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La socialisation selon le sexe

vendredi 20 mars 2015, par Louise Migné

Le texte sur lequel nous allons nous appuyer est le troisième chapitre de l’ouvrage Féminin Masculin (éditions La Découverte, Paris, 2004) de Michèle Ferrand, intitulé « La socialisation selon le sexe ». A travers ce chapitre, l’auteure met en évidence les différents acteurs de la division sociale du sexe, en s’intéressant plus particulièrement aux rôles du cadre familial ainsi qu’à celui de l’éducation scolaire. En s’appuyant sur le principe selon lequel le genre est socialement construit et en démontrant comment l’attribution ambiguë d’un sexe biologique sert à des fins sociales avec la domination masculine comme point de mire, Michèle Ferrand rappelle la persistance des stéréotypes, des valeurs et représentations admises pour chacun des sexes malgré une progression récente visible vers l’égalité hommes-femmes, et une certaine volonté de traitement identique dans l’éducation.
Dans quelles mesures les stéréotypes hommes-femmes et la division genrée des valeurs, des activités, et de l’espace social sont-ils encore visibles au sein de la société et des mentalités ? Quelles sont les sources visibles et les symptômes implicites de ces inégalités et quelle(s) solution(s) proposer pour y remédier ?
Tout d’abord, nous montrerons que, si les stéréotypes assignés au sexe biologique perdurent, « l’étiquetage du sexe » et la conformité du sexe au genre semblent être aujourd’hui largement remis en question, notamment grâce aux gender studies.
Ensuite, nous nous intéresserons à l’importance de la famille dans l’inculcation de la dichotomie des rôles sexués à l’enfant, cette dernière permettant par conséquent la banalisation et l’acceptation de cette asymétrie dans les mentalités.
Enfin, nous montrerons que si le milieu éducatif de l’école tend depuis la mixité scolaire à contrebalancer les poncifs, il reflète encore néanmoins une répartition sexuée des rôles sociaux. Malgré cela, la réussite scolaire des filles, laquelle démentit les préjugés de la pensée commune, semble être un acteur idéal pour aboutir à la fin de la suprématie masculine.

L’auteure inaugure son chapitre par la célèbre phrase de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient » (Le deuxième sexe, 1949). A l’époque, l’idée selon laquelle le genre -masculin, féminin- n’est pas inné, nécessaire, naturel mais qu’il est construit, contingent, est apparue aux yeux de beaucoup comme une aberration. De plus, le terme de genre restait très restreint : Il ne référait qu’au masculin ou au féminin, et niait en ce sens l’existence des intersexes, transsexuels (dont l’ambition est de changer de sexe biologique), transgenres (transgays, translesbiennes -qui changent leur comportement tout en gardant leur sexe biologique). Les recherches menées aux États-Unis dès les années 1970s, concrétisées par des œuvres telles Gender Trouble (1990) de Butler ou encore De l’utilité du genre (2012) de Joan Scott ont bouleversé les valeurs communément admises du genre comme miroir du sexe biologique. En effet, si la récente notion de genre était encore peu évidente pour le grand public en France à la fin du XXe siècle, elle a peu à peu fait surface dans les débats publics en Europe du Nord-Ouest depuis quelques années. En étant largement contestée, la notion de genre met elle-même en évidence son caractère menaçant pour les mentalités traditionalistes et conservatrices, dans le sens où elle remet en question les piliers constructifs de l’organisation sociale et amène à repenser des principes universels sur lesquels on s’est appuyé depuis très longtemps, des préceptes qui semblaient auparavant aller de soi mais qu’il était nécessaire de remettre en question. En 2011 en France, lorsque la notion de genre a pénétré partiellement les manuels scolaires de S.V.T. des classes de première, ceci a provoqué le scandale des catholiques, des partis de droite et d’extrême-droite, la qualifiant de « doctrine » ; d ’ « idéologie (…) qui [nie ] l’importance de la loi naturelle dont les repères sont fondamentaux pour la structuration des adolescents » (Extrait d’un appel à la fondation Jérôme Lejeune à signer une pétition contre l’introduction de la notion de genre dans les manuels scolaires, http://stopaugenrealecole.org ). Cette polémique en elle-même témoigne du caractère subversif de la notion de genre, en tant qu’il bouleverse l’ordre établi dans lequel nous sommes confortablement installés, ce dernier affermissant à son tour l’idée de genre comme spectre logique du sexe biologique. Selon la définition de Butler, (Trouble dans le genre)« le sexe n’est pas la cause du genre, et le genre ne peut se comprendre comme le reflet ou l’expression du sexe » ; c’est à dire qu’il est nécessaire de distinguer le sexe biologique, de l’identité sexuée et de l’identité sexuelle. « Le genre est lui-même une sorte de devenir ou d’activité », car il s’agit d’un choix. Cela rappelle la théorie sartrienne résumée dans sa formule « L’existence précède l’essence ». Le genre est acquis, tandis que le sexe est immuable, inné. Ce premier est donc la « construction culturelle et variable du sexe ». Le genre peut faire écho au sexe mais il peut également très bien s’en distinguer. En ce sens , lorsque Butler explique que « les genres ne doivent pas nécessairement se limiter au nombre de deux » -le cauchemar des catholiques- , elle souligne le caractère individualisé du genre, car chacun vit le genre qu’il a choisi à sa manière. En fait, la notion de genre tend à rompre avec le genre en lui-même -masculin, féminin- , du moins, avec le caractère restrictif dichotomique du genre, et donc indirectement à questionner, voire à remettre en cause les discriminations et les stéréotypes. La posture déconstructiviste de la notion de genre, laquelle détruit la dichotomie masculin/féminin, viserait en fait dans son idéal à anéantir le genre. Si le caractère bipartite du genre laisse place à une multiplicité des genres, les rapports de pouvoirs masculin/féminin disparaîtraient à leur tour, puisqu’ils seraient noyés au sein d’autres identités sexuées. Les Gender studies semblent donc proposer indirectement une alternative peut-être idéalisée mais possible pour faire disparaître l’asymétrie générale hommes-femmes qui perdure dans la société.
Dans tout ce chapitre, l’auteure donne une démonstration précise du caractère socioculturel du genre : elle décortique les attitudes sociales des individus qui interfèrent entre eux pour mettre en évidence la construction sociale du genre, participatif du renforcement des rôles qu’on assigne au masculin et au féminin. En effet, dès la naissance, l’individu est soumis à un « étiquetage de sexe » qui va tenter de déterminer son genre et son orientation sexuelle tout au long de sa vie : « cet étiquetage de sexe, fondé sur l’apparence génitale, est sans cesse réactivé tout au long du processus de socialisation qui réitère les modalités de la division sexuelle du travail spécifique à chaque société ». Ce sont les différents acteurs sociaux et les conventions sociales qui vont inéluctablement peser, orienter l’individu vers la norme sociale, quand ce dernier pense que son orientation sexuelle & son attitude découlent d’un choix délibéré, dépourvu de contrainte et d’influence. Or, cette première étape d’assignation à un des deux sexes biologiques pose déjà des problèmes, puisque les critères biologiques pour définir le sexe d’une personne ont sans cesse été remis en cause par des individus, et ont brisé par la même occasion la fine limite naturelle entre les hommes et les femmes. Au début, on déterminait le sexe par la présence d’ovaires ou de testicules. Cependant, certaines personnes étaient dotées des deux organes génitaux. Ensuite, on a voulu l’assigner grâce aux hormones (Or, les hommes et les femmes ont tous deux de la testostérone et des œstrogènes). Enfin, on a voulu le définir grâce aux chromosomes. Mais ce critère ne semble pas être fiable puisque nombre de personne XXY , les intersexes, le démentissent. Ainsi, malgré les progrès scientifiques et médicaux, le sexe biologique n’est toujours pas si facile à déterminer. Cependant, face à une personne dont le sexe biologique n’est pas évident, les médecins vont quand même le ranger dans une des deux « catégories », à partir de différents critères, tous aussi peu pertinents les uns que les autres. Cette pratique illustre la volonté de bicatégorisation qui plane dans nos sociétés et force les individus à entrer dans le moule de la norme pour pouvoir ensuite s’intégrer à la société : Même quand plusieurs faits naturels (présence des deux organes génitaux, par exemple) interviennent pour briser cette division, on les nie ou on va jusqu’à parler d’anormalité pour mieux les plier à cet idéal divisionnaire qui soutient l’organisation sociale ; on essaye en fait de déformer la nature pour mieux la reproduire dans un angle parfaitement culturel, vers des fins répondant à nos idéaux sociaux.
Mais cet aiguillage sexuel à la naissance n’est que le début d’un long processus d’influence, puisqu’il est surenchéri par nombre d’incitations et de pratiques culturelles des milieux sociaux dans lesquels l’individu va forger son identité. L’affectation du sexe biologique est décisive puisque de celle-ci découle la réciprocité du genre. En effet, dans la pensée mainstream sur laquelle on s’appuyait avant les gender studies, le sexe biologique est nécessairement conforme au genre, puisqu’un être contient son principe de développement en lui-même et qu’il se développe parallèlement à la nature ; d’où la frontière floue qui s’est créée entre les deux termes,sexe et genre. C’est pourquoi l’auteur parle de « socialisation de sexe ». Chacun des « deux sexes biologiques » contient des interprétations profondes qui tendent à déterminer l’identité sexuelle des individus, tel que l’explique Bourdieu dans son ouvrage La domination masculine (1998) : « les attributs et les actes sexuels sont surchargés de déterminations anthropologiques et cosmologiques. » Bourdieu explique que l’espace du corps est investi de significations construites socialement lorsqu’il parle de « topologie du corps sexualisé ». En effet, on a attribué à la différenciation du masculin et du féminin un système d’oppositions homologues qui se soutiennent mutuellement et assurent ainsi l’ordre des choses ; c’est à dire que l’espace physique et psychique est également genré. Bourdieu donne une liste d’oppositions pertinentes « haut/bas, dessus/dessous, devant/derrière, droite/gauche, sec/humide, dur/mou, clair/obscur, dehors/dedans, public/privé, sortir/entrer » qui reflètent l’opposition du masculin au féminin. Mais ces oppositions que l’on interprète comme naturelles car visibles dans la nature (les différences corporelles entre l’homme et la femme, par exemple) ont en fait été elles-mêmes « naturalisées », et relèvent alors d’une interprétation sociale biaisée qui a confondu la cause avec l’effet. Ces oppositions ont été naturalisées dans le sens où elles ont sans cesse été confirmées par l’ordre naturel : elles se sont donc passées de justifications. De la même manière, la domination masculine et la norme hétérosexuelle se sont passées de justifications.

Dans sa première partie « Famille et groupe de pairs », Michèle Ferrand attire l’attention de son lecteur sur la différenciation inconsciente que les parents exercent sur le petit garçon et la petite fille. Effectivement, les parents, étant eux-mêmes imprégnés de cet imaginaire sexualisé, ils maintiennent les stéréotypes hommes-femmes en les transmettant à leurs enfants, souvent à leur insu. L’auteure commence par mettre en évidence la dépendance des interprétations des attitudes de l’individu à son genre. En effet, si la différenciation dans l’éducation est une empreinte flagrante des clivages sociaux hommes/femmes, la manière dont les parents interprètent et agissent sur le comportement de leurs enfants est une dimension plus subtile de la distinction hommes-femmes dans l’éducation parentale.
Souvent, sans prendre conscience du fait qu’ils reproduisent l’asymétrie des genres, les parents portent une attention différente à leur enfant, selon qu’il est garçon ou fille. Il est dit que « les garçons sont toujours plus stimulés que les filles, qui sont, aujourd’hui encore, davantage contrôlées ». Ceci est souvent vrai, et pas seulement dans les premières années.
La jeune fille est sujette à un contrôle parental plus fort que le jeune garçon, elle est « à protéger », car elle est fragile, elle a un corps gracile et est objet de beauté. D’ailleurs, la manière de vêtir la petite fille témoigne de sa destinée : les petites robes carminées et les jolies coiffures qu’elle porte lui inculquent déjà qu’elle n’est que grâce et délicatesse, harmonie esthétique et attrait (D’ailleurs, les Beauty pageants aux États-Unis ou les concours de Mini-miss en France très vilipendés reflètent à l’extrême cette hypersexualisation des petites filles, devenues objets esthétiques de séduction) ; elle va être qualifiée de « mignonne », tandis que le petit garçon, au contraire, est beau, dégourdi, volontaire & curieux. Les compliments pour l’une relèvent plus souvent de l’apparence, alors que pour l’autre ils vont référer au caractère.
Le jeu d’opposition que nous avons évoqué tout à l’heure est déjà présent dès le plus jeune âge, comme le souligne l’auteur : « exhibe (…) pudeur » ; « volonté (…) caprice ». Les garçons et les filles ne sont donc pas sujets aux mêmes traitements et leurs attitudes similaires sont comprises différemment en fonction de leur sexe. Leurs occupations sont également différenciées par leurs jouets. Dans les catalogues pour enfants, on trouve généralement une partie bleue pour garçons, une partie rose pour les filles dans laquelle on trouve des mini-cuisine, des mini-fers à repasser, des poupons dont il faut s’occuper ; c’est à dire tout ce qui les prépare à assurer leur rôle féminin dans la vie adulte : La maternité, l’entretien de l’espace privé domestique par une épouse soumise. Le rôle d’épouse est peut-être moins flagrant qu’il ne l’était auparavant dans l’éducation. Dans la Grèce Antique, les petites filles étaient soumises à des initiations sexuelles allusives : On les rapprochaient des phallus dans le cadre religieux, on les mettaient en relation avec des êtres à forte connotation sexuelle. Mais le tabou du corps et du sexe féminin, ce dernier ayant pour unique but la procréation, a fait s’éteindre cette tradition.

[D’ailleurs, pour comprendre comment ces stéréotypes se sont fondamentalement ancrés dans notre société, une parenthèse sur l’héritage grec antique peut nous aider. La société grecque antique, de laquelle nos sociétés occidentales sont imprégnées, a concrétisé l’apparition de la misogynie. Au V ème siècle avant J-C, les femmes n’étaient pas citoyennes (politai) mais étaient épouses, mères, filles de citoyens, et les préjugés sur le féminin étaient nourris de mythes dévalorisants qui justifiaient les pratiques quotidiennes, voire les prescrivaient. La femme, gaster (= ventre) en grec, a été inventée, selon le le mythe de Pandora, par Zeus. Au VIIIe siècle avant J-C, lorsqu’ils se rendent compte qu’il faut cultiver la terre, les hommes inventent le mythe de Pandora : Zeus, fâché contre les hommes qui ne lui ont pas donné assez d’hommages, décident de les punir en créant Pandora, la première femme. Elle est faite d’argile et d’eau, une terre infertile qui sert à fabriquer des contenants, elle n’est qu’artifice ; alors que l’homme, d’essence divine, est né du sol fertile, il est naturel. Avec la séduisante, dangereuse et maléfique Pandora, Zeus donna un Pithos (=jarre) dans lequel tous les maux sont enfermés (Maladie, vieillesse, faim...), et interdit à Pandora de l’ouvrir. Pandora transgressa la loi de Zeus et tous les maux sortent et se répandent sur la terre, sauf l’elpis (l’espoir). Le féminin est donc responsable de la condition de mortel, elle est l’instrument de rupture entre les dieux et les hommes. Son irresponsabilité, son illégitimité et le danger qu’elle représente fait d’elle une créature à la fois maligne et fascinante, donc nécessaire à dompter. C’est l’incarnation du piège, de la punition. C’est pour cela qu’il faut la laisser dans l’ignorance en la cantonnant au domestique (l’Oikos) et au maternel, et laisser les hommes diriger la cité. De plus, elle est dotée de paroles, mais pas de discours (logos), réservé au masculin. Les mythes dans la société grecque antique administraient la réalité. En mêlant l’histoire quotidienne des hommes et la conception de leur imaginaire pour justifier des réalités qu’ils avaient du mal à expliquer( Ici en l’occurrence, le mythe de Pandora répond à l’incompréhension que les femmes soient en capacité de reproduire l’altérité suprême- le masculin- et elles-mêmes, comme Françoise Héritier le montre dans son œuvre Masculin féminin) le mythe était une histoire à véritable fonction sociale et politique ; c’est à dire qu’il répondait à des exigences de la vie collective, satisfaisait le besoin général de régularité et de pérennité de la société. La frontière entre fiction et réalité était très mince, voire inexistante dans les mentalités à l’époque. Or, sans s’étendre encore plus sur cette parenthèse, il est important de prendre conscience du fait que la société et la culture grecque antique ont marqué durablement l’histoire de nos sociétés occidentales, et en ont esquissé les grandes lignes. Aujourd’hui, le mythe de Pandora se retrouve dans le langage : En anglais, l’expression « to open Pandora’s box », qui signifie « faire une action qui est à la source d’une multitude de problèmes » atteste de cette empreinte chronique. ]
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Dans cet ordre d’idée, si l’identité sexuelle est orientée, l’orientation sexuelle ne l’est pas moins non plus. En effet, une fille qui se comporte en garçon suscite moins d’inquiétude qu’un garçon qui se comporte en fille. Selon l’auteure, ceci découle d’une crainte terrible d’homophobie. Cependant, il est nécessaire de nuancer cette crainte. L’homosexualité est peut-être toujours mal perçue dans l’opinion, mais cette dernière est quand même plus tolérante qu’il y a cinquante ans, et ce qui était inenvisageable pour nombre de citoyens il y a cinquante ans -comme le mariage pour tous- l’est largement plus de nos jours. Ceci n’empêche pas l’auteure d’être pertinente dans son explication : Un garçon « efféminé » est bien plus critiqué, ridiculisé, notamment à l’école, qu’une fille garçon manqué. Le petit garçon doit, dès tout petit, montrer un caractère viril, combattant, meneur, déterminé. Il est donc lui aussi, peut-être encore plus que la petite fille, sous le poids d’un idéal masculin à atteindre, sous peine de stigmatisation.
En outre , l’auteure nuance cette idée en disant que certes, la préparation à un rôle social féminin/masculin la transmission des valeurs perdurent, mais que ce phénomène est refréné par les « évolutions des représentations induites par le développement des scolarités féminines et la généralisation du travail féminin » ; c’est à dire que les principales revendications féministes du début du XXe sont parvenues à s’imposer dans le droit au fil du temps -même si les discriminations et le sexisme perdurent-, et qu’elles ont dès lors influer l’opinion publique. Aujourd’hui, du moins dans nos sociétés occidentales, l’atténuation des stéréotypes est due au fait que les femmes ont plus accès à l’instruction et au travail qu’auparavant. Ainsi, les stéréotypes traditionnels de la femme isolée dans la sphère domestique ont été atténués, et la dénonciation de ces stéréotypes a participé à un éveil collectif, qui est visible dans l’éducation puisque les parents tendent de plus en plus à délaisser les valeurs viriles et essayer d’éduquer dans l’indifférenciation des sexes. C’est en fait l’individualité de chaque enfant, ses « capacités propres » qui prennent lentement le pas sur le sexe qui le définit.
Cependant, cette volonté parentale est à nouveau freinée car « ayant eux-mêmes construit leur personnalité sur la différence sexuée, ils ne peuvent se déprendre que difficilement d’attentes qui restent le plus souvent inconscientes ». Si dans les attentes scolaires, l’éducation parentale semble d’abord être égalitaire (les parents souhaitent pour le garçon comme pour la fille la réussite scolaire), elle fait néanmoins une distinction dans les priorités sociales des enfants, particulièrement dans les classes aux extrémités de l’échelle sociale. En effet, Michèle Ferrand précise malgré tout la priorité pour la plupart des parents de réussite sociale professionnelle pour le garçon, différenciée de celle du « bonheur domestique » pour les filles.
De même que dans l’enfance, le contrôle parental lors de l’adolescence témoigne à son tour de cette trahison envers l’éducation égalitaire prétendue. La jeune fille est plus surveillée que le jeune garçon, car si elle est souvent autonome plus tôt que lui, elle est pourtant sujette à plus de dangers : tandis que les parents cherchent à « préserver » la jeune fille du monde extérieur violent, et à protéger sa virginité, ils vont parallèlement -dans une certaine mesure- pousser le jeune garçon à sortir et à se préparer à l’âge adulte, notamment par l’accomplissement de petits travaux par exemple. Comme l’exemplifie l’auteur, aux jeunes filles on préférera imputer la garde d’enfants -un travail sécurisant à l’intérieur qui en plus les prépare à leur rôle de mères !- , alors qu’aux jeunes garçons on octroiera les petits travaux tels que les travaux dans les champs. De même, on peut ajouter à cela que les loisirs que l’on attribue plus souvent aux garçons prennent plus majoritairement leur place dans l’espace du dehors (football, rugby...)et ce sont des sports où les équipes non-mixtes coachées par des entraîneurs renforcent les idées sexistes ; tandis que les « sports de filles » comme la gym, la danse, prennent leur place à l’intérieur, et ont pour fin un plaisir esthétique pour les spectateurs. Tous ces éléments indiquent bien que les garçons sont amenés à fréquenter plus précocement que les filles l’univers extérieur au cadre familial. Ceci participe à « la transmission d’un « habitus domestique » aux filles, et d’un « habitus professionnel » aux garçons ».
Cette différenciation qualifiée de « pédagogie explicite » ou de « persuasion clandestine » par l’auteure est également décelable dans le mécanisme de reproduction des valeurs. L’enfant au cours de son enfance va d’abord passer par un processus d’identification à ses parents, les seuls êtres qui l’entourent vraiment durant ses premières années. Selon le fameux complexe d’Oedipe, argument des détracteurs de la notion de genre, l’enfant est censé passer par un stade d’identification, une fois le complexe accompli : « la résolution adéquate du conflit d’Oedipe a lieu quand l’enfant rejette les sentiments sexuels éprouvés pour l’objet tabou, le parent du sexe opposé, tout en s’identifiant au parent du même sexe » (Théories du développement de l’enfant : Etudes comparatives ; R. Murray Thomas, Claudine Michel) . La petite fille va prendre sa mère pour un modèle à imiter, et s’approprier ses traits, car c’est elle qui a gagné dans le conflit ; et son surmoi va prendre forme pour limiter les pulsions. Mais si dans cette théorie du complexe d’Oedipe, l’argument du processus d’identification est valable, et que la petite fille développe irrémédiablement les caractéristiques féminines de sa mère à ce moment-là, ceci a des limites tel que le souligne Michèle Ferrand : « L’enfant, pour construire son identité sexuée, ne retiendra qu’une part de son héritage éducatif explicite ».
Cette période d’imitation est censée se nuancer à l’adolescence, moment où justement, l’enfant cherche volontairement à se distinguer de ses parents. L’instruction scolaire et les nouvelles rencontres que l’individu fait au cours de sa vie peuvent l’amener à remettre en question les préceptes qu’on lui a enseignés, les croyances et les convictions qu’il a assimilées sans les examiner lorsqu’il était plus jeune. De cette manière, il apprend à trouver son identité en affirmant son individualité et sa démarcation vis à vis de ses parents. Cependant, cette remise en question relève la plupart du temps de l’éducation explicite (la religion, le comportement social, les idéaux, les intérêts...) ; et il semble bien plus difficile de s’affranchir « des normes et des habitus intériorisés inconsciemment » : Il faut d’abord qu’il/elle prenne conscience de ces a priori(s) pour pouvoir les remettre en question. Or, les stéréotypes hommes-femmes et la discrimination sexuée sont soutenus pleinement par l’ordre social et le comportement des agents en société, et ils apparaissent alors comme allant de soi : « les parents parviennent d’autant mieux à transmettre normes et attitudes qu’elles vont dans le sens de l’évolution des mœurs de la société et que le projet parental se trouve, par là même, relayé, soutenu par l’action d’un ensemble d’autres agents de socialisation. »

L’auteure défend également l’idée selon laquelle les autres enfants sont encore plus normatifs que les parents. En grandissant dans le milieu scolaire, les garçons et les filles qui jouaient initialement ensemble commencent à se séparer en groupes plus ou moins sexués. Or, « une culture spécifique se développe selon le sexe » ; c’est à dire que c’est à ce moment là que les valeurs et les représentations de son propre sexe et de l’altérité changent, et tendent à dévaloriser le sexe adverse en prônant les valeurs du sien et en se comportant selon les représentations qu’il a de la catégorie sexuée à laquelle il appartient. En l’occurrence, l’auteur souligne que dans les groupes de filles, la parole est favorisée tandis que dans les groupes de garçons, le fonctionnement hiérarchique l’emporte. Mais le processus de hiérarchisation des sexes ne s’arrête pas là. Au contraire, il est soutenu à l’adolescence par les dominées elles-mêmes car elles tendent à se sous-estimer et à dévaloriser leur sexe au profit de l’altérité, en s’attribuant des qualités féminines qu’elles nient au masculin. En accordant celle de la raison, de la maîtrise de soi aux garçons, les jeunes filles parrainent le préjugé selon lequel les femmes sont plus facilement en proie aux passions, qu’elles sont plus fragile et irresponsables que les hommes. Elles sont donc, du certaine manière actrices de la discrimination en renforçant les idées reçues : elles se révèlent « assez misogynes ». Cependant, il est nécessaire de nuancer ce phénomène : S’il était vraiment d’actualité il y a cinquante ans, il est aujourd’hui beaucoup moins présent, notamment en Italie où la différence est reconnue mais va vers une revalorisation des qualités féminines. Ainsi, pour comprendre l’emprise masculine sur la société, il ne faut nier l’attitude de la gente féminine. Malgré l’importance grandissante de la pensée féministe dans nos sociétés au cours du XXe siècle, nombre de femmes, dans leurs vies individuelles privées, participent de cette asymétrie en répondant, dans leurs attitudes, notamment au sein du couple, aux stéréotypes. Si les hommes apprennent à devenir dominants, les femmes peuvent aussi assimiler également leur rôle de dominées, souvent sans protestation.
A trois reprises, l’auteure offre des parenthèses explicatives sur les différents agents producteurs et détracteurs de la hiérarchie des sexes. Parmi ceux-ci, le service militaire obligatoire mis en place après la Révolution de 1789 et aboli en 1996, constituait un véritable rite d’initiation qui symboliquement finalisait la transformation du jeune homme en « vrai » homme. Théoriquement « universel et égalitaire », le service militaire obligatoire ne s’adressait en réalité qu’aux hommes. Belle incarnation des valeurs masculine, le monde militaire inculque la notion de hiérarchie d’où découle celle de la « violence virile ». En effet, le caractère strict et sévère de l’atmosphère militaire apprend aux nouveaux arrivant à passer du statut de dominé à celui de dominant. Chaque "nouveau » est soumis à l’exercice des tâches vues comme les plus dégradantes, les tâches ménagères -imputées au féminin-, et est appelé à monter en grade pour devenir à son tour celui qui donne les ordres et qui humilie le « nouveau ». Le service militaire est en fait un processus très archaïque, puisqu’il s’apparente symboliquement aux rites d’inversion (Cf . Lévi-Strauss) de la société spartiate. Vers l’âge de 16 ans, le jeune homme est envoyé démuni dans la nature et doit faire couler du sang (tuer un esclave, un gros animal) pour être réintégré dans la société. Un jeune homme est parti, et un homme est revenu. De même Michèle Ferrand fait écho au service militaire dans son rôle initiatique lorsqu’elle explique que dans la société Baruya, les garçons acquièrent le statut d’homme en étant éparés de leurs mères à 7 ans et plongés dans un monde exclusivement masculin.
Cependant, les institutions sociales ne sont pas les seules à servir une bipartition des rôles. La science elle aussi s’est longtemps mise au service de la société, et a interprété la nature sous l’angle des coutumes, des traditions, pour mieux qu’elle colle aux conventions sociales. L’exemple du neurosexisme, développé au XIXe siècle, illustre cette volonté de justification biologique des faits sociaux. Les essais de démonstration du cerveau sexué sont dans la lignée de ceux qui justifiaient l’esclavage des noirs et le racisme, affirmant que le noir avait un cerveau plus petit que le blanc, et donc était moins intelligent. Très en vogue au XIXe siècle, ces études ont été totalement contredite depuis mais cela n’a pas empêché la pensée commune de s’en être largement imprégnée. Aujourd’hui, malgré la récusation de ces études, la question de cerveau féminin/masculin fait encore débat. En effet, l’idée que les femmes n’ont pas le sens de l’orientation et peu de capacités en mathématiques a été confirmée par ces théories scientifiques du cerveau. Il est dit que, bien que ces théories soient démenties, « l’imaginaire social [y] reste très réceptif ».
Si la science a permis de retarder l’éducation des filles, la religion aussi. L’éducation des petites filles, jusqu’au XIXe siècle, est restée très limitée et n’avait que pour unique fin de former des mères et des épouses idéales. L’avènement de la République en France et la prise de conscience des femmes de leur discrimination ont favorisé l’accès des femmes à l’éducation . Mais cela n’aura pas été sans obstacles ! La religion, qui détenait à l’époque une emprise incomparable à celle d’aujourd’hui sur la société,( l’État et l’Église ne faisaient qu’un) s’y opposait fermement. Lorsque l’éducation des filles parvint à devenir gratuite et obligatoire, il restait cependant un autre grand pas à franchir : celui d’une éducation identique à celle des garçons. L’éducation différentielle visait à « protéger le fonctionnement familial en respectant la hiérarchie des sexes et à empêcher la concurrence féminine sur le marché du travail ». En effet, les femmes « masculines » des années 1920, appelées aux USA les Flappers furent accusées après la crise de 1929 de voler le travail des hommes. C’est pour cela que jusqu’en 1945, le nombre de femmes autorisées à s’inscrire dans les écoles de médecines était limité à 5 % aux USA. C’est en fait l’accès à l’éducation pour les femmes qui a engendré ce qu’on appelle la fameuse « guerre des sexes ». Les hommes n’acceptaient pas de ne plus être les seuls Breadwinners.
Mais si de nombreux obstacles se sont dressés face à l’éducation universelle et identique des deux sexes, n’est-ce pas dû à son caractère menaçant ? Menaçant pour l’organisation sociale, car l’éducation des filles amènent à la bouleverser... En effet, depuis l’aboutissement de la mixité scolaire (finalisée par la Loi Haby de 1975) qui force désormais à reconnaître les mêmes capacités intellectuelles aux femmes qu’aux hommes, la progression scolaire régulière des filles et leurs performances semble avoir été un facteur important dans l’atténuation des stéréotypes (depuis 1971, il y a, de manière générale, plus de bachelières que de bacheliers). La réussite scolaire des filles, parfois meilleure que celle des garçons comme le montrent les statistiques données par l’auteur, rend indéniable la symétrie hommes-femmes des capacités intellectuelles.
Cependant, malgré cette prétendue mixité, l’enseignement scolaire reste encore vecteur de clichés et ceci est particulièrement visible dans le contenu des manuels scolaires. Il est dit que les filles y sont « sous-représentées » et que lorsqu’elles le sont, c’est toujours « dans le cadre familial ». De même, on pense au masculin les disciplines scientifiques, tandis qu’on qualifie les disciplines littéraires de « féminines ». Mais ce qui donne force à cet enseignement différentiel est surtout le résultat qu’il créé. Les filières elles-mêmes sont, dans une certaine mesure, sexuées. Au sein des filières scientifiques, filières considérées comme les plus reconnues, les filles demeurent très minoritaires , particulièrement en mathématiques. Ainsi, la réalité suit les stéréotypes. Mais selon l’auteur, ceci ne découle pas d’une différence de réussite. En fait, c’est la différence de perception de leurs propres capacités ainsi que « la prise en compte du contexte familial et social » qui biaise le choix d’orientation des élèves.
En se dirigeant vers des filières moins prestigieuses qui offrent des débouchés plus restreints et des activités moins bien rémunérées, les jeunes filles camouflent leur meilleure réussite scolaire.
Ainsi, la meilleure réussite scolaire reste indéniable : les chiffres des statistiques les prouvent. Mais alors comment expliquer le fait qu’elle ne bouleverse pas la hiérarchie homme-femme ?
Selon l’auteur, ceci est un paradoxe. Elle explique son opinion en citant Roger Establet : « S’il y a révolution, « elle reste respectueuse de la division sexuelle du travail » ». Cependant, si il y a véritablement ce paradoxe, on peut aussi penser que c’est dû au caractère de long-terme de cette révolution. La meilleure réussite scolaire des filles influe petit-à petit sur la hiérarchie hommes-femmes, elle la contredit au fur et à mesure qu’elle s’affirme mais n’a pas la force de la détruire instantanément, car la hiérarchie est ancrée, solide.
En distinguant son opinion de celle de Roger Establet, Michèle Ferrand affirme avec justesse qu’il y a, « grâce à l’inertie du système scolaire, une certaine consolidation de ces avancées qui peuvent être à terme novatrices ».
L’auteur ne s’arrête pas à cette interprétation. En essayant de voir le phénomène des filières sexuées sous un autre angle, elle émet l’idée que l’orientation des jeunes filles, partant de choix rationnels, manifeste en fait une belle maîtrise de soi et une plus grande liberté que celle des garçons. Comme il est dit quelques lignes auparavant, le bon élève garçon va être plus incité par ses professeurs, sa famille, à s’orienter vers une filière prestigieuse scientifique que la bonne élève fille. Le garçon a en fait plus de pression, et il doit répondre à des attentes relevant de son genre. Alors que la jeune fille peut à présent choisir entre la réussite individuelle, une carrière professionnelle de haut niveau à laquelle elle peut consacrer sa vie, et une carrière banale, ou même l’absence d’activité, le jeune homme est au contraire plus contraint de suivre le « modèle canonique par excellence ». En ce sens, l’orientation des filles relèverait d’un véritable choix traduisant leur liberté et leur responsabilité.

Ainsi, en soulignant les divergences des avis sur le rôle de l’école dans la consolidation / l’atténuation des stéréotypes, l’auteure propose à son tour sa propre interprétation assez optimiste du rôle de l’éducation scolaire. Si les garçons restent majoritaires dans les filières les plus prestigieuses, il ne faut pas nier l’augmentation spectaculaire du taux de filles dans ces filières depuis un siècle. La réussite scolaire des filles serait donc véritablement un facteur d’atténuation de la domination masculine, même s’il exige de la patience et qu’il se heurte à un obstacle majeur ; celui de la difficulté de faire disparaître des valeurs omniprésentes et fondatrices de nos sociétés. « Des destins féminins avant-hier exceptionnels, hier minoritaires, sont maintenant courants » : Malgré la pérennité de la socialisation selon le sexe, de la division sexuée du travail qui en résulte, on ne peut nier ce phénomène qui traduit une véritable évolution des mœurs. Or, cette croissance exponentielle de l’éducation des filles est le fruit de la lutte interminable des féministes. L’école, champ essentiel de l’éducation, apparaît alors comme un moyen central de démentir les préjugés sexistes, et on pourrait espérer qu’elle impulse un effondrement de la domination masculine. L’éducation (le cadre familial, le cadre scolaire) peut être utilisé comme un moyen de faire prendre conscience de la discrimination des femmes dans la société à l’échelle universelle - car pour provoquer un véritable bouleversement, il faudrait une revendication unanime et générale que seule la prise de conscience universelle pourrait faire émerger- .
Or , si en 1914, Madeleine Pelletier proposait déjà aux français un manuel pour donner une éducation féministes aux filles (L’éducation féministes des filles), et si elle prônait également « l’individu avant le sexe », sa pensée avant-gardiste est encore loin d’être d’actualité dans le monde entier. De même, l’enseignement de la notion de genre à l’école, très partiel et nouveau en Europe et aux États-Unis, s’il s’avère être un moyen d’anéantir la socialisation selon le sexe, il reste encore très controversé et loin de s’ancrer universellement dans les mentalités des sociétés du monde entier. Certes, les femen et leurs actions coup-de-poing, comme de nombreux groupes féministes, traduisent des revendications solides, mais ils sont principalement concentrés en Occident. A la simple polémique que provoqua Amina, la première femen tunisienne, on comprend l’ampleur du gouffre qu’il reste à franchir pour universaliser la lutte. Aussi, la question fondamentale de disparition de la discrimination hommes-femmes pourra peut-être se poser dans toutes les sociétés, réunir les femmes pour cette même cause et acquérir ainsi un poids considérable lorsque d’autres inégalités prioritaires seront abolies, découlant de l’éternelle crise de la répartition des richesses.

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