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Cerise sur le béton

vendredi 10 mai 2013, par Jeanne Grosseau-Poussard

 Introduction

La cerise sur le béton

La Cerise sur le béton est un essai ayant pour objet principal les violences urbaines, leurs causes et la manière dont elles sont présentées à la société. L’essai s’élargit ensuite au libéralisme sauvage, notamment par le biais d’un État soumis aux ploutocrates et par une américanisation de l’Europe.
Par sa position, professeur de philosophie dans un lycée de « zone sensible », Vincent Cespedes dresse le portrait de l’Aphélie (lieu le plus extrêmement éloigné du Centre : centre des richesses, des épanouissements. Lieu d’exclusion, de précarité et de déshumanisme) avec lucidité au moyen de la psychologie, la philosophie, la sociologie et de son expérience personnelle.
La régression semble être générale et V. Cespedes en appelle donc à une « néorésistance » forte, qui démêle, démonte l’extension tentaculaire d’un libéralisme devenu totalitaire, frappant les corps et les esprits, les langages et les désirs, entraînant une déliquescence généralisée de la fraternité sociale.
Dans cet ouvrage la critique est forte, quasiment totale : le Système et ceux qui l’entretiennent sont les principaux visés mais ceux qui le subissent, les fonctionnaires ou le jeune de banlieue, sont aussi mis en question.
Les causes, les conséquences des violences urbaines sont montrées, examinées et violemment critiquées. Différents outils sont utilisés par Cespedes pour analyser ce paysage. Le style d’écriture produit pour sa part un effet que nous analyserons tout d’abord. Le fond se sépare ensuite en trois parties : la Jeunesse sacrifiée, l’Education sacrifiée, et la Femme sacrifiée.

 I. La philosophie par le jeu de mot

On voit l’intérêt de la position de Cespedes, philosophe et professeur de lycée, dans son style d’écriture. Cette position l’amène à réfléchir non seulement sur le fond des problèmes, mais également sur la forme de la transmission : la linguistique. En effet, l’importance des mots et des concepts est prégnante et très intéressante dans cet ouvrage. Le titre, La cerise sur le béton, est représentatif de l’expression de Cespedes, entre le jeu-de-mots-concept, la poétique et son style décomplexé. Il paraît important de mettre en lumière les concepts centraux utilisés, dont le glossaire est ajouté en fin d’ouvrage, avant d’en venir au commentaire littéraire.

a. Les concepts centraux de La Cerise sur le béton :

Aphélie : point socio-culturel le plus éloigné du Centre. Lieu d’exclusion et de réduction de la démocratie. Les Aphéliens en sont ses habitants.
Système : Ensemble des procédés visant à conserver et étendre l’ordre néo-capitaliste et la globalisation.
Être/Avoir : L’Avoir est la virtualisation de l’Etre. L’Etre recense les valeurs, les idées, les actes, les oeuvres, et l’Avoir est le mode de présence au monde seulement constitué par la consommation, l’apparence.
Oxymore : Concept très utilisé, c’est, comme en linguistique, la contradiction interne de deux termes. Au niveau politique il s’illustre par un verrouillage, une aporie, dûe à une contradiction entre ordre et but, volonté et moyens. En psychologie aussi, il amène à l’aporie, aux douleurs, à la violence.
Hamstérisation : Dressage mental, par le divertissement, la publicité. Produit le déplacement de l’intelligence de l’Etre vers l’Avoir.
Abcès / Décès : difficulté psychologique. Impossibilité de se sentir appartenir au monde. Le Décès est le retrait psychologique de l’individu, le repli. Et l’Abcès l’impossibilité psychologique de faire le Procès du monde, par une attention sans cesse convoquée : à cause de l’hamstérisation par exemple, ou d’une déficience d’intégration.
Néoresistance : Datée par Cespedes en 1996 ; c’est l’ensemble des contre-pouvoirs affairés à déconstruire les verrouillages du Système, à influer sur lui pour créer une Mondialisation des consciences (mise en commun des idées, des cultures, des savoirs).
Passe par des producteurs d’idées, mais aussi par la violence physique.

b. La philosophie par le jeu de mots : les néologismes

Cespedes créé un grand nombre de ce que certains appelleraient barbarismes ou néologismes. Ce sont des associations étymologiques, des accolages de mots parfois teintés d’humour. Des parties sont dédiées à l’analyse de la déliquescence du français, notamment en Aphélie : la perte de niveau d’expression dans des lieux comme les banlieues supprime chez les jeunes la capacité de recul sur le mot utilisé, la distinction signifiant/signifié, l’image suggérée derrière le mot. Elle supprime l’esprit critique qui est enfermé dans la triade TV- Pub - Jeux vidéos et les valeurs convoquées de l’Avoir.
Ainsi, Cespedes essaie de redonner du sens aux mots, de les rendre plus puissants, forçant parfois l’étymologie. Il parle par exemple de « pubtréfaction » des médias ; du « maldire » qui caractérise l’expression des Aphéliens ; des « dysfonctionnaires » que sont les professeurs et les policiers des cités.
Ce sont des néologismes qui deviennent des « mini-concepts » et rendent la lecture plus agréable.
Le « Bidule » par exemple, est la marchandise. Cespedes s’en sert pour développer ses analyses psychologiques des effets de la publicité. Le « tittytainment » (contraction de titty et entertainement ) est le divertissement par le « désir du téton ».
De nombreux barbarismes non-conceptuels sont également utilisés. Une dissonance, une pique est créée, et le style n’en est que plus vivant. Les développements sur la psychologie de ‘types’ (« caillera », « adulescent », jeune « hamstérisé ») en sont par conséquent enrichis.
Par exemple : « L’individu aura tendance à « sloganiser » son discours ».

Par ailleurs, insistant fortement sur l’amalgame, la synéchie et l’incohérence dissimulée, propre au langage « marchand » et source d’hamstérisation des jeunes esprits, on devine l’intention forte que Cespedes a d’illustrer sa volonté, de redonner du sens aux mots, aux expressions. Son style parfois non-académique s’intègre dans ce dispositif.

c. Le style ‘brut de décoffrage’ et poétique : un moyen de mettre à vif ?

« Jamais les idées ne suffisent : il faut mettre à vif la condition humaine » écrit Cespedes en fin d’ouvrage.
Il s’attelle, par son mode d’écriture, à déclencher des affects, à montrer des images « qu’on prend dans la gueule » grâce à la philosophie et son objet, le désastre libéral, par des approches sociales, psychologiques, relationnelles.

Cespedes utilise par exemple une écriture « bariolée » : Il fait un grand usage de guillemets, de mots en italique qui l’aident à illustrer sa pensée et à introduire l’ironie. De plus, un langage parfois vulgaire est mêlé au plus soutenu. Les mots du langage des banlieues sont très présents, les vulgarités, le style très brut est inséré dans les démonstrations : “renoi”, “rebeu”, “bloc”, “pute”, “niquer”. Des expressions comme « le cul entre deux chaises » ou « se faire mettre » et/ou autres particularités du langage familier sont employées. Il nous parle de la « sodomie optimale » de l’Aphélie par le Système.
L’humour, voire la poésie, s’y ajoutent lorsqu’il aborde certains sujets tels que la concurrence des quartiers en matière de viols en réunion, il parle de « légendes zobcènes ».
On remarque aussi l’utilisation très prononcée de phrases courtes à très courtes. Il y a une utilisation du « moi », du « je » ou de passages entièrement à la 1ère personne pour illustrer le sentiment de l’individu-type dont il développe la psychologie. L’utilisation des procédés poétiques comme les assonances et les allitérations est fréquente :
« L’Europe est invitée à devenir le remake des USA. Avec ses héros à elle, ses infos, ses logos, son prolo, son Euro » ou le chiasme « l’homme a besoin d’amour pour connaitre le bonheur de vivre libre ; la femme a besoin de vivre libre pour connaitre le bonheur d’aimer »

Cespedes, par son style d’écriture et sa sollicitation des affects fait un appel au corps du lecteur, notion importante pour l’auteur. Son appartenance à l’Aphélie nous oblige à lui reconnaître une profonde connaissance des psychologies, des sentiments et des ambiances des banlieues. La violence, la cruauté, la déliquescence de la confiance en soi dans l’Abcès ou le Décès sont donc également illustrés par le style d’écriture de Cespedes. En plus de nous exprimer des idées, il nous fait sentir des images.

On peut cependant apporter des nuances à ce procédé. Le non-académisme et la provocation sont agréables à la lecture, mais le style parfois dithyrambique fait sourire, voire décrédibilise certains arguments. Il apparaît à certains moments que la seule force de l’argument, dont Cespedes se permet l’économie de la démonstration, réside dans la poétisation de sa formule.

  II. La pieuvre libérale-totalitaire

Les thèses de l’ouvrage sont diverses et recouvrent plusieurs domaines. La thèse centrale de Cespedes concerne la situation des « violences urbaines » dans le « Système » :
Cespedes se montre radical, annonçant que le Système (entendons ici médias et politiciens) se satisfait sincèrement d’une situation détestable en banlieue.
La médiatisation des événements de violences en banlieues efface les causes fondamentales de ces violences. On parle d’exclusion, de ‘manque de chance’ au lieu de parler d’oppression, comme le voudrait Cespedes. La médiatisation porte également en elle l’image-spectacle, exponentiellement, l’engrenage des violences. Les partis politiques insistent sur le thème de la sécurité, première source d’amalgame avec l’immigration.
Cespedes annonce à ce titre un cercle vicieux, les médias et les « violents urbains » coopérant malheureusement à la destruction de l’harmonie de ces zones.

Les théories de « complots », quelles qu’elles soient, ne sont jamais sérieuses, car elles effacent la contingence des personnes de pouvoir et la limite dans le temps de leur pouvoir.
« La Jeunesse sacrifiée », son premier pas, a donc pour tâche de montrer la difficile situation des jeunes de banlieue : celle d’une révolte sans ambition, d’une révolte adulescente et contre-productive, à la place d’une révolte « adulte », seule capable de porter une force.

a. la Violence adolescente

Les « violences urbaines » ont montré une chose : ses acteurs n’ont pas déclaré une seule ambition de révolte contre le Système « néototalitaire » qui pourtant les écrase. Les messages en substance de leur révolte ont toujours été l’envie profonde d’y appartenir, d’y pénétrer, d’enfin avoir accès aux rêves promis et promus par les antennes communicantes de ce Système.
Logique adolescente, donc. Dans toutes les révoltes ambitieuses (mai 68 pour la dernière en date), les dominés ont eu pour pré-réflexion : « ce système nous oppresse, dénonçons-le ». En Aphélie, la pré-réflexion était : « terrorisons le pour qu’il nous ouvre une porte ».
À l’écoute de ‘consciences’ vraiment adultes de l’Aphélie, notamment les artistes (le groupe NTM étant l’un des plus intéressants), toutes les germes d’envie adulte de destruction du Système sont présentes, les raisons sont exposées, les conclusions sont logiques et légitimes. Le feu aurait dû prendre depuis longtemps.
Mais les jeunes de l’Aphélie ne réussissent pas à passer de la colère à la colère adulte, la « vengeance » pensée, qui implique dénonciation pertinente et constitution de vraies forces par le groupement. C’est, d’après Cespedes, la déliquescence de la parole, les lacunes culturelles, le « maldire », qui entraînent le mal-pensé, le mal-réalisé et qui envoie la colère des aphéliens dans l’Abcès.

Alors que les manifestes poétisés du groupe NTM (rares sources littéraires internes à la banlieue, souvent citées par Cespedes) déclarent entre autres : « Notre tour est venu, à nous de jeter les dés ; décider donc, mentalement de s’équiper » ou demandent « Où sont nos repères, qui sont nos modèles ? », les jeunes de banlieue paraissent strictement incapables de penser ces phrases, pourtant lucides, de leurs aînés artistes.
Culturellement lâchés par l’État et son École, compressés par les médias ‘pubtréfactés’, subissant et intégrant les valeurs d’individualisme et de présentéisme , ces révoltés dirigent leur colère de manière adolescente, par la Cruauté, l’aigreur, le racisme anti-blancs, anti-prof, anti-flic, anti-tout.
Leur psyché, atrophiée, « Décédée » ou « Abcèdée », les mène à cracher sur chaque tête paraissant privilégiée ou défendant le privilégié : le flic, l’enseignant, le jeune blanc, voire celui qui travaille, y compris l’ouvrier. Plus aucune distinction, plus aucune analyse n’est à l’œuvre dans leur colère.

Dès que leur colère redevenue primaire, adolescente, se mettra en action (thèmes sensibles des tournantes, des casses, des révoltes urbaines), les médias se chargeront d’exploiter ces faits en leur profonde défaveur, les politiques répondront par un sécuritarisme classique et l’Abcès gonflera encore.

b. La psyché libérale-totalitaire : les jeunes de l’Aphélie attaqués et démunis

Ainsi, Cespedes nous propose de penser que l’Europe est invitée à devenir le remake des USA. Le matraquage est complet : communicationnel, artistique. Tout est orienté vers le seul rêve de la réussite financière individuelle.
La publicité, les valeurs induites paralysent les cerveaux de plus en plus jeunes. D’après Cespedes, l’État, perdant son contrôle sur les masses, se serait tourné dès 68 vers un mode de domination présent dans le monde anglo-saxon : le divertissement à grande échelle.
De manière radicale, Cespedes expose un abrutissement généralisé des jeunes générations contre lequel la résistance semble infime. Ses démonstrations, très intéressantes, utilisent la sociologie et beaucoup de psychologie. Au delà des lieux communs de perte de sens critique face aux ‘tittytainment’, des éléments très précis sont avancés comme la différence de rapport entre nos corps et le temps suivant l’âge. L’enfance et l’âge avancé sont les moments où le corps et l’esprit ont une sensation du temps distendu, contrairement au centre de la vie où le temps « file ».
La publicité, centrale dans ses thèses, est une entité qui s’impose jusqu’aux tréfonds de ces éléments : elle accélère le temps de nos désirs lorsqu’il devrait être long pour leur permettre de se constituer de manière claire. L’Avoir domine l’Être.
De plus, « On ne vénère que ce qui rend vénère, parce que inaccessible » : adoration des marques, perte de l’énergie à pourchasser le « Bidule », en somme, c’est une hamstérisation générale.

L’importance du langage est également remise au centre par Cespedes. C’est dans le même temps les lacunes langagières qui rendent démunis les jeunes de l’Aphélie et qui les empêchent d’initier toute révolte adulte.
« Le jeune de l’aphélie que le maldire aliène n’a absolument aucun moyen de protection contre l’infantilisation. Le langage l’engage. S’il part suivre pacifiquement une manif lycéenne, il finit toujours par traverser les portes vitrées pour brouter du Lacoste en troupeau. Deviens ce que tu es : non pas vert crocodile mais bélier qui fonce, tête baissée tête vide, pour combler le maldire avec des marques jusqu’aux trous de nez. Détournement de mineurs. »

C. le langage et le raisonnement : nécessaires à la révolte adulte.

Le langage doit passer avant tout par l’apprentissage. Cespedes dit que la maîtrise du langage permet de « se désengluer du présent dictatorial, de transformer le réflexe en réflexion. [...] La réflexion, verte ou mûre, procède du langage ».
A propos de cette distorsion du temps sur nos corps à différents moments de la vie, Cespedes montre que le temps nous parait long, jusqu’à onze ou douze ans, car jusqu’à cet âge, nous subissons plus le langage que nous ne l’utilisons. Ensuite, à l’âge adulte, on a conscience de maîtriser le langage, de dire, d’aller à l’essentiel : c’est « accomplir notre présence, faire le Procès du réel et de nous-mêmes ».
L’adulescent n’est donc pas capable de cela. Il est absenté du monde.
C’est un des points, semble-t-il, les plus fins de l’ouvrage pour comprendre le désarroi des populations aphéliennes.
Comment atteindre la révolte adulte dans ces conditions ?

La première et essentielle initiative à prendre est donc la lutte contre le maldire. Rien n’est perdu, le rap, le tag, voire le verlan, sont des symptômes de tentative de réappropriation du verbe.
Avec, pour le verlan, une mention péjorative de la part de Cespedes : cette nouvelle langue ne rend pas à son utilisateur la capacité du Procès du monde, il le précipite au contraire dans le parler-vite, et, par son caractère de langage « de survie », conditionne encore plus leur lacunes linguistiques. D’où l’importance de dispenser une éducation forte, un apprentissage de la langue évitant sa dénaturation par les effets de mode, les amalgames et réductions.

  III. Problèmes étatiques. Justice, Éducation et responsables.

Où donc trouver, nommer des responsables dans un système si verrouillé ?
Cespedes critique en détail chacune des erreurs de chaque élément de ce système, rappelant évidemment la soumission des États et des exigences démocratiques et syndicales aux exigences ploutocratiques et « néolibérales ».
« Chaque mesure édictée dans le but de rapprocher soi-disant la périphérie du centre conduit à creuser son éloignement. » déclare-t-il, radical.
Il critique non seulement l’École, mais aussi la justice, les intellectuels, la philosophie etc...

« L’Éducation sacrifiée » est son deuxième objet majeur de critique.
L’école est la première responsable de la chute de l’apprentissage efficace du langage.
Elle ne sait plus apprendre la langue. Elle noie le poisson, s’adonne au pédagogisme. Elle est en même temps prise en étau par des élèves qui ne la respectent pas, et des parents qui la méprisent. L’État est aux abonnés absents et laisse les professeurs pris en otage entre l’autorité parentale et le laxisme dicté par la hiérarchie.
Le peu d’entraide est également remarqué, la critique d’une séparation entre capétiens et agrégés est soulignée. Les professeurs seraient des « dysfonctionnaires » et l’école une « logorrhée de silence ».

La critique du système éducatif concret s’accompagne de celle de la justice.
La ligne de conduite favorisée par l’État est donc de relâcher les petits délinquants, de favoriser le laxisme et de laisser les enseignants dans le chahut au lieu de forcer la transmission des savoirs, de garder les enfants dans les écoles et de punir la criminalité. L’État laisse donc selon Cespedes l’école et la justice se décrédibiliser, se décourager.
Il met en cause des associations comme SOS racisme ou le mitterrandisme complaisant avec la petite délinquance. Il parle d’« abdication de l’humanisme législateur face à l’inhumanisme du management ».

Les journalistes sont évidemment eux aussi responsables, trop peu critiques et en plein dans le piège de l’Oxymore.

Cespedes est dur avec ses collègues professeurs et dur avec ses confrères philosophes. Ils ont, selon lui, « démissionné depuis 1945 ». Cespedes ne s’inscrit sûrement pas dans la lignée philosophique platonicienne, idéaliste, mais il laisse penser que le matérialisme ne lui conviendrait pas non plus. Provocateur, il se met sans arrêt en dehors de ces lignées : il parle de « philosophie du XXIe siècle » à plusieurs reprises et fustige la pensée selon laquelle la nature humaine n’aurait pas d’âge et qu’elle subirait des constantes. Vaste débat. Il critique les comportements philosophiques classiques, et malgré quelques références à Voltaire ou Descartes, il regarde très peu en arrière : « On veut croire que les pensées passées détiennent les arcanes du présent ».
Il se fait encore plus sévère sur l’université, versant à ce sujet dans la critique trop radicale :
« L’université ramollit les débats et chipote benoîtement sur les mots ; le CNRS sert souvent de planque juteuse à de lâches décatis, qui se cacheront encore derrière un millier de références pour ne pas oser l’authentique audace de penser et qui, pleins de condescendance envers le tiers-instruit, attendrons la moindre neorésistance pour pinailler en tant qu’experts, clouer les becs, et nananère. »

Après avoir traité les chercheurs du CNRS de décatis planqués et l’université de ramollisseuse de débats, que nous propose Vincent Cespedes pour rendre à l’Aphélie ses moyens d’une résistance mûre ?

 IV. L’humanisme de Cespedes

Le dernier chapitre, la « Démocratie sacrifiée », se fait attendre. Il arrive après 250 pages de démonstration par des thèses très fines, très pertinentes de l’atrophie de l’Aphélie, de ses tenants psychologico-historiques, des verrouillages du système qui approfondissent cela, des solutions ou des propositions.
L’homme de pensée, mais aussi de « terrain », va nous dire ce qui fonctionne, comment réintéresser les jeunes aphéliens à la grammaire, comment redonner à l’enseignement une digne efficacité.

Le lecteur est vite déçu. Par un volte-face cohérent, il nous déclare que son essai (essai en italique) se veut « poétique tentative », qui chercher « moins à faire agir qu’à faire espérer ».
Des ressemblances avec le mouvement situationniste peuvent être trouvées. L’esthétique est centrale et les prétentions du penseur s’arrêtent à la peinture d’un État, à la mise en garde contre ses mirage et à l’exposition de ses conséquences. Le « Système » est si verrouillé, si hégémonique, qu’avant toute proposition, il faut exposer et dénoncer prévient Cespedes.

Ses propositions restent donc de l’ordre de l’idéal et contrastent fortement avec la matérialité de ses précédentes analyses.
Il n’en reste pas moins que son style reste très agréable. Cespedes recommande sans arrêt le progrès, le dépassement des inhumanités, le redressement de la France, la Mondialisation des intelligences, l’ouverture à la Féminité. Il travaille d’ailleurs (et depuis cet ouvrage) sur la notion très ‘séduisante’ d’ « onde de charme » comme une réponse.

Cespedes lance un appel à plus de fraternité, de féminité, d’humanisme. Il veut appliquer la philosophie au monde, la faisant joindre le poétique et le politique.
Sa « néorésistance » veut allier la philosophie et l’art, mondialiser les idées et les cultures. Elle veut penser contre et s’emparer des nouvelles technologies.
Cherchant peu à proposer des moyens concrets (à part le fédéralisme européen), il veut plutôt nous donner les cartes permettant de répondre à la question : « comment sublimer notre instinct cannibale ? »
C’est la nouvelle légitimité du philosophe. Profondément engagé, il doit réaffirmer l’Etre. Profondément « jeune », il doit penser avec l’art, avec excès.

Mais lui, seul, demande trop peu, ou demande trop : il propose à la France de « lâcher le bureau et croire en la poésie », il demande à ceux qui fortifient le système « reconnaître une fois pour toute leur mauvaise foi et demander pardon »  ; il dit à la jeunesse : « ne dépense pas ; dépense-toi ! »

Nous sommes obligés, donc, de pleurer la faiblesse concrète des propositions de néorésistance. En revanche, on se doit de reconnaître le rôle d’un ouvrage comme La Cerise sur le béton. En effet, Cespedes est penseur dans l’impensé le plus fort : le monde exclu (pour lequel le concept d’Aphélie est parfait). Il est penseur de cet endroit du monde que personne n’ose penser acteur dans cet environnent. Un environnent qu’il est des plus nécessaire d’étudier puisqu’il est le paradoxe du capitalisme et du Système : la misère la plus profonde dans les régions du globe les plus riches ; l’auto-destruction de ses habitants dans des pays les plus civilisés.

La question qui est posée est, qu’au XXIe siècle, le « Système » dont nous subissons le joug est plus complet, total, que jamais. Il apparaît donc que des points de vue des corporations, des morceaux de l’humanité ne peuvent pas, seuls, lutter. C’est bien dans un ensemble de consciences qu’une lutte dépassera les cadres et les plafonds qui lui résistent encore. Et la néorésistance de Cespedes en est un des états-major.

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