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Homos Disparitus ou The World Without Us

L’ouvrage d’Alan Weisman par Maëlle Russier

vendredi 13 décembre 2013, par Alice Tourneur, Axelle Rigomier

 L’oeuvre et l’auteur : Introduction

Alan Weisman est journaliste de formation, ayant publié des articles dans le New-York Times Magazine ou encore Vanity Fair et professeur à l’université d’Arizona. Auteur de ce livre, originalement intitulé " The world without us" il fut reconnu et acclamé pour la réflexion qu’il mène et qui s’inscrit dans la lignée d’une de ces publications, Earth Without People, dans le magazine Discover en 2005.

Paru en 2007, Homo Disparitus est une œuvre tout à fait singulière dans le panorama littéraire du XXI siècle. Entre roman et essai journalistique, ce livre pose la question centrale de la place de l’humanité sur la Terre. Il imagine un monde où toute trace humaine aurait disparue. Basé sur des entretiens avec des spécialistes, le romancier image l’évolution de la terre après cette mystérieuse extinction. Ainsi l’intrigue du livre, s’il en est une, ne fait pas de mystère et s’impose au lecteur dès la première de couverture : qu’adviendrait-il d’un monde sans hommes, livré à lui-même ? Ce scénario catastrophe s’avère pourtant au fil des pages l’occasion d’une réflexion plus poussée sur notre rapport au monde. Comment Alan Weisman réussit-il à remettre en question nos présupposés écologiques à partir d’une œuvre qui se présente comme un roman de science fiction ? En quoi se livre se distingue-t-il de cette pensée commune catastrophiste ? Nous verrons ainsi comment Weisman fait de son livre une réflexion solide et argumentée sur le rapport de l’homme à la nature, permettant d’appréhender des problématiques très contemporaines.

 Homo Disparitus, un roman ?

Peut-on qualifier Homo Disparitus de roman ? Le développement de l’œuvre se divise en effet en quatre grands chapitres, précédés d’un prélude et conclu par un CODA, ce qui pourrait laisser à penser que l’action se déroule selon un schéma articulé et progressif. SI nous pouvons en effet constater une évolution dans la pensée de l’auteur, la progression narrative ne se fait pas autour d’une fiction ou d’un nœud dramatique mais thématiquement. Ce déroulement de l’argumentation de l’auteur se fait au sein de chaque passages thématiques selon le même schéma qui structurent la pensée de Weisman et permet d’appréhender Homo Disparitus comme relevant de l’essai journalistique plutôt que du roman de science fiction.

Tout d’abord l’auteur fait référence systématiquement à un arrière plan de connaissances scientifiques et historiques qui donnent un poids considérable à son argumentation. La recontextualisation historique est un élément clé de ce livre. La compréhension du passé et de la logique conséquentielle qui a amené à notre monde contemporain permet à Weisman de se baser sur des exemples concrets lorsqu’il s’attelle à imaginer un monde futur sans hommes. Cet exercice périlleux et pure fiction de l’esprit est donc étayé par des précédents historiques qui pourraient devenir la norme si les hommes venaient à disparaître de toute la surface de la Terre. On peut ainsi prendre comme exemple la réflexion menait à propos des terres agricoles et de leur devenir en l’absence d’humanité. Deux exemples sont cités en Nouvelle-Angleterre et en Angleterre ou des terres se retrouvèrent à l’abandon et où fut observé un retour à l’état primitif de ces terres, antérieur à l’installation humaine. Weisman utilise alors cet exemple généralisé à l’ensemble des terres agricoles pour avancer qu’en l’absence d’hommes, la nature saurait reprendre ses droits inchangés sur la surface terrestre. Cette argumentation repose néanmoins sur une faiblesse importante : le caractère anecdotique des exemples cités. Les suppositions historiques sont alors renforcées par des apports scientifiques, résultats d’expertises de spécialistes dans de nombreux domaines. De la thermo-nucléaire à la biologie, la paléontologie ou encore la chimie des matériaux, ces discours rapportés fondent la caution scientifique de ce livre. Ainsi, le devenir du pétrole, des polymères (plastiques) ou encore des ponts est passé au crible des analyses scientifiques tout comme l’évolution possible des espèces : les grands mammifères éteints pourraient-ils resurgir une fois l’homme, son premier prédateur naturel, aura disparu ? De grandes théories sont avancées et comparées par l’auteur, telles que le déisme et le rationalisme ou encore la théorie de Blitzkrieg. Loin du roman fictionnel, la lecture d’ Homo Disparitus est source d’informations et d’interrogations constantes du lecteur sur le monde qui l’entoure et l’histoire qui a fait notre époque à cette image.

De plus, la progression thématique de l’argumentation de l’auteur repose sur une forme de discours journalistique et didactique, censé guider le lecteur tout au long de la réflexion. Comme évoqué précédemment, le livre s’articule autour de témoignages qui se présentent sous forme de discours rapportés, illustrés par des photos ou croquis. Cette narration particulière donne au lecteur la sensation que l’on dresse devant ses yeux un état des lieux descriptif et pédagogique à la fois. Il n’est pas étonnant de constater la forme de reportage que prend cette œuvre au regard de son auteur, journaliste de profession, et les différentes interview recensées, noms des experts à l’appui, prouvent le sérieux de l’investigation menée. Cette profusion d’éléments s’associe à une grammaire très particulière, utilisant le présent et le futur sur un pied d’égalité et laissant peu de place à la supposition et au conditionnel, pourtant de mise dans les essais de cet ordre. Les séries de suites logiques donnent très vite une impression d’enchaînement inéluctable des événements. la force de ce livre réside ainsi en cette plongée forcée au sein d’un univers documenté ou passé et futur se mélange : « Au bout de cinq cents ans, ce qui reste de votre maison dépend de l’endroit où vous viviez. Dans un climat tempéré, la forêt a remplacé la banlieue ; avec quelques collines en moins, elle commence à retrouver son allure d’avant l’arrivée des promoteurs ou des fermiers qu’ils exproprièrent. Au beau milieu des arbres, la végétation recouvre à moitié les composants de lave-vaisselle en aluminium ainsi que les casseroles en inox, dont les poignées en plastique se fendillent tout en restant solides. ». Face à une telle systématisation des détails, le lecteur se retrouve embarqué dans un univers qui lui semble familier et si différent à la fois. Ce tour de force opéré par Alan Weisman est rendu possible par le choix d’un point de vue en contre-pied total avec la pensée écologiste dominante. L’auteur ne cherche pas à comprendre comment l’humanité pourra persister si la nature se dérègle mais il essaye plutôt d’établir des liens de conséquences entre notre existence et celle de la nature, ce qui nous ramène à la question philosophique et politique de la place de l’homme dans la nature.

 Une réflexion sur la relation entre l’être humain et la nature

Dès le prélude, Weisman remet en question la présence humaine sur Terre, sans pour autant expliciter les raisons qui pourraient être variées et plus ou moins plausibles. Cependant ce constat initial de la disparition de l’humanité sur la surface terrestre permet d’installer tout au long du livre une réflexion sur la relation qui nous lie à la nature. Entre adversité et complémentarité, l’Homme a longtemps dépendu de la nature avant de réussir à la maîtriser. Aujourd’hui il nous semble normal de profiter de cette nature et notre civilisation ne l’épargne pas dès que sa survie est en jeu. Élaguant les questions de la légitimité de l’homme, l’auteur se concentre d’abord sur la problématique d’une nature modifiée par l’homme qui retournerait à son état sauvage, pré-humanité. Ainsi dans un premier temps la nature nous apparaît comme libérée par la disparition de l’espèce humaine. Elle peut reprendre ses droits, suivre le cours de son évolution, l’espèce humaine n’étant plus qu’une espèce éteinte comme tant d’autres auparavant -et pourquoi en serait-il autrement ? La flore serait selon l’auteur la première à profiter de cette absence, s’épanouissant aussi bien sur le bitume que sur les habitations laissées à l’abandon. La chaîne alimentaire serait ensuite bouleversée et il faudrait un temps non négligeable avant que l’écosystème ne retrouve un équilibre viable. Si nous reprenons la théorie de Blitkrieg évoqué dans la partie précédente, les grands mammifères pourraient alors reprendre la place que l’homme leur avait volé et se substituer à nous en haut de la pyramide. Il semblerait alors au lecteur que le pire évoqué par l’auteur, à savoir la disparition de l’homme sur Terre, ne serait qu’une étape normale de l’évolution de notre planète, voir bénéfique pour la faune et la flore qui nous entoure et sur laquelle nous exerçons un pression constante. Cependant, Weisman propose de dépasser cette vision manichéenne qui opposerait l’homme et la civilisation qui en découle à la nature. L’homme, issu de la nature, ramené au statut d’une espèce vivante parmi d’autre, aurait, comme toutes autres présences de vie, laissé sa marque sur Terre : « En effet, nous, les homos sapiens, n’avons pas attendu d’être fossilisés pour entrer dans l’ère géologique. Nous y sommes entrés en devenant une véritable force de la nature. L’atmosphère est l’une des « créations » humaines qui survivront le plus longtemps à notre disparition. ». Pourtant ce constat de fait est difficilement acceptable par l’humanité qui s’est construit peu à peu contre la nature qu’elle voyait comme un frein à son évolution.

Qu’est-ce qui nous pose problème dans cette acceptation de notre condition naturelle ?Weisman dans un paragraphe consacré à l’évolution en Afrique part de l’opposition entre nomadisme et sédentarisation. Une fois installé, l’homme s’entoure de codes civilisationnels qui se construisent en contraste avec les codes vus comme « sauvages » de la nature. Force est de constater que les peuples nomades, en Afrique ou encore en Mongolie, ont un rapport très différent des populations occidentales ou sédentarisées à la nature. Ainsi nos civilisations se sont construites sur un rapport dominant à la nature et privilégié vis à vis de la faune et de la flore qui nous entoure, ce qui n’est pas le cas des populations nomades. L’auteur prend alors comme exemple les tensions entre grecs et trucs sur l’île de Chypre qu’il dit « ni plus compliqué que les désirs génocides des chimpanzés » mais seulement transcendé par nos codes civilisationnels et notre vanité humaine. Cet anthropocentrisme fonde l’essentiel de nos rapports à la nature et la peur de notre disparition qui reste associée dans la pensée commune à la destruction de la planète. La pensée de la permanence de la nature nous gène car elle nous ramène à cet état naturel, mortel, une simple espèce parmi d’autres, possiblement sujette à l’extinction et aux grands changements géologiques qui nous dépassent. Un exemple intéressant, parole rapportée de Allan Cavinder (réparateur de climatisation dans la ville de Varosha, désertée suite au conflit chypriote), témoigne de la perception que nous avons du monde qui nous entoure à travers le prisme de l’humanité : l’absence d’odeur et le silence en devenait « physiquement douloureux » et « le vent s’engouffrant par les fenêtres ouvertes devint une véritable plainte. Les cris des pigeons se firent assourdissants. L’absence totale de voix humaines entre ces murs en était troublante. […] Il comprenait très bien pourquoi ceux-ci [les soldats] évitaient d’entrer dans une tombe pareille. ». Ce n’est donc pas l’absence de vie qui fait peur à l’homme mais bien la disparition de toute forme d’humanité. Cet anthropocentrisme et malmené par Weisman qui humanise, par des qualificatifs jusque là réservé à l’homme, la faune et la flore terrestre. Il évoque ainsi des « espèces coloniales », traite de la « politique de reterritorialisation » de la flore et de la « lutte pour la possession du sol en Amérique du Nord […] qui se poursuivra bien après que les hommes qui la déclenchèrent auront disparu ». De par le titre même, Alan Weisman bouscule notre vision du monde terrestre en nous rappelant que nous ne sommes pas seuls dans la nature et que celle-ci pourrait parfaitement s’épanouir sans mieux -voir même mieux s’épanouir.

 Alan Weisman, la science et l’écologie

Face à cette problématique l’homme s’est tourné vers solutions contemporaine qui lui permettrait de s’épanouir sans amoindrir la nature. Cette nouvelle harmonie recherchée est bien évident toute relative puisque nous avons déjà établi que la nature et la civilisation humaine sont par essence profondément contradictoire. Alan Weisman aborde ainsi deux des grands thématiques contemporaines qui gravitent autour de la question de la nature : la science et l’écologie.

La science est en effet un fil conducteur de la réflexion de Weisman, de par ses références scientifiques d’une part et de par le double rôle qu’elle tient dans notre société moderne, à savoir : espoir ou menace ? La science, contrairement à ce que l’on peut dire couramment n’est pas une source d’exactitude. Elle n’a eu de cesse d’évoluer au fur et à mesure que nos connaissances augmentaient et les théories sont régulièrement réfutées, approfondies ou simplement contestées sans que l’on puisse pour autant en démontrer la contradiction. Il existe donc une incertitude scientifique que l’auteur met en exergue, en particulier avec le cas des polymères qu’il évoque à la fin de son livre. Ainsi les polymères, ou plastiques, ont des durées de vie différentes et pour les matériaux les plus récents il est difficile de déterminer combien de temps ils pourraient subsister dans la nature une fois l’homme disparu. Ainsi, si la science nous a permit d’évoluer, elle n’en demeure pas moins une menace pour l’homme dans la mesure où certaines conséquences ne peuvent encore être prévues. Une fois l’homme disparu, ces produits de la sciences, tels les OGM ou les usines pétrochimiques, risquent de subir des altérations conséquentes. Les OGM supplanteront-ils naturellement les autres espèces végétales, moins résistantes ? Les raffineries, danger potentiel déjà pour l’homme, risquent-elles d’endommager l’écosystème ? La science en tant qu’émanation de la civilisation humaine, se confronte là aussi à la nature, dans une ambivalence qui laisse à penser que la technique ne pourra jamais s’émanciper totalement de cette nature. La science contemporaine emprunte d’ailleurs de plus en plus aux éléments naturels, notamment dans le champ de l’énergie -énergie solaire ou géothermie par exemple- dans une logique écologique qui inscrit l’homme dans un rapport responsable vis à vis de la nature. Cependant au vu de l’ouvrage d’ Alan Weisman, l’homme semble bien voué à n’être qu’un élément -passager- de la Terre. Bien que la science a donné espoir aux hommes de pouvoir un jour maîtriser la nature, une prise de conscience internationale, qui se traduit par des colloques de réflexion sur la bio-éthique notamment, remet en cause l’extension toujours plus poussée de la science vers une imitation synthétisée de la nature. Mais comme le souligne Weisman « rien ne demeure jamais en l’état » et une fois l’homme disparu ces « créations » n’auront d’autres choix que de se fondre dans le milieu naturel ou disparaître.

Si l’homme ne pourra ainsi jamais se défaire de la nature qui l’entoure, ni complètement la contrôler on peut en déduire qu’il existe un paradoxe profond dans la notion même d’écologie et de développement durable. Dénonçant la société capitaliste et le boum démographique et économique qui l’accompagne, Weisman souligne la vanité et l’inanité du dessein écologique. Pour rendre ses droits et la nature il faudrait ainsi que l’homme disparaisse. Weisman refuse de penser cette situation extrémiste, ne rentrant pas dans le débat actuel autour de la question de la survie de notre planète et de notre espèce. Son livre se basant sur la disparition avérée de l’espèce humaine, le pourquoi et le comment ne sont pas l’objet de l’argumentation de l’auteur. Cependant il évoque quelques mouvements tels le Volontary Human Extinction Movement (VEHMT) prônant la diminution progressive de la population humaine jusqu’à son extinction totale pour le respect de la Terre. D’autres courants de pensées sont cités sans que Weisman ne prenne jamais position. Néanmoins il souligne l’équilibre précaire qui existe entre l’écologie et la société et l’ensemble de son livre met en exergue le fragile rapport de force avec la nature sur lequel repose notre civilisation. A plusieurs reprises l’auteur évoque un hypothétique archéologue du futur qui découvrirait les restes de notre civilisation. Mais cette hypothése même révèle l’incapacité que nous avons d’imaginer un monde sans présence humaine ou du moins sans présence intelligente qui saurait apprécier et redécouvrir notre civilisation. L’anthropocentrisme évoqué plus haut amène donc à ce paradoxe écologique. Que recherchons nous réellement ? La préservation de la nature qui nous entourent ou notre propre survie ? Quelle autre espèce s’inquiéterait de la disparition d’un de ces membres quand des milliers naissent chaque jour ? Nous attendons nous à marquer ainsi une forme d’immortalité par la persistance de notre espèce sur Terre ? Ce qui est certain comme le dit Weisman c’est que « la seule prédiction qu’on puisse faire consiste à dire que la vie continuera. Et que ce sera intéressant. ». Mais pour qui ?

 Conclusion

A son projet initial, « Admettons que le pire se produise et voyons ce qu’il reste », Weisman répond de manière très succinctement « le pire se produit et la vie continue ». Cette référence aux hirondelles de Tchernobyl pourrait être un résumé de ce que ce livre essaye de nous faire toucher du doigt. Se démarquant d’un corpus de plus en plus conséquent traitant des catastrophes écologiques, Homo Disparitus prend le contre-pied d’une réflexion brûlante en remettant en cause notre vision anthropocentrée. De par la réflexion qu’il nous impose sur nous même, les informations qu’il nous donne et le traitement qui en est fait, ce livre n’est pas tant une œuvre de science fiction qu’une œuvre très contemporaine de pensée critique. Si cette réflexion ne permet pas en premier lieu de faire avancer le débat qui a lieu actuellement sur la question écologique, il est au moins utile pour nous rappeler que nous ne sommes pas, contrairement à ce que nous pouvons penser, les seules forces de la nature en action sur la Terre et que si nous venions à disparaître, la place que nous libérerons serait bien vite comblée. Pourtant, pouvons nous reprocher à l’homme de voir le monde qui l’entoure à travers le seul prisme de référence qu’il connaisse, à savoir le sien ?

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