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La stigmatisation des services publics

Entre mythe et réalité

mercredi 3 décembre 2014, par Julie Picoulet, Romane GUERIN

Dans notre société en crise, les critiques et les revendications sont multiples. Et il en est une, une critique facile, quant à la présence et à l’organisation des services publics. Tellement facile qu’elle semble presque préconçue en kit pour un assemblage et un nœud de mythes toujours plus entremêlés et collants les uns aux autres. Vous allez voir, le met est difficile à digérer...

En guise de mise en bouche, beaucoup font remarquer aux services publics leur mauvais rendement, leur mauvaise organisation, leur mauvaise communication entre leurs différents services voire même leur inutilité. Parfois, on leur reproche même leur manqué d’individualité. Ainsi, le but n’est autre que de dénoncer le fait qu’il n’y aurait aucune écoute et aucun échange entre le client et le prestataire. En effet, beaucoup considèrent que la relation entre le service et le client est bafouée, dénigrée, oubliée, voire même inexistante... Une véritable guerre des mots est lancée, une guerre à coups d’accusations, une guerre féroce et perfide où tous les coups sont permis.

Mais le plat de résistance est le plus appétissant, le pus alléchant, le plus gourmand. En effet, les critiques les plus inévitables, les plus faciles, les plus gratuites, se font quant au fonctionnaire même, celui qui pourtant consacre sa vie à notre chère société, celui qui déploie corps et âme dans la défense de notre mode de vie, celui à qui l’on doit beaucoup sinon tout. Car oui, si les clichés fusent quant au fonctionnement des services publics, là où ils se bousculent véritablement sont quant à l’existence même de ces fonctionnaires. Ils sont même tellement omniprésents qu’ils se noient dans un flot de stéréotypes, plus absurdes les uns que les autres, et viennent à former une masse compacte, un rassemblement considérable et grossier, un poids qui vient nécessairement peser sur la représentation et l’existence même de ces fonctionnaires.

Il faut dire que ces travailleurs sont considérés comme trop privilégiés par rapport à un employé travaillant au sein d’une entreprise par exemple, ce qui amènerait une grande injustice au sein des sociétés, établissant ainsi une réelle distinction entre les fonctionnaires et les autres. Selon ce modèle, la société française serait ainsi véritablement scindée en deux parties, avec un premier ensemble privilégié, sur-estimé voire chouchouté, et un deuxième ensemble beaucoup plus ancré dans la réalité du monde et donc à l’existence beaucoup plus terre-à-terre. La guerre des travailleurs est lancée !

Ainsi, beaucoup (autrement dit les non-fonctionnaires donc !) les considèrent comme pas assez efficaces, pas assez expérimentés, pas assez jeunes ; mais à l’inverse, ils sont considérés comme trop fainéants, trop ancrés dans la routine, trop profiteurs (de la Sécurité Sociale notamment), trop privilégiés sur le nombre de congés, trop attentifs aux horaires de repas et de fin de journée... Et oui, chacun sait que le fonctionnaire est le gourmand au ventre arrondi dont les papilles se régalent d’avance du repas de la cantine ! De manière générale, les fonctionnaires sont donc critiqués sur leur nombre, leur statut, leur absentéisme, leur retraite, leur syndicat... Gilles Raveaud ajoute même qu’ils sont trop bureaucratiques et ne répondent pas aux attentes du client. La liste est inlassablement longue. Le flot constant est presque ennuyant tant il est monotone. Tout n’est que semblable, uniformité et analogie... Car oui, tout est conforme au discours que tout non-fonctionnaire se doit de tenir !

D’autant que les fonctionnaires sont considérés comme trop nombreux et trop payés. Ainsi, beaucoup estiment que le déficit public est en partie dû à leur trop grand nombre et à la sur-estimation de leur salaires, qui feraient perdre beaucoup d’argent à l’État en comparaison au nombre d’heures où ils travailleraient. D’autant que ce sont bien les contribuables, soit une grande majorité de non-fonctionnaires, qui viendront payer des impôts pour alimenter ces dépenses. Et oui, on tente ici toujours plus fort ! Le cœur du problème de la société française, son essence même, analysée depuis des décennies par tous les politiciens, économistes et historiens de notre temps, est bel et bien rejeté sur la faute d’une seule et unique classe de la population.

Mais alors, ces mythes montés de toute pièce seraient-ils le fruit d’envies d’une population jalouse ? Dans tous les cas, l’origine du cliché est inévitable, et ne va d’ailleurs sûrement pas plaire à tout le monde : la méconnaissance de ces services, l’ignorance même. Car oui, combien sont ceux à croire que les fonctionnaires ne sont que les administratifs ? Combien oublient et ignorent totalement les enseignants, les pompiers ou encore les juges ? Céline Manceau semble d’ailleurs souligner un point essentiel dans cette ignorance des faits : l’invisibilité récurrente de ces services. Mais alors, est-ce que le peu de visibilité de ces métiers dans leur représentation au sein de la société peut suffire à cette sous-estimation des compétences ? Sommes-nous revenu à cette politique du « il faut le voir pour le croire » ?

D’autant que la vie de ces fonctionnaires n’est pas toujours rose, bien au contraire. La vérité est même très souvent éloignée de ces mythes. Les fonctionnaires sont en effet souvent mal payés, mal équipés mais également mal formés. Ainsi, comme le souligne Bernadette Groison, un fonctionnaire sur cinq n’a pas la sécurité de l’emploi. De même, certains sont en dessous du seuil de pauvreté. D’autant qu’ils ne sont pas payés lorsqu’ils font grève et qu’ils peuvent être licenciés, contrairement aux idées reçues. Et oui, un fonctionnaire ne vit pas dans le monde d’Alice aux pays des Merveilles...

De plus, doit-on rappeler que cette activité exercée par l’autorité publique n’a pour autre but que de satisfaire l’intérêt général, si important dans notre société ? Doit-on signaler que ces activités n’ont pour objectif que la contribution à la solidarité et à la cohésion sociale, culturelle et économique de la société ? Les Français sont-ils en train de dénigrer et de minimiser l’importance de leur sécurité, de leur défense et de leur justice ? Doit-on éventuellement parler de l’état et du fonctionnement d’une société non régie par ces activités représentatives de la souveraineté de l’État ? Doit-on réellement expliciter ce que serait une société sans santé, sans Sécurité Sociale, sans enseignement, sans réseau de transport, ou encore sans communication ? Car oui, c’est bien ça dont il s’agit : comme le souligne Gilles Raveaud, ce sont bien les piliers centraux de notre société qui sont attaqués, le moteur même de son existence, l’essence pure de son fonctionnement actuel.

Pourtant, les clichés sont persistants, s’accrochent inlassablement. Les fonctionnaires semblent ainsi traîner derrière eux un véritable amas d’a-priori vulgaires et perfides. Et face à une telle stigmatisation, les réactions ne tardent pas à se faire ressentir : les jeunes diplômés sont très peu nombreux à se voir demander une affectation au sein de ces services. Alors oui forcément, le secteur se voit victime de son non-renouvellement au sein de son personnel, qui est ainsi en train de vieillir. Mais faute à qui ? Car si les clichés véhiculent cette ancienneté, il faut bien signaler que celle-ci n’est que le résultat d’idées préconçues mais qui malheureusement ont leur répercussion dans les mentalités de la société nouvelle.

Pourtant, les revendications des fonctionnaires sont simples : ils ne désirent qu’une plus grande légitimité de leur fonction et la fin de leur stigmatisation. Les Français, au lieu de négliger ce secteur, devraient en effet plutôt en être fiers. Cela devrait apparaître comme une réussite nationale, un vecteur de fierté dans ce domaine difficile qu’est la justice sociale. Alors, pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?

Ainsi, tant que les clichés perdureront sur ce secteur, celui-ci ne pourra se voir renouveler, alimentant d’avantage les stéréotypes à son encontre. De fait, il convient de mettre fin à une telle attitude négationniste et à cette crise des services pour plutôt prendre en compte la réalité des choses. Le but recherché est simple : mettre fin au décalage grandissant entre la réalité du travail des fonctionnaires et leur représentation, afin d’améliorer l’attachement des Français à ce service. Un tel écart n’est en effet pas justifié et se doit d’être anéanti. Comme le souligne Pierre Chapdelaine et Renaud Charles, il est donc essentiel de mettre fin à ces idées et de rendre responsable chaque citoyen. L’enjeu est en effet de taille car la société voit en permanence le développement de ces services, et celle-ci va donc se voir de plus en plus dépendante de ces activités. Toujours selon ces deux auteurs, l’idéal serait ainsi que les services publics aient le réflexe de susciter et de faciliter l’implication du citoyen, qui doit se rendre compte du rôle et de l’importance de telles activités. Alors, Français, Françaises, oui les services publics entament votre budget shopping, mais ils sont bien le reflet de la spécificité républicaine française qui justement vous permet d’avoir une telle qualité de vie. Alors ne gâchons pas un tel levier pour l’innovation et l’avenir !

Bibliographie :

  • Pierre CHAPDELAINE et Renaud CHARLES, « Halte aux clichés, les services publics innovent ! », Emag
  • Leïla DE CORMARMOND, « La FSU dénonce les idées fausses sur les fonctionnaires », Les Échos, 10 Septembre 2014
  • Christian GUYON, Françoise GUYON et Emmanuel EVAH-MANGA, Réussir le changement dans le service public, Paris, Collection Service Public, 2004
  • Baptiste LEGRAND, « Services publics mon amour ? C’est moins vrai... », Le Nouvel Observateur, 24 Janvier 2014
  • Céline MANCEAU, « Les clichés sur la fonction publique freinent les candidats aux concours », EducPros (via l’Étudiant), 18 Octobre 2012
  • Gilles RAVEAUD, "Comment penser les services publics dans le cadre de l’Union Européenne ?", Revue Terrains et Travaux, n°8, Paris, 2005
  • « Un livre pour tordre le cou aux clichés sur les fonctionnaires », Publidia, 11 Septembre 2014

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