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Conférence de Ludivine Bantigny

dimanche 3 mai 2015, par Julie Beaune

Le 26 mars dernier, Ludivine Bantigny, agrégée, docteur en histoire et maître de conférences à l’Université de Rouen, est intervenue à l’Université de Poitiers sur le thème de la France à l’heure du monde, titre de son dernier ouvrage paru en 2013. Ludivine Bantigny veut combattre l’idée que nous serions tombés dans le présentisme, c’est-à-dire l’absence de construction pour le futur et de la prise en compte des leçons du passé. La thèse selon laquelle nous serions enfermés dans l’instant présent depuis 1968 est défendue par François Hartog. Aussi Ludivine Bantigny pour réfuter l’idée que notre vie se réduirait au « tout, tout de suite » s’interroge sur la notion du temps qu’elle considère comme un objet historique à part entière puisqu’il est un objet politique pouvant entraîner des luttes. En effet, personne ne partage jamais le même temps. Louis XVI a notamment écrit dans son journal de chasse qu’il ne se passait rien alors que le pays était en pleine révolution. En outre, bien que Ludivine Bantigny réfute que nous soyons tombés dans le présentisme, elle observe une résignation du temps présent depuis les années 80. Cependant, il y a eu des occasions, où le temps à l’image de mai 68 a été suspendu pour faire émerger à nouveau un lien entre le social et le politique. Ce fut le cas lors du mouvement social de 1995, où 3 millions de personnes sont descendus dans la rue pour manifester contre le plan Juppé (réforme des retraites et de la sécurité sociale). Cependant la France avait depuis 1983 et le tournant de la rigueur décidé par le Président François Mitterrand, changé de culture philosophique. En effet, depuis cette date, le pays a fait la part belle au néolibéralisme en contribuant à la dérégulation de l’économie et en considérant les individus comme des consommateurs responsables d’eux-mêmes et clients avant d’être usagers. Aussi alors que la gauche avait jusqu’ici mené une politique néo keynésienne en voulant relancer la production par la consommation et a donc engagé une hausse des salaires, le gouvernement Fabius devait préparer l’entrée du pays dans le marché commun, il fallait donc « mettre notre montre à l’heure » comme l’a dit Bérégovoy. La croissance devait donc être relancée par les entreprises et les investissements. Oubliée l’opposition entre patrons et employés dans l’entreprise, la gauche allait maintenant vanter comme le soulignait Bérégovoy « un marché qui n’est ni de gauche ni de droite ». Aussi on assiste depuis cette époque-là à un phénomène de triangulation selon Ludivine Bantigny, puisque les politiques économiques menées ne diffèrent guère qu’elles soient menées par la gauche, la droite ou le centre.

Or la politique économique visant à favoriser la rentabilité des investissements et principalement des investissements non productifs a eu des conséquences sur les conditions de travail. En effet, toujours en recherche de plus de productivité, les évaluations des tâches effectuées et le travail à la chaîne sont massivement utilisés que ce soit dans les services ou dans l’industrie. Or le morcellement du temps du travail dû à la polyvalence des tâches et au chronométrage de ces dernières a brisé la possibilité pour les salariés de trouver un sens dans leur activité puisqu’ils n’ont jamais de vue sur le processus entier. Ils ne peuvent donc ressentir le sentiment du travail bien effectué puisqu’ils ne le font pas du début à la fin. Les risques psychosociaux ont donc fait leur apparition sur le lieu de travail, où les salariés sont de plus en plus stressés, allant parfois jusqu’à se suicider. Le travail donne également moins de chances à l’individu de se construire puisqu’actuellement 80% des contrats passés sont à durée déterminée, ils ne permettent donc pas à l’individu de se projeter dans l’avenir. Aussi cette précarisation du travail est défendue au nom de la naturalisation qu’une déclaration de Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef illustre parfaitement « l’amour, la vie est précaire, pourquoi pas le travail ».

Les moments du temps en suspens comme ce fut le cas en mai 68 sont donc plus difficiles à créer puisque l’économie a su s’approprier la gestion de notre temps pour la mettre au service de la maximisation du profit. Ainsi Patrick Le Lay en 2004 alors qu’il était président directeur général de TF1 estimait que son métier était de « vendre du temps de cerveau disponible à Coca Cola ». Finalement comme le souligne Ludivine Bantigny, la société s’est résignée à cet état des choses mais cela ne permet en aucun cas de généraliser la thèse que tous les individus seraient d’irrémédiables court-termistes.

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