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L’Histoire comme champ de bataille, Enzo Traverso

Interpréter les violences du XXe siècle

vendredi 8 novembre 2013, par Bénédicte Herbout, Fanny Volier

  Présentation de l’auteur

Enzo Travers

Autrefois militant d’extrême gauche, Enzo Traverso, né en 1957, est un professeur de sciences politiques et un historien italien. Ce spécialiste de l’histoire contemporaine - qu’il a notamment étudié à l’université de Gênes- s’intéresse plus particulièrement à l’histoire politique, intellectuelle, sociale et culturelle du XXème siècle et à ses violences. Auteur d’ouvrages comme Les Marxistes et la question juive, La Violence nazie ou encore A Feu et à sang.

  Présentation de l’oeuvre

Il publie en 2011 aux éditions La Découverte un recueil de plusieurs de ses articles remaniés pour l’occasion sous le titre L’histoire comme champ de bataille : interpréter les violences du XXème siècle. Considéré par Eric Hobsbawm, cité en début de l’ouvrage, comme « l’âge des extrêmes », le XXème siècle fut porteur de profondes espérances mais présente également de nombreux évènements et expériences d’une grande violence qui ont marqués l’histoire mondiale.

Ces derniers ont suscités diverses interprétations de la part des historiens. Le XXème siècle est donc le lieu d’un terrain d’affrontements dans les analyses historiques (et en arrière plan, entre différentes méthodes et idéologies).

Sa fin, avec la chute du mur de Berlin en 1989 et la disparition du communisme, marque une si profonde rupture (« la fin de l’Histoire », selon Francis Fukuyama) que toute l’historiographie de ce XXème siècle s’est vue obligée de se remettre en cause à divers niveaux.

Avec cet ouvrage, Traverso exprime donc la volonté de reprendre les principales controverses du XXème siècle dans une double perspective : établir un bilan critique de l’historiographie de ces dernières années, avec ses continuités et ruptures, et comprendre les tensions et mutations historiographiques contemporaines.

Comme Traverso l’écrit dans son introduction, où il défend la dimension politique de son ouvrage, « ce livre se présente comme une intervention dans un débat d’idées » (page 13). Qu’est ce que les controverses reprises ici nous révèlent sur l’évolution de l’historiographie depuis 1989 ?

  Bilan critique

Cet onglet est entièrement dédié au bilan critique établie par Traverso afin de dresser un tableau des principaux débats interprétatifs orientés autour des violences du XXe siècle.

Dans une tentative de totalisation de l’histoire du XXème siècle, l’ouvrage s’ouvre avec l’interprétation de ce siècle par l’historien Eric Hobsbawm, dans son livre L’Âge des extrêmes. Bien qu’attaché à cet auteur resté fidèle à ses engagements malgré la fin des utopies de 1989, Traverso va pointer plusieurs défauts de la thèse, exemplaires des critiques qu’il adressera par la suite à d’autres historiens.

  Quelques repproches

En premier lieu, il dénonce la tendance à l’eurocentrisme d’Hobsbawm, qui cherche à montrer que les évolutions sociales et politiques qu’ont connus divers pays dans le monde sont calquées sur celles qui ont eu lieu en Europe de l’Ouest au cours du XXème.

Il relève par là la difficulté majeure de tout historien à périodiser : où commence un siècle et où s’arrête-t-il ? Sur quels éléments, quels évènements s’appuyer ? Car à cet égard, le découpage réalisé par Hobsbawm lui parait prisonnier « d’un horizon eurocentrique » et n’est donc pas généralisable dans la perspective d’une histoire globale.

Comme nous le montre Traverso, chaque historien a une réponse selon le point de vue - histoire politique ? histoire de la consommation ? - qu’il adopte.

De nombreux découpages historiques sont ainsi possibles : Traverso nous avertit qu’ils ne sont néanmoins pas normatifs et ne vont pas de soi.

Enfin, l’auteur reproche à Hobsbawm d’analyser le XXème siècle en s’appuyant principalement par les acteurs du « haut » -Etats et bourgeois- et en réduisant à l’état de masse anonyme les classes paysannes et ouvrières. Pour Traverso, il serait pourtant opportun de les considérer plus spécifiquement.

  Le choix de l’interprétation

Ces différents défauts nous montrent d’une part l’importance du choix du fil rouge adopté dans l’interprétation d’un historien –chez Hobsbawm, la trajectoire du communisme- et donc du point de vue adopté : celui des vainqueurs, comme chez François Furet, ou celui des vaincus, préféré par Hobsbawm et Traverso qui le mettra en avant et soulignera ses avantages tout au long de l’ouvrage.

En effet, adopter le point de vue des vaincus permet de briser l’histoire des vainqueurs, de comprendre que l’histoire n’a pas d’aboutissement chronologique et de ce fait de porter un regard plus aigu et critique sur les évènements.

Mais ces défauts nous montrent aussi à quel point il est difficile de tenter une approche mondiale et globale de l’Histoire, vers laquelle Traverso aimerait que l’historiographie tende aujourd’hui. Il s’agit ici d’un sujet auquel il fera mention à plusieurs reprises, notamment lors du chapitre "Comparer la Shoah". Bien que la Shoah soit un sujet sensible, il lui semble nécessaire de la réinscrire dans l’analyse globale du nazisme et par là, dans celle de la crise européenne du XXème siècle.

  L’après 1989

Dès le deuxième chapitre, Traverso revient sur ce qui constitue l’un des débats essentiels de l’après 1989, nés avec la déchéance des utopies révolutionnaires : le lien entre révolution et totalitarisme. La violence nait-elle forcément d’une révolution ? Comment l’expliquer ?

Traverso va donc nous exposer les approches très différentes de deux historiens en particulier : François Furet et Arno Mayer à travers son œuvre Les Furies. Les deux se concentrant sur deux exemples, celui de la révolution française de 1789 et celui de la révolution russe de 1917.

Le premier fait partie de ceux qui considèrent qu’il y aurait de bonnes révolutions « porteuses de libertés individuelles, de l’Etat de droit, du marché et de la propriété capitaliste, et de l’autre de « mauvaises » […] inspirées par l’idéologie et le fanatisme, débouchant inévitablement sur la violence » (page 72), en référence aux « bonnes » révolutions de1789 et de février 1917, et aux « mauvaises » de 1792 et d’octobre 1917.

Cette vision est contestée par Mayer, pour qui toute révolution – qu’il définit comme une « rupture créatrice d’un nouvel ordre qui, porté par des masses actives, surgit d’un vide de pouvoir à l’apogée d’une crise sociale et politique » (page 73) - amène une contre-révolution : c’est cette réaction qu’il faut observer pour mieux comprendre les violences exercées par la Terreur ou le communisme de guerre.

La première analyse, trop idéologique, est condamnée par Traverso. Il lui préfère l’interprétation de Mayer, plus complexe et plus fine.

Néanmoins, quelques défauts sont pointés : son monolithisme –Mayer considère que les révolutions sont constituées par des étapes naturelles et ignore les ruptures qui peuvent se produire durant -, sa négligence des débats et conflits sociaux internes au sein de chaque pays et son analyse qui couvre une très longue période.

Aussi Traverso met-il en avant une troisième piste d’étude : la psychologie des acteurs de ces révolutions.

  Le fascisme et le Nazisme

Deux autres chapitres portent plus particulièrement sur la compréhension de deux facettes des régimes violents du XXème siècle : le fascisme et le nazisme.

Dans celui consacré à la définition du fascisme, Traverso s’écarte des analyses qui jusqu’alors assimilaient les deux systèmes pour se tourner vers trois auteurs à l’origine intellectuelle très différente les unes des autres, qui ont cherché à saisir la spécificité du fascisme d’un point de vue inédit.

En effet, les travaux de George L. Mosse, Zeev Sternhell et Emilio Gentile tentent de comprendre le fascisme de l’intérieur ; Mosse et Gentile s’intéressent à son histoire culturelle, ses pratiques et ses représentations plutôt qu’à celle de ses idées. Cela permet au premier d’affirmer que si le fascisme et le communisme ont pour matrice commune la tradition jacobine, leurs buts et donc leurs natures sont complètement différents. Gentile, lui, y voit un « projet de modernisation de la société fondé sur le culte de la technique et le mythe de l’homme nouveau » (page 115).

Quant à Sternhell, il cherche à comprendre les racines du fascisme et à relier ses différentes étapes entre elles. Il en déduit que le fascisme est une critique moderne des Lumières, visant à la régénération de la nation.

Pour Traverso, ce sont toutes des approches novatrices car elles soulignent la part de culture et d’esthétisme du régime. Mais elles restent unilatérales : le cas du fascisme espagnol reste ignoré, de même que l’aspect anticommuniste, pourtant majeur à ses yeux.

Enfin, si ces approches saisissent des traits essentiels de la nature du fascisme, elles ne permettent pas de comprendre les violences qui en sont nées. Trop axées sur l’idéologie, les représentations et la culture, elles font privilégier la « littéralité » du discours fasciste et à ce titre risquent d’amener l’auteur et le lecteur à « ne plus voir la différence qui existe entre les mots et les faits » et à identifier « la société avec le régime et ce dernier avec sa façade extérieure » (page 124).

De la même façon, le chapitre sur le nazisme sera l’occasion de confronter deux approches radicalement différentes sur lesquelles nous reviendrons.

  Le "Biopouvoir" de Foucault

Afin de trouver un angle d’attaque pour répondre à la question du lien entre régimes totalitaires et violence, restée en suspens, Traverso va tester également la pertinence de notions plus récentes comme celle de biopouvoir mise en avant par Michel Foucault. Ce sera l’occasion pour lui de voir les applications possibles entre sciences sociales et histoire.

Pour Traverso, il est logique lorsque l’on cherche à appréhender les violences de s’interroger sur leurs relations au pouvoir puisque, note-t-il, toutes les violences de masses perpétuées durant le XXème siècle sont des violences d’Etat.

Dans cette perspective, le biopouvoir, qui désigne un « mécanisme diffus de gestion de la vie par des moyens impersonnels, pratiques administratives et règles souvent non écrites », peut être une clé de compréhension. La notion a d’ailleurs été particulièrement utile pour saisir des phénomènes du XIXème siècle comme le nationalisme et le colonialisme. Au XXème siècle, elle peut aider à interpréter les violences nazies ou staliniennes, mais elle reste cependant insuffisante et ne peut être en aucun cas une clé de lecture globale.

Le concept est trop ambigu et peut revêtir beaucoup d’aspects selon celui qui l’utilise ; aussi existe-t-il un risque d’assimiler l’utilisation du biopouvoir par une démocratie et celle faite par un système totalitaire –les deux ayant un « souci commun de Welfare et de planification sociale » -, et ainsi d’oublier leurs différences fondamentales.

De plus, Foucault dissocie biopouvoir et pouvoir souverain puisque le biopouvoir lui apparaît comme la succession d’une souveraineté fatiguée. Néanmoins, les violences du XXème siècle montrent que les deux notions sont liées.

Pour dépasser ce hiatus, Traverso s’intéresse aux travaux de Giorgio Agamben qui a cherché à lier biopouvoir et politique en créant la notion de biopolitique. Le bilan de Traverso sur l’apport foucaldien est donc mitigé : Foucault a su dépeindre un trait essentiel bien que limité pour saisir le passage du XIXème au XXème. Il peut avoir des applications fructueuses dans l’étude des violences étatiques et des phénomènes contemporains, puisque Traverso note une forme de biopolitique dans tous les pouvoirs modernes.

Le biopouvoir de Foucault reste donc constitutif de la modernité et interroge les relations entre les historiens et les sciences sociales. Malgré leurs difficultés à s’accorder en raison de leurs pratiques bien distinctes et difficilement transposables, Traverso souligne l’intérêt qu’ils auraient à travailler ensemble pour s’enrichir réciproquement, comme le biopouvoir de Foucault l’a montré.

Questionnement méthodologique

Cet onglet synthétise les questionnements et changements soulevés par la méthode historiographique de Traverso dans cet ouvrage.

Dans l’idée de présenter au lecteur les grands débats historiographiques concernant les violences du XXème siècle et pour apporter des corrections dans les différentes interprétations, Traverso va adopter une méthodologie rigoureuse qu’il présente dans son introduction :

  • Contextualisation de tout évènement ou idée
  • Historicisme critique, c’est-à-dire analyser les faits historiques sans y voir un « sens qui [leur] serait propre et qui se dégagerait de lui-même par une reconstitution rigoureuse des faits » (page 18)
  • Comparatisme, « opération indispensable » pour comprendre
  • Conceptualisation, c’est-à-dire mettre en place des idéaux-types pour appréhender le réel, mais sans oublier l’importance du récit dans l’écriture de l’histoire.

Ainsi, pour chaque tension historiographique qu’il souhaite aborder, Traverso présentera les théories d’auteurs incontournables sans oublier de les contextualiser, notamment en rappelant la vie et l’école de l’historien choisi. Dans un même temps, il n’oubliera pas de tenter de définir les concepts majeurs abordés.

Il proposera ensuite une contre-théorie d’autres historiens, qu’il ne manquera pas de nuancer lui-même en soulignant les limites et les apports de chaque interprétation.

Si le lecteur peut apprécier cette méthode, nourrie de nombreuses références et renvois, qui lui permettra une lecture précise et éclairée de chaque analyse, un non-historien de formation pourra cependant regretter que la philosophie des écoles historiographiques mentionnées ne soit pas rappelées.

  Interpréter l’Histoire

Ces débats historiographiques, anciens comme nouveaux, soulignent tous les difficultés d’interpréter l’Histoire et les différentes façons qu’ont les historiens d’aborder les violences du XXème. Sous la volonté de comprendre la chute des utopies révolutionnaires, ils mettent essentiellement en avant l’importance du point de vue choisi. Mais L’histoire comme champ de bataille ne cherche pas seulement à nous montrer quelles guerres opposent les différents intervenants auxquels Traverso fait appel et à en faire un bilan critique.

Pour l’auteur, il s’agit aussi de nous montrer les mutations historiographiques de ces trente dernières années qui ont découlés des débats et de revenir sur quelques points méthodologiques lui paraissant essentiels pour toute interprétation se voulant pertinente. Par exemple, il rappelle son attachement à la contextualisation des faits et des concepts tout au long de l’ouvrage, ou encore à l’analyse des évènements et aux interprétations pluricausales.

  Remise en question du principe d’idéocratie

Dans le débat sur les liens entre révolution et violence, il reproche notamment à Furet et ses disciples leur approche trop conceptuelle, qui déshistorise la révolution et la fait nécessairement aboutir à un phénomène de terreur sans analyser les circonstances extérieures et la dimension sociale qui l’accompagnent. A ce titre, il considère Furet comme un historien « idéocrate » : concept né à la fin des années 1930 chez les penseurs libéraux, l’idéocratie est la vision que l’idéologie est l’unique cause des évènements historiques.

Traverso partage bien plus l’opinion d’Alfred Cobban et de Mayer : il ne faut pas négliger l’influence d’une idéologie, mais elle n’instaure pas pour autant une causalité déterministe. Il s’agit juste d’un facteur parmi d’autres dans le processus historique, qui, pour Mayer, peut favoriser l’émergence de dictature et de violence.

  Shoah et Génocides

Quant aux mutations historiographiques, le comparatisme historique est notamment au cœur de celles mentionnées dans l’ouvrage. Traverso aborde la pertinence de cet outil d’une part dans le chapitre Comparer la Shoah – quelle relation peut-on faire avec la Shoah et d’autres violences ? Peut- elle servir de référence pour étudier la question du génocide ?– et d’autre part avec l’exemple de l’exil juif et noir, au chapitre Exil et violence.

Longtemps mise de côté dans l’étude du nazisme, la Shoah est devenue depuis les années 1970 un terrain de recherches central. Traverso souligne la tendance de l’historiographie à interpréter la Shoah comme un évènement isolé de part son contexte exceptionnel et son impact sur nos sociétés : à partir de là, il semble difficile de l’imaginer comme référence dans une analyse comparative.

Pourtant, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un phénomène d’une profonde ampleur, d’une portée continentale qui a bouleversé nos sociétés et est devenu un élément d’une culture commune non négligeable. Pour Traverso, cette ampleur oblige les sciences sociales à dépasser les obstacles érigés par l’historiographie contre le comparatisme. Comparer les violences entre elles malgré et avec leurs singularités, c’est favoriser leur compréhension et mieux appréhender ce qui justement les rend différentes.

La volonté de certains historiens de chercher à comprendre les relations entre la Shoah et d’autres violences aussi fortes qui s’apparentent au génocide reste cependant difficile à mettre en œuvre. En effet, il s’agit avant tout de s’entendre sur ce que le terme « génocide », d’origine juridique, recouvre.

Traverso s’interroge de plus sur la pertinence de la notion : elle est selon lui difficile à manipuler pour un historien, car elle revêt bien souvent un aspect de sentence. Or, souligne Traverso, juger n’est pas le rôle de l’historien : son rôle est d’essayer d’interpréter une époque ou des évènements en les problématisant.

D’autre part, afin de comparer Shoah et violences, il faut mettre en parallèle les sociétés où ces violences ont lieu et les crises qui les ont amenées. Mais comment comparer des phénomènes aussi différents géographiquement, temporellement et contextuellement que la Shoah, le génocide rwandais, Hiroshima et Nagasaki ou encore l’Inquisition espagnole ?

Paradoxalement, Traverso considère que c’est la spécificité même de la Shoah qui permet de répondre à cette question. Si les violences peuvent être d’une grande variété d’expression, on peut tout de même les diviser en deux catégories : la violence chaude – comme les massacres « traditionnels », nés de la passion et de la frénésie - et la violence froide –rationnelle, technologique, bureaucratique-. Or, on constate que la Shoah mélange ces deux formes de violence – massacres antisémites par les SS, élimination méthodique au sein des camps-. En ce sens, elle synthétise toutes les violences du XXème siècle et peut donc servir d’exemple dans une certaine limite.

Le comparatisme entre la culture diasporique juive et noire est moins problématique : elle permet notamment à Traverso de mettre en relief la façon qu’à l’exil de favoriser l’émergence de cultures intellectuelles à part et fructueuses, bien qu’elles ne se soient jamais rencontrées.

  Une mise à distance du vécu

Une deuxième question essentielle quant à la méthodologie de l’historien est également soulevée, mise en lumière par l’étude du nazisme ou de l’exil : il s’agit de la mise à distance et du vécu. Peut-on interpréter correctement un phénomène lorsqu’on l’a traversé ? Que l’on est directement concerné ? Et inversement, si nous ne sommes qu’un observateur neutre ?

Reprenant ici le très ancien débat sur l’Histoire comme science qu’il faudrait pratiquer avec la plus grande neutralité, Traverso nous montre comment nous pouvons le dépasser en prenant notamment l’exemple d’un débat entre deux historiens du nazisme, Martin Broszat et Saul Friedländer. B

Bien qu’issus de la même génération, ces deux auteurs n’ont pas vécus le nazisme de la même façon et ne l’étudient pas non plus avec la même perspective.

L’apport du premier est de considérer qu’il ne faut pas isoler l’histoire allemande d’entre 1933-1945 du reste de son histoire : pour comprendre le nazisme, il ne faut pas partir de l’aboutissement –les camps- mais du début, et étudier le nazisme de l’intérieur de la société allemande.

De plus, malgré la sensibilité du sujet, il faut soumettre le nazisme au même travail d’analyse scientifique qu’à l’ordinaire. Pour cela, il faut exclure la mémoire comme source, qui est pour Broszat un « puissant obstacle moral et politique érigé contre l’effort scientifique d’écriture de l’histoire ».

Friedländer considère quant à lui qu’il ne faut pas négliger le point de vue des victimes : le faire serait relativiser la dimension criminelle du nazisme –et l’inverse, pour Broszat, serait de tomber dans la condamnation morale-. Traverso rejoint l’opinion de Friedländer : l’Histoire comme écrit scientifique d’un chercheur neutre est une chimère. Comme nous le montre depuis le début de l’ouvrage sa volonté de caractériser chaque historien cité, Traverso défend ardemment l’idée que tout historien a une tendance au transfert dont il doit être conscient et qu’il doit maîtriser –on pense par exemple à Hobsbawm, un « spectateur engagé », historien profondément communiste -.

  L’apport des intellectuels exilés

Plus loin, lors du chapitre Exil et violence, Traverso poursuit sa réflexion sur la distanciation de l’historien d’une façon moins polémique en se penchant sur l’apport des intellectuels exilés au cours du XXème siècle : ce sont pour lui des témoins et penseurs privilégiés, qu’une histoire de la pensée critique ne peut se permettre de laisser de côté.

De ce point de vue, Traverso s’écarte des sentiers battus par d’autres historiens ; ceux qu’il citera ne lui serviront qu’à alimenter sa thèse sur le sujet. Cette dernière rejoint son opinion largement défendue depuis le début de l’ouvrage : le point de vue des vaincus est bien plus fructueux et stimulant que celui des vainqueurs. En l’occurrence, le drame de l’exil entraine les concernés à regarder leur présent avec lucidité, et surtout d’une façon rétrospective et unique, très différente des points de vue dominants –que cela soit celui du pays d’accueil ou du pays natal-.

Il entraine d’autre part des brassages culturels foisonnants : tel est
l’exemple de l’exode juif et de l’Atlantique noire, à l’origine d’un « gigantesque transfert scientifique et intellectuel » dans les années 1930 à 1950, qui aurait « déplacé l’axe culturel du monde occidental d’une rive à l’autre de l’Atlantique ».

L’intérêt de ce chapitre réside également dans la façon dont Traverso nous éclaire sur les réflexions de grands exilés, comme Hanna Arendt ou Siegfried Kraucauer.

  La place de la mémoire dans l’Histoire

Traverso conclut son ouvrage sur un trait d’actualité : la résurgence du passé dans le débat politique et social, par l’adoption de lois de mémoire dans divers pays d’Europe.

Il s’agit d’un phénomène nouveau qui réveille les interrogations quant à la place de la mémoire dans l’Histoire, déjà abordées dans le chapitre consacré à Friedländer, et quant à la place de l’historien aujourd’hui.

La mémoire –soit un « ensemble de souvenirs individuels et de représentations collectives du passé » ou encore une « représentation du passé qui se construit dans le présent » - et l’Histoire – soit un « discours critique sur le passé » avec « une reconstitution des faits et des
événements » pour mieux les examiner contextuellement et les interpréter- sont deux concepts bien distincts que les sciences sociales ont voulu séparer tout au long du XXème siècle. En effet, écrire l’Histoire nécessite d’être capable d’une certaine distanciation de l’expérience, à la fois morale et temporelle. La mémoire ne partage pas ces caractéristiques et peut se permettre d’émettre des sentences à l’égard d’un évènement historique.

Aujourd’hui, avec le passage de lois de mémoires, le droit –et derrière les Etats- prétend à statuer sur le passé, et donc de décider des normes par lesquelles une société doit penser son histoire. On comprend tout de suite les dangers auxquels une telle attitude peut mener : pour Traverso, cela signifie que le passé n’est constitué que de mémoire et que l’Histoire n’est qu’un objet annexe.

Néanmoins, il n’oublie pas de noter que l’historien n’est pas une autorité intellectuelle dont la voix doit avoir le dernier mot –ce serait bien difficile, au vu de la diversité des méthodes et des interprétations faites- : son travail est après tout au service de la société.

Au-delà de ces considérations, Traverso pousse son analyse plus loin et cherche à comprendre l’origine d’une telle réactivation juridique de la mémoire. Pour lui, il s’agit d’un trait caractéristique de notre époque, conséquence de la fin des utopies en 1989. A partir de cette date, face à l’échec du communisme, le futur « a cessé d’être porteur d’une expérience susceptible de transcender le présent ». Et une société qui ne croit plus dans un futur meilleur, sans rêves, se tourne inévitablement vers le passé.

Aussi, dans un contexte d’Europe en crise, qui n’est plus le centre du monde et est dépourvue de repères, la mémoire des victimes des violences du XXème siècle et notamment de la Shoah est un moyen de dépasser les frontières nationales, de s’approprier des références communes et de se forger une nouvelle identité. Avec sa volonté affirmée de construire une Histoire du XXème siècle plus globale, Traverso peut voir dans ces mémoires croisées un pas dans cette direction. Cependant, il rappelle la nécessité de prendre une distance critique à leurs égards.

Conclusion

  1989, un tournant majeur

A travers l’étude de la violence du XXème, c’est finalement la remise en cause des utopies révolutionnaires et de l’idée de Progrès qui est questionnée par Traverso. Pour lui, 1989 a été un tournant majeur dans l’historiographie qui a vu trois principales mutations arriver :

  • La mise en avant d’une histoire globale, qu’il défend
  • Le retour de l’évènement dans l’analyse historique
  • Le surgissement de la mémoire

  Une approche globale

La mise en perspective des principaux débats historiographiques du XXème permettent de mettre en relief ces changements. Sur le plan méthodologique, il met en garde contre les interprétations monocausales et sur une approche isolatrice, décontextualisante – même pour des évènements aussi spécifiques au premier abord que le fascisme ou la Shoah-, bien qu’il salue les innovations de certains historiens, notamment en matière d’histoire culturelle.

De plus en plus, et par exemple avec l’aide de la mémoire, l’historiographie s’essaye à une approche globale des évènements : Traverso déplore néanmoins que cette approche soit encore minoritaire. L’outil du comparatisme pourrait y aider, comme il nous le montre à plusieurs reprises, mais il s’agit de l’utiliser judicieusement et avec prudence : tout n’est pas comparable et la difficulté de définir certaines notions comme le fascisme ou le génocide, soulignée tout au long du livre, nous le rappelle.

  Une remise en cause de "l’interprétation neutre"

Cependant, le livre va plus loin que ces trois grandes mutations déjà annoncées dans l’introduction. Plus globalement, Traverso remarque que le rôle même de l’historien a évolué au cours de ces trente dernières années : d’abord parce que le XXème siècle a fait comprendre qu’il n’existait pas d’historien sans vision du monde, et que par conséquent, il n’existe pas d’interprétation « neutre » possible de l’Histoire. Vivement défendue par Traverso, cette remarque nous incite à toujours mettre en rapport interprétation, vie et valeurs de l’historien qui l’émet. Combiné à l‘arrivée des sciences sociales et d’auteurs extérieurs comme Foucault et à l’émergence de lois de mémoire, on comprend que l’historien a du descendre de son piédestal après avoir reconnu qu’il n’avait pas le monopole d’écrire l’histoire.

Comme l’écrit Rosenberg, cité par Traverso, « le droit d’écrire appartient à tous ceux qui disposent des connaissances requises et de l’esprit critique pour le faire ». Dès lors, il est normal que l’histoire soit « un champ de bataille » : ses enjeux clairement politiques dépassent la frontière de la discipline.

L’ouvrage de Traverso met en lumière cet état de fait : « passé et futur se croisent et dialoguent dans le présent, où ils sont fabriqués et réinventés en permanence. L’écriture de l’histoire participe donc d’un usage politique du passé » écrit-il.

  Le point de vu "des vaincus"

Face à cela, pour garder un esprit critique et fouiller plus profondément les évènements du XXème, il est donc nécessaire pour Traverso d’adopter le point de vue des vaincus dont le XXème siècle est largement peuplé : il s’agit là aussi d’un aspect qui lui tient à cœur et qui ressort clairement de l’ouvrage puisque Traverso s’applique à retracer le parcours du XXème siècle à partir de celui de vaincus –historiens comme Hobsbawm, exilés ou victimes et oubliés-. Et c’est plus particulièrement ce choix qui fait comprendre l’attachement mélancolique de Traverso aux utopies déchues, les grandes vaincues du XXème, auxquelles il ne renonce pas, dans la lignée d’Hobsbawm et de Walter Benjamin dont l’influence ici est clairement visible –influence qu’il partage avec l’historien Daniel Bensaïd, à qui l’ouvrage est dédié-.

  Un effort de distanciation avec ses propres valeurs

Néanmoins, Traverso est lucide sur les révolutions et ses attachements de jeunesse : comme il le conseille à plusieurs reprises, il a fait cet effort de distanciation et de regard critique sur ses propres valeurs. Cela permet à son livre d’être un ouvrage extrêmement riche et précis, à l’approche subtile des violences du XXème siècle et des débats qu’elles suscitent. Surtout, il arme le lecteur des outils critiques nécessaires pour comprendre à quel point l’écriture de l’Histoire peut être relative et pour qu’il soit lui-même lucide et vigilant dans tous ses rapports à l’Histoire, que cela soit au fil de ses lectures ou de l’actualité.

Note : Pour aller plus loin et entendre Enzo Traverso parler lui-même de son livre, il est possible de consulter le podcast d’une émission de France Culture dédiée à L’histoire comme champ de bataille et disponible sur leur site : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-humain-l-histoire-comme-champ-de-bataille- interpreter-les-violences-du-xx%C2%B0 .

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