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Travailler en prison, l’impossible combinaison ?

Compte rendu du Ciné-débat "le travail en milieu carcéral" dans le cadre du Festival Filmer le travail

dimanche 10 mai 2015, par Pernelle Marcon

Les étudiants Lettres-sc po étaient à la conférence ciné-débat de la 6ème édition du Festival filmer le travail. Celle-ci s’est déroulée le jeudi 12 février au Tap Castille, l’occasion d’en apprendre plus sur le travail en milieu carcéral.

La soirée prévoyait une rencontre autour de la projection d’un Webdocumentaire Les ouvriers de l’ombre, quand la prison se met au travail réalisé en 2011 par Joséfa Lopez, Aurélien Chartendrault et Julien Valente, journalistes à l’Express. La réalisatrice n’ayant pu se déplacer, une vidéo explicative de sa démarche ainsi que des conditions de tournage a été projetée en guise de présentation. D’autre part, plusieurs intervenants étaient présents pour cette soirée dont le thème est trop souvent absent des débats.
Parmi eux, Marie Crétenot, juriste à l’Observatoire International des Prisons, Christophe de la Condamine, ancien détenu, Manuel Vimenet, photographe, et Jean Rubak, artiste intervenant en prison. La soirée était organisée en partenariat avec l’Associo (étudiants de sociologie de l’Université de Poitiers). Du beau monde donc, pour nous accompagner dans les discussions qui entrecoupaient les projections. Le débat portait sur les témoignages des détenus et du personnel de l’administration pénitentiaire de la maison d’arrêt de Blois d’Arcy, recueillis par le webdocumentaire.

 Un webdocumentaire "objectif" ?

Dès le départ, la réalisatrice qui travaille désormais au Monde, nous précise qu’elle n’a eu « aucun problème pour rentrer en prison », bien au contraire. Enfin, lorsqu’une question lui est posée à propos de « l’impact du webdocumentaire », elle répond souriante que puisque son documentaire est « objectif », il a été très apprécié par le ministère de la justice. Nous étions donc censés visionner un webdocumentaire parfaitement neutre... Ce que n’a pas manqué de souligner un spectateur lors de la première discussion. En effet, selon lui, les points de vues et les prises de paroles des détenus étaient en total déséquilibre avec la position des autres intervenants.
Il est vrai que l’impossibilité de filmer les visages des détenus avait fait opter les journalistes pour une superposition de photos avec bande son de l’interview. On pourra donc noter que la parole du prisonnier ne s’adresse pas directement à la caméra et donc, à l’interlocuteur qui reçoit le discours. Les autres intervenants, notamment l’administration pénitentiaire, avaient eux la possibilité de s’adresser face caméra. De plus, l’alternance de contradictions entre paroles de détenus puis paroles de « représentants de l’ordre pénitentiaire », donnait un effet de correction et pourrait difficilement être considérée comme une manière objective de présenter les choses.
Suite à cette première remarque, Manuel Vimenet, photographe (exposé à l’espace Mendès France pour son travail dans les prisons) a rappelé qu’il est facile de pénétrer le milieu carcéral à condition de proposer une opération qui ait des retombées en terme de communication. En effet, le journaliste expliquait que son « tour de France des prisons » avait pu voir le jour grâce à l’accession de Robert Badinter au ministère de la justice. Le nouveau gouvernement souhaitait qu’il dresse au travers de ses photos, un « état des lieux » des prisons à l’arrivée au pouvoir de la gauche.

 Le travail en milieu carcéral, tout un symbole

Si l’on revient à la thématique du travail en milieu carcéral, les intervenants ont souligné le fait que travail au sein des prisons était synonyme de paix sociale. Pour le détenu, c’est est un moyen de « passer le temps plus vite » et de « cantiner » [1]. Enfin, le travail est évoqué (discrètement par un détenu mais très lourdement par l’administration pénitentiaire) comme un moyen de se sentir utile et pourquoi pas de se « réhabituer » à travailler.
Une différence qui se ressent d’autant plus dans la finalité et la problématique de « réinsertion » que l’ancien détenu, Christophe de la Contamine réfute totalement. Il est vrai que les travaux proposés aux détenus sont très répétitifs (emballage de produits...) et se déroulent dans des conditions pénibles (pas de possibilité de s’asseoir par exemple). Comble de l’ironie, un intervenant nous rapporte qu’à Toulouse, en centre pour de longues peines, le travail des détenus consistait à confectionner des cercueils. Je laisse à votre appréciation la symbolique du travail...
Il faut savoir que le code du travail ne s’applique pas pour les détenus, ils sont donc soumis à un régime spécial. Il n’existe pas de contrat, notamment pour des détenus sans papiers, ce qui compromet d’autant plus la perspective d’une réinsertion. De plus, la présence de syndicats est inexistante au sein de l’univers carcéral. La protection sociale quant à elle, ne s’applique pas (en cas de maladie du détenu il ne sera pas indemnisé puisque considéré comme déjà pris en charge).
En principe avec le changement législatif de 2009, la rémunération du détenu ne se fait plus à la pièce, c’est à dire à la quantité produite. « En principe » insiste Marie Crétenot, juriste à l’Observatoire International des Prisons. « Les salaires et les cadences sont fixés par l’administration pénitentiaire », nous informe un directeur général contrôleur des lieux de privation des libertés. Chacun sa politique donc. De son coté, Christophe de la Contamine nous rappelle que nombreux sont les travaux non rémunérés, l’entretient des locaux, la distribution des repas... Ces derniers faisaient parfois pencher la balance en faveur de remise de peine dans les années 80. Le travail pouvait donc servir d’échange de services...

 Du coté des entreprises

Les ouvriers de l’ombre, quand la prison se met au travail interviewait également des « concessionnaires ». C’est ainsi que se nomment les employeurs qui font la sous-traitance d’entreprises plus grandes et plus connues.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les entreprises ne sont pas nombreuses à considérer le travail en milieu carcéral comme une bonne chose pour leur image. Par conséquent, elles sont peu à franchir des portes des prisons. En effet, d’autant plus en temps de récession, beaucoup ne comprennent pas pourquoi faire travailler des « criminels », plutôt que des « braves gens ». Un des intervenants a évoqué une campagne de communication affichant le slogan :« Venez délocaliser chez vous », ce qui souligne toute l’ambiguïté de la position des entreprises...
Au sein du groupe de travailleurs, les entreprises choisissent un interlocuteur appelé « contrôleur », qui s’occupe souvent de la comptabilité de la production. Cette différence de traitement, on peut aisément l’imaginer, peut être une source de conflits. Les critères de sélection des « contrôleurs » varient encore une fois selon le bon vouloir de l’entreprise...
Enfin, la privatisation de services au sein des prisons a été évoquée au cours du débat. Ainsi des personnels d’encadrement, les fournisseurs de nourriture sont de plus en plus sous-traités par l’État. Des entreprises appelées « Siges » administrent des ateliers de travail. Cela a pour effet principal la dégradation des conditions de vie des détenus selon Marie Crétenot, et encourage le développement d’une commercialisation institutionnalisée (les détenus sont amenés à acheter pour améliorer le quotidien des suppléments de nourriture ect...).

 Une réinsertion fragile et remise en question

La réinsertion, nous signale Christophe de la Contamine, c’est 4% du budget des administrations pénitentiaires. « Un jeu de dupes », selon lui. En effet, il est difficile de valoriser son « cv » de détenu travailleur... Cette position est contredite par un employé de l’administration pénitentiaire interrogé dans le web-documentaire. Ce dernier nous vante « l’éducation » par le travail. Pour reprendre ses mots, il évoque le fait que « bien se lever, se laver le matin et obéir aux consignes », c’est se réinsérer. Ces termes sont plus qu’ambigu au regard de l’émancipation de la personne. Pourtant on l’entend regretter de ne pas pouvoir « suivre » ces détenus en dehors de la prison. Il ne semble pas réaliser le danger d’une telle possibilité... Ainsi lorsque l’ex-détenu évoque une « éducation hors des réalité », nous aimerions rajouter l’adjectif normalisateur.

 Bilan

Cet échange fut donc à la fois enrichissante du point de vue des connaissances apportées, car il est vrai que les échanges autour du milieu carcéral sont rares et souvent manichéens. Ce fut l’occasion de mettre en doute des pré-supposés concernant l’émancipation par le travail, d’autant plus dans un contexte juridique très particulier. La déception de cette soirée réside sûrement dans le fait de ne pas avoir de proposition d’améliorations : impossibilité d’augmenter les salaires...
Les exemples de l’Espagne et de l’Italie ont cependant été évoqués comme ayant des politiques beaucoup plus favorables et attentives aux droits sociaux que la France. Aujourd’hui, rappelons que la Pologne est le seul pays européen qui applique le code du travail en milieu carcéral.

Pour aller plus loin... [2]

Notes

[1« Cantiner » récolter un peu d’argent afin d’améliorer ses conditions de vie, notamment en achetant des produits alimentaires, des cigarettes ou en payant l’abonnement à la télévision.

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