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Mike Davis - City of Quartz

Los Angeles, capitale du futur

mercredi 5 juin 2013, par Cyril Soulaïmana, Louis-Valentin Lopez

 I/ Objectif : déconstruction du mythe de la Cité des Anges

City of Quartz : Los Angeles, capitale du futur, publié pour la première fois en 1990 par Mike Davis, est devenu un classique de la sociologie urbaine. Cet ouvrage dresse un portrait très critique de la ville de Los Angeles et remonte aux origines du développement de l’immense métropole californienne, en mettant à jour les différentes dérives qui ont accompagné son expansion (ségrégation spatiale, militarisation de la vie sociale, repli individualiste, etc.). Dans ce livre, Mike Davis entend bien mettre à jour les paradoxes et contradictions de Los Angeles et, pour ce faire, il commence par fournir un important travail de démystification qui va bien au-delà de la simple critique du grand mythe Hollywoodien incarné par les studios de cinémas et leurs grandes productions planétaires. Il établit, avec une grande précision, l’histoire des représentations successives de la capitale de l’Ouest américain. Cette analyse fouillée des images qui ont fondé le mythe de Los Angeles nous est utile tout au long de l’ouvrage pour comprendre les dynamiques de développement qui ont marqué la croissance de cette ville, ainsi que les jeux d’influences qui caractérisent sa société.

 II/ Les racines positives du mythe

Selon l’auteur, Los Angeles « est […] une métaphore du capitalisme en général » : « ce qui donne sa signification historique – et son étrangeté – à la ville, c’est […] qu’elle est devenue pour le monde entier tout à la fois l’utopie et la dystopie du capitalisme avancé ». C’est en effet à partir de cette représentation commune que s’est construit le mythe de la Cité des Anges sous différentes formes, allant du cinéma à la culture urbaine en passant par la publicité. Le défi que se fixe Mike Davis dans la première partie de son ouvrage est de retrouver les origines de ce mythe et d’étudier la manière dont il a évolué – entre rupture et continuité – pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. Pour ce faire, il remonte aux racines du développement de Los Angeles, c’est-à-dire à la toute fin du XIXème siècle. A cette époque, l’image que l’on souhaite donner de Los Angeles est fortement imprégnée d’une vision romantique. La ville, constamment ensoleillée, est perçue comme un endroit thérapeutique où il fait bon se ressourcer. Le roman Ramona, d’Helen Hunt, participe grandement de l’élaboration et de la perpétuation de ce mythe. On ne représente pas Los Angeles comme une ville, bien qu’elle en revête plusieurs aspects  : on préfère en parler comme d’un lieu paisible et foncièrement rural. C’est cette image que font valoir les promoteurs immobiliers œuvrant au développement de Los Angeles et l’on verra que, malgré la croissance exponentielle de la capitale de l’Ouest américain, cette idée s’implantera définitivement dans la mentalité des habitants. Il s’agit, selon Mike Davis, « de la création d’un passé factice qui, une fois intégré au paysage et à la consommation, est devenu une véritable strate historique de la culture locale ».

 III/ Une progressive dégradation

Mais rapidement, la démystification du « rêve sud-californien » met à jour la réalité du développement urbain en cours sur la côte ouest. Cette expansion est portée par l’exploitation massive de pétrole et la mise en place d’une économie militaire qui demeure jusqu’aujourd’hui – on trouve une quantité impressionnante de bases militaires en Californie. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la peinture pessimiste de la ville de Los Angeles va alors se perpétrer avec l’arrivée d’intellectuels et d’artistes exilés d’Europe. Ces personnalités renouvellent grandement la perception de la Cité des Anges aux yeux du Vieux Continent qui, jusque-là, voyait la Californie comme l’incarnation de la conquête de l’Ouest et la réalisation du rêve américain. « A quelques exceptions près, ils se plaignaient tous amèrement de l’absence de civitas, d’espaces publics, de foules raffinées, d’atmosphère historique et d’intelligentsia critique, toutes chose qu’on pouvait trouver en Europe (et même à New York) ». Cette critique, qui date de la première moitié du XXème siècle, sera largement reprise par les nombreux détracteurs du mode de vie à la californienne et deviendra un lieu commun ; Los Angeles, topos de la ville abêtissante.

 IV/ Un renouveau factice

Pourtant, la ville de Los Angeles semble connaître « un renouveau culturel » et prétend aujourd’hui rivaliser avec des villes de l’ampleur de New York. Des infrastructures colossales dédiées à l’art ont vu le jour en l’espace de très peu de temps. Toutefois, cette politique culturelle, soutenue par le service public, est en fait une stratégie immobilière et publicitaire à peine voilée qui vise précisément à recouvrir le mythe de l’inculture qui germe depuis les années quarante. Los Angeles importe des centaines d’artistes et de figures intellectuelles à grand coups de dollars pour redorer le blason de la région sud-californienne, l’intérêt étant de réaliser une plus-value immobilière dans le Downtown et le Westside, des quartiers déjà très riches. En effet, cette politique n’est en fait qu’une façade qui fait oublier le manque désastreux de moyens investis dans l’éducation et l’enseignement artistique, ainsi que dans les infrastructures communautaires qui pourraient permettre l’émergence d’une culture identitaire proprement angeline. Le Downtown et le Westside deviennent alors des « village Potemkine » qui cachent la misère culturelle des quartiers moins bien subventionnés et pourtant les plus propices à produire une culture « autochtone ». Si bien que ces intellectuels « importés » qui débarquent dans la Cité des Anges se comportent « comme des missionnaires en terre vierge » et regardent avec condescendance la ville qu’ils s’apprêtent à coloniser.

 V/ Biaisé, Mr Davis ?

Néanmoins, il semble tout de même que l’on doive relativiser la qualité objective du travail de Mike Davis. En effet, connaissant les sensibilités marxistes de l’auteur, on peut s’interroger sur l’orientation politique de son discours. Nous l’avons dit, cet ouvrage nous donne une critique virulente du mode de développement de la ville de Los Angeles. L’ironie, omniprésente tout au long du texte, participe à la dénonciation des aberrations sociales et économiques sur lesquelles s’est construite la capitale de l’Ouest américain. D’un pessimisme manifeste quant au passé, au présent et au futur de Los Angeles, l’auteur persiste à dresser un portrait anticapitaliste de cette grande métropole en s’inspirant du modèle de la lutte des classes. On se demande donc si Mike Davis n’est pas en partie prisonnier de son propre mythe, celui d’un idéal marxiste communautaire déchu. City of Quartz s’ouvre d’ailleurs sur la description des « ruines » de la ville de Llano del Rey, un lieu où s’était développée au début du XXème siècle une communauté socialiste autogérée. L’auteur regrette le mythe de cette cité idéale, cette utopie détruite par les promoteurs immobiliers. City of Quartz est, sur un fond de vengeance, l’expression d’une profonde nostalgie aux accents passéistes. Et, bien que nombre des critiques adressées par Mike Davis à la société angeline soient d’une pertinence à toute épreuve, on imagine que son ouvrage aurait eu intérêt à ne pas tant s’appuyer sur une opposition schématique entre les classes dominantes (le capital) et les classes dominées de Los Angeles, laissant trop facilement entrevoir le prisme marxiste d’une analyse biaisée.

 VI/ Un repli inexorable sur la sphère privée

Pourtant, il semble finalement que l’on puisse élargir la critique de Mike Davis en dénonçant le caractère foncièrement individualiste de ces populations angelines complètement dépolitisées, dont la seule préoccupation concerne la sphère privée. Il serait intéressant d’établir un parallèle entre cette situation et les théories de Tocqueville sur la démocratie. On pourrait ainsi observer de quelle manière l’exacerbation individualiste dans les sociétés démocratisées peut conduire à un repli égocentré des citoyens. Tocqueville proposait, pour pallier cet écueil, de renforcer le tissu social qui unit les individus afin de rétablir une forme de solidarité entre les citoyens qui se sont écartés de la sphère politique. De ce point de vue, l’émergence de nombreuses associations de propriétaires pourrait s’apparenter à un regain de démocratie au cœur de la jungle capitaliste et immobilière de Los Angeles. C’est malheureusement le contraire que l’on observe avec l’exemple donné par Mike Davis. La seule solidarité incarnée par les NIMBies est celle d’une classe dominante tournée vers ses propres intérêts et souhaitant maintenir, voire accroître ses privilèges. Le slow growth n’est que l’expression d’un sectarisme rampant qui entretient et stimule des tensions sociales et ethniques dangereuses qui finiront d’ailleurs par prendre la forme d’émeutes violentes, comme à Watts en 1965 et 1992.

 VII/ La sécurité par le langage et les choix esthétiques

En outre, au-delà de la dénonciation d’une politique presque militariste et ségrégationniste que fait Mike Davis, on peut étudier le développement d’un langage sécuritaire fortement ancré dans la culture angeline. L’auteur relève notamment l’emploi récurrent de termes – tels que « zone antidrogue » – utilisés par les médias et les forces de police pour transformer certains lieux de Los Angeles en « nouveau Gaza »19. On voit ainsi se cristalliser tout un champ lexical relatif à la lutte contre le terrorisme pour désigner les endroits les plus sensibles de Los Angeles. Dans cette perspective, on peut élargir le raisonnement de Mike Davis aux nouvelles formes architecturales qui se sont développées dans la ville de Los Angeles. En effet, comme n’importe quel art, l’architecture dispose de son propre langage et d’un champ sémantique spécifique. A l’aide de ce langage, l’urbanisation angeline est parvenue à établir des barrières symboliques entre les différentes couches de la société. L’aménagement de Los Angeles signifie son propre discours, celui de la ségrégation spatiale. On voit par exemple se développer une véritable esthétique carcérale au travers des différents bâtiments qui forment le paysage urbain de la métropole californienne. Associée à des formes plus traditionnelles de discours sécuritaire, l’architecture entretient le climat angoissant et militaire de Los Angeles et dessine des frontières aussi bien matérielles que symboliques entre les habitants.

 VIII/ Bilan du mythe

En définitive, l’ouvrage de Mike Davis nous instruit sur la complexité de Los Angeles. Cette ville fondée sur l’individualisme et l’isolement sépare les individus et détruit le tissu social. L’atomisation de la société y est totale, de sorte que les relations entre les habitants sont désormais complètement artificielles : à Los Angeles, autrui n’existe qu’à partir de l’image qu’il renvoie, tout n’est que représentations. Dans la Cité des Anges, le réel a disparu, il ne reste plus qu’un lot de fantasmes concernant la ville, ses habitants, son rêve américain, ses peurs, sa lutte des classes, son hyper-capitalisme... On comprend ainsi les dérives qui ont marqué le développement de la cité angeline. Finalement, cette métropole pleine de contradictions concentre nombre des questions urbaines les plus cruciales de notre ère. En cela, elle est un laboratoire du futur, une « boule de cristal » nous permettant de connaître notre avenir.

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