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Mille francs de récompense : Hugo qui pleure, Hugo qui rit

Le trésor caché de Victor Hugo, découvert pour la première fois en 1934, est remis au goût du jour par le metteur en scène français Laurent Pelly.

dimanche 17 avril 2011, par Julie Picoulet, Quentin Sautour, Romane GUERIN

  La pièce

« Mon drame paraîtra le jour où la liberté reviendra. »
V. Hugo, 1866

- Le Théâtre en liberté

Lorsqu’il écrit ce drame, Victor Hugo est en exil à Guernesey depuis quinze ans. Quatre ans plus tôt sont parus Les Misérables, l’un des romans les plus populaires de la littérature française. À cette époque, Hugo rêve d’un « Théâtre en liberté » : jeune, inattendu, impertinent et ne se souciant plus des habituels clivages entre naturalisme et poésie.

Victor Hugo va alors livrer une pièce à charge contre l’ordre établi en dénonçant l’injustice sociale et les travers de son époque d’une verve rageuse et jubilatoire. Comble de l’audace, il confie le rôle de justicier, à un banal malfrat sans illusions, un truand au grand cœur, en quelque sorte. Jugé trop excessif, Hugo refusera que ce drame fantasque, mêlant mélo populaire et contestataire avec son lot de corruption et de profiteurs, de fausses identités et de faux semblants, soit joué de son vivant.

François-Victor Hugo, le fils de Victor Hugo résumera bien, des années après, la tonalité de cette pièce : « J’imagine très bien mon père écrivant Mille francs à son pupitre de Guernesey, pleurant d’un œil et riant de l’autre. »

- La dénonciation d’une société duale

L’intrigue se déroule sous la Restauration, dans les années 1820 et met en scène la famille du Major Gédouard dans un Paris aux reflets d’une société à deux vitesses. D’un côté, la famille de ce professeur de musique malade, rongée par les dettes, Glapieu, le malfrat, et quelques autres qui subissent et qui se débattent contre la misère, le froid, les huissiers, la police et contre la justice. De l’autre, ceux qui ont le pouvoir, l’argent, les plaisirs et que la justice protège, représentés par le répugnant Rousseline.

Dans cet univers profondément inégalitaire, Hugo se range, comme à son habitude, du côté des faibles : de ceux qui sont sous la menace d’une expulsion, ou de ceux qui n’ont pas d’autre choix que de voler pour survivre. La pièce oscille sans cesse entre humour et désespoir, notamment grâce au personnage de Glapieu qui va, se repentant de ses méfaits passés, rétablir l’ordre naturel des choses et pointer du doigt la société bourgeoise et affairiste.

- Mille facettes du théâtre de Victor Hugo

La mise en scène imaginée par Laurent Pelly est, quant à elle, de très grande qualité. Le premier acte emprunte beaucoup à l’univers du cinéma muet : des personnages au teint blafard qui se déplacent tels des fantômes dans un espace métallique, en contre-jour, où flotte l’atmosphère pesante des secrets et des tromperies.

C’est le second acte, dans lequel se noue l’intrigue, que le metteur en scène nous offre le décor le plus imposant : il restitue un bord de Seine où l’on trouve l’entrée d’un bal, lieu de jeu et de mystère, ainsi qu’une boutique de location de costumes. De la neige tombe sur la scène, des lumières clignotent et nous voilà aux côtés de Galpieu, frissonnant dans l’hiver parisien, plongés dans l’intrigue.

Le décor du troisième acte est beaucoup plus minimaliste. La scène se passe dans le bureau du baron Puencarral. Seules les ouvertures sont matérialisées, certaines sont au sol, d’autres sont suspendues. Si les couleurs sont vives, l’espace paraît pourtant isolé, cerné par un manteau de neige qui tombe sans discontinuer.

Le quatrième acte, enfin, se déroule au palais de justice, espace froid, métallique et bruyant. Les énigmes s’y résolvent et voient les honnêtes gens triompher, la famille se rassembler et les truands sombrer.

S’il n’y a rien à redire du côté de la scénographie impeccable imaginée par Chantal Thomas, ainsi que du côté du respect du texte d’Hugo, il est cependant regrettable que le jeu des acteurs ne soit, quant à lui, pas toujours à la hauteur. L’expression mélodramatique, souvent exagérée chez les personnages féminins, n’étant qu’un exemple parmi d’autres. Malgré tout, Mille francs de récompense reste un excellent divertissement où l’on ne voit pas passer le temps et d’où l’on ressort enchanté.



Pour en savoir plus :

  Fiche Technique


Pièce en 4 actes de Victor Hugo (1866).
Durée du spectacle : 3h15 avec entracte.
1ère partie : 1h35 / entracte : 20min / 2nde partie : 1h10

Production : TNT – Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées

Metteur en scène : Laurent Pelly
Dramaturgie : Agathe Mélinand
Scénographie : Chantal Thomas
Costumes : Laurent Pelly
Lumières : Joël Adam
Son : Aline Loustalot
Maquillages, coiffures : Suzanne Pisteur
Masques : Jean-Pierre Belin
Perruques : Pierre Traquet
Assistantes à la mise en scène  : Sabrina Ahmed, Isabelle Girard-Donnat & Marie La Rocca

- Personnages principaux


Glapieu (Jérôme Huguet) :

Personnage central de la pièce, il cherche à échapper à la police et trouve refuge, par hasard, chez Cyprienne qui l’aide à se cacher. Ayant vu le chantage exercé par Rousseline sur la famille Gédouard il entreprend alors de faire justice par sa ruse et sa gouaille.


Cyprienne (Émilie Vaudou) :

Fille d’Étiennette, elle vit avec sa mère et son grand-père, le Major Gédouard. Elle est amoureuse d’Edgard Marc, un jeune employé de banque sans fortune. Préférant la ruine au déshonneur, elle refuse d’épouser Rousseline qui se pose pourtant en sauveur de la famille.


Étiennette (Christine Brücher) :

Mère de Cyprienne, elle vit avec sa fille et son père le Major Gédouard. Ruinés, leurs bien sont saisis et ils sont harcelés par l’agent d’affaires Rousseline. Elle cache aussi son histoire d’amour avec un homme qui l’a abandonné alors qu’elle était enceinte de Cyprienne.


Le Major Gédouard (Eddy Letexier) :

Grand-père de Cyprienne et père d’Étiennette. Bourgeois né d’une famille riche, rentré ruiné de la guerre, il usurpe une fausse identité pour faire face à ses dettes. Il est tombé gravement malade et ne sait rien de la situation dans laquelle se trouve sa famille.


Rousseline (Laurent Meininger) :

Agent d’affaires véreux qui propose à Étiennette de renoncer à la saisie des biens de la famille en échange de la main de sa fille. Il jouit d’une grande notoriété principalement fondée sur ses biens.


Edgard Marc (Benjamin Hubert) :

Jeune employé de banque sans-le-sou, il est amoureux de Cyprienne avec qui il entretient une relation secrète. Il n’hésite pas à voler son patron (le Baron de Puencaral) pour payer la dette de la famille Gédouard pour la sauver du déshonneur.


Le Baron Puencarral (Rémi Gibier) :

Riche banquier, il fait preuve d’une réelle philanthropie et tente de venir en aide aux plus démunis. Pourtant, c’est son employé, Rousseline, qui décide, sans son accord et pour une dette inférieure à quatre mille francs, de la saisie des meubles de la famille Gédouard.


  L’écrivain engagé

Romancier, dramaturge, poète, mais aussi homme politique, académicien et intellectuel engagé, Victor Hugo (1802-1885) est considéré comme l’un des plus grands écrivains romantiques de la langue française. Admiré pour ses romans et ses poèmes, son œuvre théâtrale est, quant à elle, moins connue du grand public. Prônant dès 1827 l’abandon des règles classiques, la réunion des genres, la coexistence du grotesque et du sublime dans la préface de Cromwell, il montre que le poète ne trouve qu’en lui sa loi et sa raison. Poète engagé, il récusera Napoléon dans Les Châtiments (1853) et dénoncera la "damnation sociale" dans Les Misérables (1862).

Mille francs de récompense s’inscrit dans cette lignée : il souhaite faire entendre la voix du peuple, dénoncer l’injustice, briser les chaînes policières et défendre les libertés. Il fait de Glapieu, malfrat aux airs gouilleurs de Gavroche et au cœur battant d’un Valjean, le porte-parole de l’humanisme et de ses propres combats. Hugo écrivit un jour cette maxime célèbre à propos du régime de Napoléon III : « police partout, justice nulle part. » Cette pièce en est la parfaite illustration.

Quelques œuvres célèbres

Recueils de poésie

  • Odes et Ballades (1826)
  • Les Contemplations (1856)

Romans

  • Notre-Dame de Paris (1831)
  • Les Misérables (1862)
  • Quatrevingt-treize (1874)

Pièces de théâtre

  • Cromwell (1827)
  • Hernani (1830)
  • Théâtre en liberté (1886 - à titre posthume)

Pour en savoir plus :

  Le metteur en scène

« Tous les combats d’Hugo pour un utopique bonheur universel… »
Laurent Pelly - Agathe Mélinand

- Un metteur en scène précoce

Né en 1962, Laurent Pelly se fait connaître très tôt dans le milieu du théâtre puisqu’à seulement 18 ans, il fonde la Compagnie le Pélican qu’il va codiriger avec Agathe Mélinand. Ensemble, ils vont créer plusieurs pièces au Théâtre National de Chaillot à partir de 1989. En 1994, il est nommé metteur en scène associé au Cargo / Centre Dramatique National des Alpes (CDNA) et en devient le directeur en 1997. De 2000 à 2007, il met en scène de nombreuses œuvres lyriques en France et à l’étranger tout en poursuivant, en parallèle, son activité au CDNA.

Il est depuis janvier 2008 le codirecteur, avec Agathe Mélinand, du Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées (TNT).

- Quelques mises en scène de théâtre

  • Quatrevingt-treize d’après Victor Hugo (1985), Centre dramatique national du Nord-Pas-de-Calais.
  • Le Voyage de monsieur Perrichon d’Eugène Labiche (2002), CDNA.
  • Les Chaises d’Eugène Ionesco (2003), Théâtre de la Criée.
  • Les Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (2006), CDNA.
  • Mille francs de récompense de Victor Hugo (2010), TNT.

- Quelques mises en scène d’œuvres lyriques

  • Orphée aux Enfers d’Offenbach (1997), Opéra de Lyon et de Genève.
  • L’Heure espagnole de Maurice Ravel (2004), Opéra Garnier.
  • Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartok (2007), Opéra de Lyon.
  • La Traviata de Giuseppe Verdi (2009), Festival de Santa Fe.
  • Don Quichotte de Jules Massenet (2010), Théâtre de la Monnaie (Bruxelles).

Pour en savoir plus :

Portfolio

L'appartement de la famille Gédouard (Acte I) Edgard devant le Bal des 9 Muses (Acte II) Glapieu devant le magasin de costumes (Acte II) Le Baron Puencarral dans son bureau (Acte III)

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