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Laurent Bonelli, La France a peur - Une histoire sociale de l’insécurité

vendredi 13 mars 2015, par Léna Grelet, lettres-scpo, Normand Charlotte

  Sommaire  

 Critique

Les transformations des quartiers et des milieux "populaires" dans la France des années 1980
 
Laurent Bonelli décrit tout d’abord la construction des « grands ensembles » et leur histoire. Après la seconde guerre mondiale, la France entre dans une forme de capitalisme organisé appelé « Economie concertée » : un système de collaboration permanente entre administration, patronat et mouvement syndical. C’est dans cet esprit que sont construits de nouvelles zones industrielles et d’activité. La question du logement devient centrale pour leur développement. Cependant, l’auteur pointe le fait que les HLM ont eu des effets positifs non-négligeables. En effet, ils s’inscrivent dans une amélioration des conditions de vie des familles populaires. Les bailleurs sociaux ouvrent l’accès au logement HLM à des familles immigrées, qui étaient refusées jusque-là. Progressivement, les grands ensembles vont regrouper les familles au bas de l’échelle sociale. Des tensions sont apparues entre les habitants les plus anciennement installées, stables, et les nouveaux venus, souvent précaires.

Une généalogie des discours politiques de sécurité

L’auteur commence par expliquer le fait que l’opposition entre ordre et liberté a toujours structuré les imaginaires entre la droite et la gauche. Pourtant, plusieurs lois sécuritaires ont successivement été mises en place par des gouvernements de droite et de gauche depuis les années 1980. Par exemple, les socialistes ne se sont pas opposés à ce que l’on passe de 96h à 144h de garde à vue en matière terroriste sous le gouvernement de Nicolas Sarkozy. L’auteur distingue deux phases chronologiques concernant l’évolution du contenu des discours. De 1980 à 1990, c’est une approche globalisante de la "question de la ville"
qui se développe. En revanche, depuis les années 1990, il y a une focalisation sur certains de ses aspects : la "sécurité" et la "responsabilité individuelle".

Comment l’insécurité est-elle devenue un objet et un enjeu du débat politique ?

L’auteur se concentre premièrement sur tensions et les conflits locaux, qui influencent directement les débats et les mesures concernant la "sécurité". C’est au niveau des collectivités territoriales qu’ont été prises la plupart des décisions concernant l’ordre publique.
Dans un second temps, l’auteur se concentre sur les causes structurelles ayant facilité l’avènement de la sécurité comme investissement politique. Reconquérir l’attention des classes populaires et contrer le Front National deviennent des priorités à partir de 1990 pour les partis de droite et de gauche.
Par ailleurs, l’auteur fait une critique très intéressante de l’implicite chez Adorno, concernant sa vision des classes populaires. Celles-ci ne seraient en aucun cas plus « autoritaires » que les autres, mais auraient des désavantages dus aux multiples concurrences dans lesquelles elles sont plongées au quotidien. Or, cette vision participe de la stigmatisation des classes populaires et peut potentiellement favoriser la légitimité du Front National.

La reformulation « médiatique » de la sécurité
Le développement de la télévision et la forte baisse de la lecture des quotidiens ont joués un rôle important dans l’homogénéisation des points de vue et la dépolitisation.
Les dossiers spéciaux et les reportages sur « l’insécurité » sont très nombreux à partir de 2002, notamment sur TF1, France 2, France 3. Il y a une corrélation étroite entre les agendas médiatiques et politiques. Lors des plateaux télévisés, l’auteur remarque que la plupart des journalistes et des hommes politiques partagent les mêmes principes de « vision et de division du monde ». Tous s’accordent pour dire que la délinquance et la violence augmentent inexorablement et que les coupables sont les services de l’Etat. Les solutions proposées se situent bien plus souvent du côté des sanctions punitives que des politiques éducatives ou préventives. Les personnes ayant la parole sont des figures représentant des formes d’autorité, des experts par exemple. Par contre, les habitants des quartiers populaires ne sont pas invités.

Qu’est-ce qu’une « politique locale de sécurité » ?
Ce chapitre est destiné à illustrer l’hétérogénéité des situations locales. Il y a une « alchimie sociale qui dessine les déclinaisons concrètes d’un CLS ».
Les CLS s’appliquent en priorité à celles que l’on désigne « zones sensibles », dont les critères sont avant tout basés sur le taux de criminalité. Les déclinaisons pour combattre le phénomène de délinquance sont la lutte contre « la violence » et « les incivilités ». Les incivilités sont définies comme « tout comportement contraire aux règles habituelles de sociabilité ». L’auteur démontre que les tentatives pour remédier aux causes conjoncturelles de la criminalité sont ignorées. Ainsi, le phénomène de délinquance est très souvent représenté comme un continuum délinquant : les comportements déviants et les incivilités des jeunes des quartiers causeraient l’insécurité et seraient à l’origine de « carrières » délinquantes. C’est une hypothèse que ne soutiennent pas de nombreux sociologues. Les mesures locales de sécurité sont souvent empruntent d’une certaine nostalgie d’un ordre social antérieur idéalisé.

Réorganisation et revalorisation du travail policier
Depuis les années 1980, les policiers tendent de plus en plus à être affectés en fonction des besoins locaux. Leur origine et la durée de leur affectation ne sont pas prises en compte. Cela a des conséquences sur leurs perceptions et la légitimité dont ils jouissent auprès des habitants. De plus, les réformes ont eu tendance à orienter leurs priorités vers les petits délits, ce qui modifie les équipements internes et la composition des équipes.
L’intérêt accru pour la petite délinquance et un mouvement de réforme de fond des services publics redéfinissent les priorités policières. Il y a la nécessité d’évaluer la qualité de ces réformes. Cela s’opère à travers l’emploi d’un vocabulaire spécifique, fruit d’une vision néo-libérale de l’Etat, et grâce à l’institutionnalisation progressive de nouvelles normes d’évaluation, conforme à la règle des « 3 E » : effectivité ; efficacité, économie. Ces réformes présentent des limites. La police de proximité est très couteuse et il y a une inflation des contrôles.

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