures posée par cette œuvre n’est autre que celle de la place qui doit être accordée à l’État dans cette lutte pour la sécurité humaine, voire plus généralement pour toute forme de sécurité. Ainsi, de nombreux auteurs mentionnent que dans certaines situations, la prise en compte de la question sécuritaire par l’État a posé problème. Le plus grand paradoxe souligné est d’ailleurs le fait que le meilleur moyen trouvé aujourd’hui pour lutter et assurer la sécurité des populations dans les cas de violence et de pénuries graves soit le renforcement de l’État de droit plutôt que son affaiblissement au profil d’organisations politiques. On a alors constaté de nombreux cas où le pouvoir exécutif a été très largement renforcé et où l’État a relancer ses intérêts nationaux sous prétexte de la lutte pour la sécurité humaine. Du fait de cette prédominance de l’État qui a donc parfois mis à mal la sécurité des individus, on a compris l’importance d’entités plus neutres telles que les organisations internationales. Toutefois, l’œuvre passe totalement sous silence le modèle de l’État Providence, y compris sa chute à partir des années 1970. Cette forme d’État se dotait de larges compétences réglementaires, économiques et sociales en vue d’exercer des fonctions sociales au bénéfice de ces citoyens, et donc d’en assurer leur sécurité. Cela se traduit ainsi par un ensemble de mesures ayant pour but de redistribuer les richesses et de prendre en charge différents risques sociaux comme la maladie, l’emploi ou la famille, ce qui fait de ce modèle un État fondé sur la solidarité entre les différentes classes sociales et la recherche d’une justice sociale. Dans ce modèle, l’État assurait donc la sécurité sociale de l’individu et intervenait afin de mettre en place une forme de solidarité entre les citoyens et ainsi les protéger de certains risques. Cette dimension sociale fait d’ailleurs pleinement partie de la notion de sécurité. Ce système, mis en place en Europe à partir du XIXème siècle et donc en période de l’industrialisation, s’est notamment basé sur les théories de Keynes, qui voulait que l’État soit le garant de l’unité national. Selon Pierre Ronsavallon, un historien et sociologue expert en la matière, « la dynamique de l’État Providence repose sur un programme illimité : libérer la société du besoin et du risque ». Mais au milieu des années 1970, on a fait face à une crise de cet État Providence, notamment dû à la crise économique des années 1970 (choc pétrolier), ce qui a engendré une crise de financement des politiques sociales ainsi qu’une crise de légitimité et une crise d’efficacité. D’ailleurs, cette crise avait été annoncée par Pierre Ronsavallon depuis déjà plusieurs années. La crise de cet État Providence peut également être justifiée selon certains auteurs (dont Alain Supiot notamment, un juriste français spécialiste du droit social et de l’État social) par rapport au contexte de mondialisation, notamment lié au domaine économique. Avec cette globalisation du monde, le système de solidarité mis en place par l’État Providence a en effet été avalé par une machine bureaucratique. Avec cette question de l’anonymat et de l’absence d’une solidarité de proximité avec son environnement, la population a eu l’impression de devenir le créancier de l’État, d’où cet effritement de la société. On a donc inévitablement constaté le désengagement de l’État dans sa mission de protection sociale du citoyen, avec une privatisation de la sécurité (assurances maladies, chômage, retraite) et un développement dans la prise en compte de la question sécuritaire par les organisations internationales et juridiques. Néanmoins, ce processus de changement de paradigme n’est que très peu développé au sein de l’œuvre.

Un autre domaine sur lequel l’ouvrage de Jean-François Rioux apporte peu de réponses se fait quant au clivage politique de cette dimension sécuritaire. En effet, et à juste titre, l’œuvre mentionne que l’attitude des pays envers la question de la sécurité humaine et envers le multilatéralisme dépend considérablement des individus qui forment les Gouvernements des différents pays. Toutefois, aucune précision n’est apportée quant au clivage politique qui pourrait mener un Gouvernement à prendre telle ou telle résolution devant la question sécuritaire. La seule mention apportée se fait quant aux Gouvernements communistes, considérés par l’auteur comme l’un des régimes les plus stables et dans lesquels pourrait s’installer durablement la sécurité. Néanmoins, aucune précision concernant l’idéologie politique des pays n’est apportée. Il est vrai que l’on associe souvent la sécurité à l’idéologie de droite car la droite se base principalement sur la question de l’ordre, de la sécurité et du conservatisme quand la gauche se base principalement sur l’idée de solidarité. La sécurité est d’ailleurs un thème toujours privilégié par la droite dans son aspect sécuritaire. Cela est lié à une notion de sécurité nationale et à une lutte contre la délinquance et contre le terrorisme où il s’agit de préserver la cohésion sociale et la sécurité par le biais de l’intervention de l’État, d’où l’importance des forces de police par exemple. Néanmoins, la gauche a également su s’octroyer la question de la sécurité, et plus particulièrement dans sa dimension humaine, notamment en vue des derniers événements politiques et idéologiques de cette dernière décennie. En France, Lionel Jospin est l’un de ceux qui a amené la question sécuritaire au centre de sa politique. Il faut dire que le sentiment d’insécurité a alors gagné en légitimité, et chacun s’est senti concerné par cette question de société. La sécurité est alors devenue un sujet d’État, faisant du thème de la sécurité un concept dépassant les clivages politiques. La sécurité est ainsi devenue une question politique. En effet, avant les années 1980, seuls la police et la justice s’occupaient de la question sécuritaire, mais cela était bien loin des préoccupations politiques. Mais avec les nouvelles préoccupations soulevées à la fin de la Guerre Froide, le clivage politique gauche/droite a donc commencé à s’effacer pour laisser place à un clivage Nord/Sud, les pays du Nord se réunissant pour faire face à l’instabilité qui règne dans les pays pauvres. Mais là encore, le processus n’est que très peu développé et de simples mentions quant aux nouvelles exigences mondiales apparaissent, sans toutefois faire l’objet d’une analyse réellement datée et appuyée d’exemples concrets. Peut-être cela pourrait-il s’expliquer du fait de la publication de l’ouvrage avant les événements tragiques du 11 septembre 2001, qui ont véritablement ouvert une nouvelle ère en matière de sécurité.

Par conséquent, et bien que cet ouvrage ait pour vocation d’englober un maximum de problématiques soulevées par la question de la sécurité humaine, il semble que la forme choisie par Jean-François Rioux et consistant à se faire succéder différentes théories d’auteurs et universitaires ne semble pas le meilleur parti-pris afin de prendre en compte la question sécuritaire dans sa globalité. De fait, de nombreux éléments sont manquants, notamment quant au rôle et à l’évolution de l’État dans cette dimension. Ainsi, le chemin à parcourir pour réunir tous les enjeux de la sécurité humaine est considérable.

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