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Michel Foucault, Surveiller et punir

dimanche 10 mai 2015, par Douglas De Graaf

 Michel Foucault

Michel Foucault

Michel Foucault est un philosophe français né en 1926 à Poitiers et mort en 1984 à Paris. Marxiste, l’ancien professeur au Collège de France est notamment réputé pour sa capacité à questionner, à remettre en cause les faits « établis » de notre vie, qui se manifeste en particulier dans ses œuvres Histoire de la folie à l’âge classique (1964), L’Archéologie du savoir (1969) ou Histoire de la sexualité (1976-1984). Il est associé au mouvement structuraliste et de la French Theory. L’analyse d’une logique associant le pouvoir au savoir sous-tend ses travaux. Il est l’inventeur des concepts de biopouvoir, de subjectivation, de gouvernementalité ...

 Résumé

Dans un contexte de révoltes dans les prisons (début des années 70), qui s’inscrit dans le prolongement des mouvements sociaux des années 1960, Foucault publie son essai Surveiller et punir en 1975. Le philosophe analyse le passage d’une logique pénale de punition à une logique pénale de contrôle qui s’est produit entre la fin du XVIIème siècle et le milieu du XVIIIème siècle à travers quatre concepts centraux (qui constituent les quatre chapitres de son ouvrage) : le châtiment, la punition, la discipline, la prison.. Selon Foucault, le modèle pénal est un « modèle coercitif, corporel, solitaire, secret du pouvoir de punir » (p. 155). Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle cependant, la punition reposait sur un châtiment corporel atroce, effectué en public, théâtralisé. Comment et pourquoi s’est opéré ce renversement ? Selon le philosophe, c’est notamment parce que la société « s’est aperçu[e], selon l’économie du pouvoir qu’il était plus efficace et plus rentable de surveiller que de punir » (p. 15). Foucault affirme que le corps n’est plus la cible principale de la punition, c’est désormais la suspension des droits individuels qui constitue la peine. La justice moderne consacre la volonté de redresser et non plus de châtier. On cherche désormais à « guérir » les prisonniers, perçus comme des menaces pour la société, notamment en faisant appel à des éducateurs. La prison doit, au même titre que les écoles, les casernes ou les hôpitaux, inculquer une norme de comportement que les individus doivent adopter par la discipline. En analysant le dispositif judiciaire en place aux XVIIIème et XIXème siècles, Foucault veut en fait nous faire réfléchir sur notre propre système pénal actuel.

 Le replacement de l’œuvre dans la pensée foucaldienne

Il s’agit ici d’analyser la pertinence des arguments de Foucault en les comparant aux concepts qu’il mobilise pour son argumentaire traditionnel.

  • La modernité comme effacement de l’individu

Pour Foucault, une société moderne cherche à supprimer l’individualisme et l’identité. Elle va promouvoir une pratique qu’elle considère comme normalisée. Il s’agit seulement de faire tendre chacun vers une ligne de comportement identique, et pour cela il faut que chacun adopte le même système de croyance. Les sociétés modernes nous contrôlent en nous incitant à nous contraindre nous-mêmes.

  • La généalogie

Il existe un pouvoir hégémonique au sein de la société qui a réussi à s’imposer face à d’autres dynamiques de pouvoir. La méthode de l’archéologie, qui consiste à déconstruire ces relations de pouvoir, les dé-hiérarchiser, permet de révéler les dynamiques de pouvoir qui ont existé à un moment donné. Ainsi, il est possible de comprendre pourquoi une idéologie a réussi à s’imposer comme l’idéologie dominante en excluant du champ de la connaissance les autres idéologies. La généalogie, concept introduit en 1969 dans L’Archéologie du savoir, n’est pas explicitement nommée mais on voit que sa méthodologie est utilisée pour repérer le moment du bouleversement de la conception de l’enfermement (considéré comme un instrument de contrôle et de correction à partir des modèles de Gloucester et de Philadelphie notamment).

  • Les micro-institutions

Foucault ne développera le rapport des micro-institutions au pouvoir qu’en 1991, dans La politique et l’étude du discours. L’Etat a en fait disséminé des bribes de son pouvoir dans ces « réseaux de pouvoir », qui sont des banques, des assurances, des hôpitaux, des écoles, des usines. Les professionnels travaillant dans ces « micro-centres de pouvoir » vont chercher à dicter aux individus une norme de comportement imposée par l’Etat. Les usines et les écoles, par exemples, sont aussi destinées à contrôler les employés et élèves : un emplacement leur est réservé, les rendant clairement visibles aux yeux du directeur. Des emplois du temps règlent leur vie à l’intérieur de l’établissement.

  • La gouvernementalité

Ce terme décrit le processus par lequel la société est gouvernée par une bureaucratie, et la façon dont les gouvernés sont convaincus que cela est nécessaire. Nous acceptons l’idée qu’une partie de notre liberté individuelle doit être sacrifiée pour une plus grande liberté collective, mais aussi pour une vie plus efficace : le gouvernement va être considéré comme un expert dans toutes les questions qui relèvent de l’individu, ce qui nous convainc de lui laisser la responsabilité de ces décisions. La gouvernementalité est donc un concept qui s’applique également à la prison : nous acceptons l’enfermement et la privation de libertés qui en résulte parce que l’État l’a édifié comme la norme punitive.

Nous remarquons donc, notamment avec les concepts de modernité, d’archéologie et de gouvernementalité, piliers de la pensée foucaldienne, que cette dernière se cherche encore en 1975. Ses concepts-clés se retrouvent ici partiellement, et ne reposent pas encore sur une argumentation parfaitement définie (il existe même une contradiction avec la notion de gouvernementalité qu’il développera par la suite).

 Critique

  • Un point de vue trop partisan ?

A la base de la philosophie de Foucault et de ses systèmes de valeurs idéologiques se trouve « sa détermination à révéler la suppression de l’individualisme et à lutter contre ce phénomène », « sa constante volonté de se rebeller". En outre, Foucault fut un acteur très actif des mouvements sociaux des années 60, encourageant en permanence la désobéissance civile.
Foucault semble trop minimiser le rôle des Lumières. La disparition du caractère public du châtiment et de l’atrocité de la peine s’est produite notamment sous leur influence très forte, et leurs revendications pour plus de dignité et d’humanité envers l’accusé ont été exaucées.
Foucault insiste sur la suppression des libertés en milieu carcéral … mais finalement peu sur celles de l’individu. Ce déni de l’individualité est ce qui caractérise la modernité. Le point commun entre les professionnels des « micro-centres de pouvoir », les médecins et les enseignants par exemple, réside dans leur mission qui consiste à supprimer l’identité des individus. Le manque de confiance en l’individu est également peu évoqué par Foucault, mais est central dans la logique pénale du Panopticon notamment. En effet, on ne doute pas une seconde que les prisonniers tenteraient de s’évader s’ils étaient au courant de l’absence d’un surveillant. La notion de risque est aussi peu abordée alors qu’elle constitue le fondement du système gouvernemental : surveiller, punir, discipliner sont destinés à atténuer les risques qu’un individu produise du tort à la société.

  • L’absence d’une proposition alternative au modèle que Foucault critique

Dans son ouvrage, Foucault critique la prison comme un espace de contrôle et de correction d’individus au comportement déviant, qui s’inscrit dans une dynamique plus large de consécration d’une société de surveillance. Mais propose-t-il une alternative pour remplacer la prison ? Foucault ne laisse pas entendre qu’un autre système pénal, qui ne serait pas caractérisé par la volonté de manipulation, est possible. De plus, Foucault lui-même le montre, la prison est tellement ancrée dans notre système de valeurs collectif qu’on ne remet même pas son mode de fonctionnement en cause. Il demeure dans notre inconscient collectif l’idée que chacun doit payer pour ses actes et que les criminels doivent être tenus à l’écart d’une société pour laquelle ils représentent une menace. La thèse de Nils Christie doit alors être considérée. Le juriste norvégien avance le postulat que le système pénal reste focalisé sur la punition au lieu de se concentrer sur la restauration de la société. Christie considérerait d’un bon œil les Travaux d’Intérêt Général par exemple, où le condamné peut réparer sa dette envers la société, alors que Foucault percevrait cela comme une « utilisation » du prisonnier. Il paraît juste de réparer les torts commis envers la société – quand torts il y a. A la différence de Foucault, Christie propose également des solutions pour améliorer la justice pénale : un procès axé sur la victime et sur les moyens de réparer les torts qui lui ont été causés, un tribunal constitué de personnes non spécialisées dans la résolution des conflits notamment.

 Conclusion

Cet essai repose sur un argumentaire dense et reste une référence majeure en matière de critique du système pénal, de la prison. Il s’adresse ainsi à tous ceux qui portent un intérêt au questionnement des institutions sociales. Cependant, l’absence d’un modèle alternatif que le philosophe proposerait pour pallier les carences d’un système pénal qu’il critique est à remarquer. Toutefois, presque quarante ans après la publication de Surveiller et punir, la prison n’est toujours pas remise en cause et la criminalité n’a pas baissé. Avec l’avènement d’Internet et du fichage numérique de données personnelles, qui tend de plus à plus à se généraliser, la thèse de Foucault selon laquelle la société cherche à contrôler les individus et à les normaliser est toujours d’actualité ...

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Brent Nelson Mathieu Lindon il y a quelques années Laurent Pelly

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