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Schmock ou le triomphe du journalisme (le grand procès de Karl Kraus) – Jacques Bouveresse

Fiche de lecture écrite par Emma Derome

mercredi 2 décembre 2015, par Agathe Ramade, Emma Derome

 Introduction

Jacques Bouveresse, philosophe français influencé par Wittgenstein et le cercle de Vienne, défend une position rationaliste dont le prolongement éthique est la modestie intellectuelle. Il a émis des critiques sur les impostures scientifiques des « nouveaux philosophes » et sur la presse en ce qu’elle donne une image biaisée voire fausse de la philosophie.

Karl Kraus était un satiriste autrichien féroce du début du XXème siècle, auteur de la revue Die Fackel, dans laquelle il a déclenché de nombreuses polémiques visant la presse libérale viennoise, responsable de la corruption et instrument du grand capitalisme. Il a livré une des premières critiques les plus aigües des médias et des systèmes de communication moderne.

Le premier s’est ainsi intéressé au second et a publié en 2001 l’essai Schmock ou le triomphe du journalisme - la grande bataille de Karl Kraus, retraçant la lutte de ce dernier contre l’emprise toute puissante de la presse et des intérêts économiques sur la politique et les citoyens, et expliquant sa démarche à la fois de réformiste et son ton apocalyptique.Toute la démarche de Bouveresse étant de montrer à quelle point cette cinglante dénonciation des médias est on ne peut plus actuelle et mérite d’être lue à la lumière des évènements très contemporains, afin de réussir à éclairer davantage la situation médiatique dans laquelle nous nous trouvons.

« Quand on songe à ce que sont devenus aujourd’hui, dans le domaine philosophique lui-même, les rapports de la création, de l’édition, de la promotion et de la critique, et à l’empressement avec lequel les journaux de gauche eux-mêmes font la politique du pire (…) on se dit qu’il faudrait être encore plus idéaliste et téméraire que Kraus ne l’a été pour s’opposer ouvertement, comme il l’a fait, au pouvoir monstrueux de la presse. »
Jacques Bouveresse, Essais IV

Alors que l’on renonce aujourd’hui à faire « le grand procès des médias » de fait d’avoir exploré de long en large les théories de McLuhan, Walter Benjamin ou encore Adorno, la mise en perspective de Bouveresse sur Karl Kraus est une revalorisation de l’esprit militant en 2001, qui dans un contexte de première guerre mondiale apparait plus progressiste et à la fois conservateur que jamais. D’avril 1899 à février 1936, Die Fackel a dénoncé avec la plus grande virulence l’appareil journalistique comme le dernier pouvoir absolu, manipulant l’opinion publique et servant des intérêts matérialistes comme la corruption morale généralisée dont il tenait la presse pour principale responsable. « La réaction comme progrès » sera la posture politico-philosophique de Karl Kraus lors de son combat dans Die Fackel, dans laquelle il fait du jugement moral une pierre angulaire.

De nos jours une démarche d’inspiration krausienne ou d’intelligence sceptique consisterait à dénoncer le règne du faux-semblant généralisé dans lequel sont installées les puissances occidentales. L’idée que le monde moderne connaît la paix, la prospérité et la liberté pour tous est évidemment fausse, étant à la rigueur le privilège d’une minorité dominante et masquant une réalité inégalitaire toute autre. L’idée de Kraus était de rendre plus lucide le lecteur : « Lire autrement et non lire un autre journal » disait-il. Alors comment Bouveresse s’y prend-t-il pour actualiser le combat de Kraus, et permettre ainsi à ses lecteur d’avoir une réflexion philosophique, historique et sociale comparée sur la presse contemporaine ? Dans un premier temps il sera question de l’aliénation économique de la presse puis on s’intéressera à la dimension morale de la critique de Kraus.

 I. L’aliénation au capital par le système médiatique

« Schmock », le nom figurant dans le titre du livre, est le personnage de la pièce de Gustav Freystag Les journalistes (1853), devenu un terme emblématique au moment de la publication de Die Fackel, pour représenter la presse dans sa toute puissance, suffisance, malhonnêteté. Or, ce personnage est un journaliste prototypique et sans conviction ; Bouveresse le décrit en fait comme un pauvre diable victime du système médiatique, qui est tout sauf son propre maitre et se plaint de la tyrannie de son rédacteur et de son bas salaire. La comédie en question montre donc un individu instrumentalisé (dont la position, la responsabilité, les marges de manœuvres en tant que journaliste ne sont pas enviables), qui est loin de représenter la minorité de puissants cyniques privilégiés de la presse, mais plutôt une victime d’une machine qui broie le peuple, qui est le système médiatique.

« La vraie liberté de la presse n’a probablement pas d’ennemi plus pernicieux que la presse elle-même. » disait le premier numéro de la revue satirique.

Ainsi, il s’agit dans un premier temps d’expliquer pourquoi Kraus s’attaque d’abord à la presse libérale, incarnée par Die Neue Freie Presse, comme intrinsèquement basée sur une « liberté » mensongère et aliénante, remplissant une fonction principalement économique dans un système qui est celui du marché. Un des problèmes qu’a soulevé Kraus et qui est accentué par l’auteur est celui de l’illusion, entretenue par les médias, entre liberté et liberté de la presse, alors que cette dernière signifie surtout liberté des industriels qui possèdent la presse. Cette « liberté de la presse » (droit d’être informé et devoir d’informer) scandée par les journaux de toutes époques ne ressemble pas à un de nos droits fondamentaux, analyse Bouveresse, mais plus à un artefact dont l’apparition est liée à la mainmise du marché et à la révolution des techniques de communication. C’est un changement d’objectif substantiel dans lequel ce qui compte ce n’est pas ce que veut le public mais ce que peut la technique ou ce que décide le marché. Il y a donc un antagonisme entre le discours sur la presse et le système basé sur le profit qui est une des pierres angulaires de la dénonciation par Kraus du système médiatique.
A l’époque où écrit Kraus, la perspective d’une presse libre et indépendante est enthousiasmante (elle a supporté la censure du système Metternich) mais c’est une désillusion. En effet, la défense de la liberté de pensée et d’expression, des idéaux universels désintéressés, une mission sacrée d’information et d’éducation et une contribution à la culture et au progrès ne sont en fait pour Kraus que des intérêts matériels à protéger, des profits plus ou moins corrompus à réaliser. La bataille de la presse a en réalité permis la liberté du marché et de l’exploitation de la crédulité de l’acheteur. Il prend l’exemple de l’arrêt de la taxe de la presse par l’Etat : cela n’a pas rendu les journaux moins cher, mais bénéficié aux propriétaires.

Le problème réside dans la confusion qu’entretient la presse sur le concept de « liberté d’expression », et par extension de la presse, érigé en droit absolu, et mobilisant en sa faveur tous les honnêtes défenseurs des droits dès qu’il est question d’imposer la moindre restriction à sa capacité d’agir. Si le troisième chapitre de cet ouvrage s’appelle « le dernier pouvoir absolu », c’est parce que Bouveresse explique que le pouvoir politique s’incline devant le pouvoir de la presse, qui a réellement des pouvoirs plus importants à l’époque, et qui loin d’être le « quatrième pouvoir » serait plutôt « la sixième ou septième grande puissance ». En effet, le début du XXème siècle est aussi l’ère du « baron de la presse », propriétaire-éditeur des journaux ayant le contrôle du capital et de la ligne éditoriale. Un pouvoir monopolisé, presque féodal incarné par des figures comme Hearst ou Northcliffe, des hommes en capacité d’imposer des politiques aux gouvernements démocratiques en place. L’exemple du contexte autrichien dans lequel vivait Kraus était en effet tout particulier : Die Neue Freie Presse était alors la bible de la bourgeoisie libérale et économiquement dominante, qui influençait une grande partie de l’opinion autrichienne grâce à Moritz Benedikt, éditeur-propriétaire du journal. A cette époque la presse s’oppose à toute sorte de réglementation autre que libérale sur son statut, et à toute instance normative où les journalistes pourraient imposer les limites raisonnables à l’usage de cette liberté octroyée. La question de Kraus est « qui gardera les gardiens de la vérité et de la morale que sont sensé être les journalistes ? » Or il compare les entreprises de presse à toutes les autres : elles recherchent le profit, mais elles font croire à l’opinion publique que le but ultime est la noble « liberté d’être informé » et qu’elles travaillent pour le bien de tous.

La puissance politique réelle en Autriche, dit Kraus, était détenue par les intérêts économiques et financiers défendus par la presse, et non par les représentants du peuple. Il estime que le Parlement est un des garants essentiels de la liberté mais qu’il n’exerce pas son rôle fondamental, en Autriche. La démocratie parlementaire doit fonctionner correctement pour atténuer l’emprise et l’influence des journaux. Ainsi, la proposition de Kraus serait que la puissance économique et la puissance médiatique soient subordonnées à la puissance politique et l’Etat, qui doit prendre des responsabilités face à la loi du marché. Cet antilibéralisme est d’autant plus actuel avec le contexte de mondialisation au XIXème siècle. Kraus avait-il tendance à épargner le politique et les puissances traditionnelles (Etat, armée, église, aristocratie) au profit d’attaques essentiellement ciblées sur la presse libérale, les figures intellectuelles et le « grand capitalisme » ? Non, car les puissances traditionnelles qu’il soutenait se sont discréditées de façon irréversible lors de la guerre, et il a lui-même changé d’avis (et Die Fackel d’itinéraire politique) pour devenir un républicain convaincu.

« La liberté de la presse est l’ange exterminateur de la liberté ». Kraus s’est opposé à une loi qui donnerait plus de liberté à la presse, car il estimait qu’il était impossible que les journalistes deviennent ainsi plus vertueux et raisonnables. Cependant, si on ne peut compter ni sur les vertus et la rigueur morale des gardiens pour se garder eux-mêmes, ni sur l’aide de la loi et de l’Etat, que faut-il faire ? Les positions de Kraus sont ambivalentes ; il est à la fois un critique réformiste qui voudrait élever le niveau d’exigence du journalisme autrichien et un satiriste radical. Or, en tant que satiriste, il ne croit qu’en la critique punitive et radicale : il pensait déjà que la situation en était à un stade irrécupérable et qu’il était naïf de croire que la presse pouvait changer. A propos de Die Neue Freie Presse, le satiriste estime donc que la répression et la censure sont les seuls moyens, dans l’absolu, de protéger les citoyens (et l’Etat) de cette liberté de la presse là qui menace leurs droits. La censure est préférée par Kraus car elle affine les armes de la presse en empêchant la vérité de s’exprimer, alors que la liberté de la presse de l’époque transforme au contraire l’insignifiance objective en importance reconnue, ou un mensonge en vérité admise, ce qui est plus dangereux. De plus, la censure la plus redoutable est bien celle que la presse exerce sur elle-même, dictée par des intérêts économiques ou politiques, formellement exprimée par des phrases convenues qui ne sont pas faites pour penser : « La censure a plus de chance de produire des esprits libres ».

Si la presse est aujourd’hui dans une certaine mesure plus libre et indépendante que dans le contexte ou Kraus écrivait, et est donc plus à même de faire ce travail de dénonciation de la corruption et des scandales que Kraus lui reprochait de ne pas faire, elle ne s’attaque que peu à la corruption dans ses rangs, ce qui est pour Kraus le point crucial de la critique (Bouveresse s’appuie ici sur Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi). Il écrit certes à une époque de capitalisme et de journalisme sauvage, mais l’auteur soulève la question de savoir si nous ne nous trouvons pas face à la même chose, mais « civilisée », dans notre société contemporaine. L’habitude nous rend incapable de percevoir et de s’indigner du mensonge. Kraus s’insurgeait pour des choses sur lesquelles nous nous sommes aujourd’hui résignés : la peur du pouvoir de la presse (dans la révélation de scandales), la façon dont elle utilise la crainte pour neutraliser l’opposition sérieuse (Les « Je ne suis pas Charlie »). Ainsi, cette omnipotence permet de recevoir des critiques formulée par son propre corps, consenties et sans incidence : la presse est la première à connaitre les critiques qui lui sont faites. Bouveresse rappelle que l’on peut considérer qu’aujourd’hui le pouvoir de la presse a gagné en importance, notamment parce que la tyrannie de l’image est venue s’ajouter à celle de l’écrit avec l’évolution des technologies de la communication. En revanche la presse a perdu en popularité et sa capacité à manipuler entièrement l’opinion publique a diminué, en même temps qu’elle est moins capable d’influencer directement le pouvoir politique.

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