Accueil > Conférences > Conférence de Nicolas Bancel : L’invention de la race

Conférence de Nicolas Bancel : L’invention de la race

Construction de la raciologie aux XVIIIème et XIXème siècles

dimanche 15 mars 2015, par Emma Derome

 L’invention de la race

Nicolas Bancel, historien spécialiste de la décolonisation, s’intéresse dans son dernier ouvrage aux origines scientifiques du concept de race et aux systèmes de représentations raciales qui se sont ensuite développés pendant la période coloniale. Lors de sa conférence du jeudi 12 mars 2015 à l’Université de Poitiers, le chercheur a d’abord insisté sur l’émergence, au XIXème siècle, d’un certain rationalisme scientifique menant à la classification et à la hiérarchisation de « races ». Il a ensuite souligné l’importance des objets culturels, des images présentes dans les journaux et des exhibitions coloniales dans la propagation de ce que l’on appellera ensuite « racisme ».
Comment la « race » a-t-elle pu devenir un jour un régime de vérité, un véritable moyen de comprendre le monde et les relations humaines d’une façon qui a pu paraître, à une époque, rationnelle voire logique ? Qu’est ce qui lui a permis de devenir un paradigme si puissant et totalisant, perdurant encore de manière résiduelle dans les sociétés démocratiques d’aujourd’hui ?

 Le rationalisme : un nouveau paradigme

L’origine du concept de « race » remonte au XVIIIème siècle. S’il y a toujours eu, et ce depuis la Grèce Antique dans tous types de civilisations et de territoires, des systèmes esclavagistes, ils n’étaient pour autant pas accompagnés de théories appuyées par des scientifiques. Or, de ce rationalisme émergent, propre au siècle des Lumières, tient la force de la thèse raciale. Et M. Bancel de soulever une problématique fondamentale ; celle de l’absolue consécration de l’homme à la science et à la technique, bases d’un paradigme de plus en plus puissant à l’époque et qui tend, à terme, à remplacer ou à atténuer le religieux.

Un certain nombre de dogmes religieux tendent en effet à s’effondrer durant ce siècle, permettant l’émergence de l’idée de race. Ainsi, l’unicité chrétienne de l’Homme, qui est créé de la même manière par Dieu, n’existe plus lorsque des anthropologues, des naturalistes ou des médecins, tels Carl von Linné, formulent l’hypothèse qu’il n’existerait pas d’espèce humaine mais plusieurs races. C’est un tournant fondamental dans l’histoire des sciences que de séparer l’Homme de son origine biblique pour en distinguer plusieurs catégories, selon des caractères physiques sensibles comme la couleur de peau (Carl von Linné) ou la taille du crâne (la craniométrie de Johann Friedrich Blumenbach au XIXème siècle).

 Origines : de la zootechnie à l’anthropométrie

Des différenciations qui, selon Nicolas Bancel, trouvent leur origine dans l’émergence de la zootechnie scientifique ou l’art d’améliorer les espèces, en particulier les animaux domestiques. C’est en croisant, classant, sélectionnant les meilleures bêtes que des chercheurs ont pu remarquer l’existence de caractéristiques héréditaires, et donc d’individus plus à même de constituer une élite reproductrice. Fondée sur de simples observations empiriques, cette hiérarchisation a donc conduit aux premières pratiques d’eugénisme, un eugénisme intuitif.

Le siècle des Lumières voit ainsi les encyclopédistes poursuivre l’effort de classement des êtres vivants, et notamment des hommes. L’européocentrisme forcené, et tellement intégré de ces sociétés a conduit inévitablement à la célébration du canon de beauté grecque en comparaison avec les autres civilisations. Georges-Louis Leclerc de Buffon, encyclopédiste, a dans cet esprit théorisé l’idée de dégénération des autres races par rapport à celle, originelle, européenne.

Les différences entre les races (qui sont divisées le plus souvent en quatre : blanche européenne, rouge américaine, jaune asiatique et noire africaine) ont été ensuite établies et « vérifiées » scientifiquement par des anthropologues au XIXème siècle. Par l’invention de différents systèmes métriques, comme celui de Johann Caspar Lavater, ou en théorisant l’angle facial, comme Petrus Camper (pour qui plus l’angle est ouvert, plus le visage est parfait tel le visage grec), les scientifiques ont contribué à l’association de caractères physiques aux caractères moraux.

 Croisement idéologique de la biologie et du social

Ces théories, bien que venant de chercheurs qui à l’origine n’associaient pas différenciation et discrimination, ont ouvert intrinsèquement la porte à des hiérarchisations, à des pratiques discriminatoires croisant le biologique (observations sur la taille du crâne par exemple) et le social (capacités de l’esprit).

Les XVIIIème et XIXème siècles - témoins d’une technicisation croissante qui objective les différences - ont vu le transfert de ces techniques à des idéologues, associant la taille du front à l’intelligence ou encore la largeur du menton à l’animalité, stigmatisant la nature profonde des différentes races.

 Des conséquences politiques

Ainsi, explique Nicolas Bancel, la conclusion politique de ce courant scientifique ne s‘est pas fait attendre avec la domination coloniale au XIXème siècle. La raciologie, ou racisme scientifique, est venu appuyer l’esclavage aux Etats Unis et une culture xénophobe au Japon de manière à peu près simultanée à l’Europe, où la première institution de la raciologie apparaît en 1859.

Cette approche du monde que constitue le racisme se diffuse notamment par des dispositifs culturels, comme les exhibitions ethniques. Malheureusement M. Bancel n’a pas eu le temps d’expliciter cette partie de sa communication. Mais il a cependant pu évoquer les zoos humains, l’histoire si polémique de la Venus hottentote (sujet du film Venus Noire de Kechiche sorti en 2010), et la façon dont des êtres humains ont été exposés dans des espaces jusque-là réservé aux animaux. La frontière trouble entre humanité et animalité explique selon lui la pénétration profonde de cette hiérarchie préfabriquée dans l’imaginaire collectif de l’époque. Etrange façon pour une société de s’ouvrir à la mondialisation ; par l’affirmation de sa supériorité, et de considérer l’exotisme ; forcément inférieur. Nous pourrions nous demander si, dans une certaine mesure, nous ne sommes pas les héritiers inconscients de cette mentalité coloniale, dans un certain comportement impérialiste assumé, dans la façon dont les conservateurs et réactionnaires considèrent l’étranger, et dans les archétypes qu’ils font perdurer ?

Très éclairante que la conférence de M. Bancel, dont nous nous réjouissons par avance de commencer à lire.

Partager

Commenter

TAGS

EN IMAGES

Emiliano Zapata Mikoïan, Khrouchtchev, Staline, Malenkov, Beria et Molotov Les SPartiates lors du pot de départ à l'université

Visiteurs connectés : 5