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Le perdant radical, Essai sur les hommes de la terreur, Hans Magnus Enzensberger

Pour Hans Magnus Enzensberger, cela ne fait aucun doute. Ce sont des « perdants radicaux » qui répondent aux mêmes caractéristiques et dont il dresse ici le portrait : des hommes à la recherche désespérée du bouc émissaire, mégalomanes et assoiffés de vengeance, chez qui s’allient obsession de la virilité et pulsion de mort. Un assemblage fatal qui, en définitive, les conduit, quand ils se font exploser, à se punir et punir les autres de leur propre échec (4ème de couverture).

mercredi 8 mai 2013, par Maëlle Russier , vincent pujol

Compte rendu de lecture par Vincent PUJOL

Mis en ligne et corrigé par Maëlle RUSSIER

Titre  : Le perdant radical, Essai sur les hommes de la terreur
Auteur  : Hans Magnus Enzensberger
Publication  : 2006

 Présentation générale

A la fois journaliste, écrivain, et poète, Hans Magnus Enzensberger se caractérise par le regard critique, parfois acerbe, qu’il porte sur son environnement social et qu’il retranscrit aux lecteurs à travers ses œuvres. Il s’improvise ainsi ethnologue, comme dans Mittelmass und Wahn, ou bien anthropologue comme dans Aussichten auf dem Bürgerkrieg, par la description de certains comportements humains endogènes à une société civile. Il y expose plus particulièrement la propension des êtres humains à commettre des actes ignominieux et organisés, avec une totale conscience de la conséquence de leurs agissements. C’est ce même cheminement intellectuel qui le conduit à réaliser « Le perdant radical, Essai sur les hommes de la terreur », en 2006. Il élabore un lien étroit entre des meurtriers ou des suicidaires aux profils très différents, en passant du père de famille au terroriste islamiste. Il essaie de comprendre les processus psychologiques qui ont conduit un Homme à se sentir exclu de la société dans laquelle il vit et à commettre des actes de destruction, et même souvent d’autodestruction, qualifiés d’« incompréhensibles » par les médias. Il dresse ainsi le portrait de ces hommes « invisibles », qui perdent progressivement le sens des réalités, et dont la colère n’est pas entendue. S’il met en exergue leurs responsabilités, il remet également en cause certaines institutions et certaines évolutions sociétales qui n’ont pas su s’adapter aux nouvelles attentes des populations. L’ensemble des éléments amènent le lecteur à se poser la question suivante : comment notre société moderne a-t-elle conduit à l’émergence et à l’affirmation de perdants radicaux ?

  Une société de perdants radicaux ?

Les perdants radicaux dans la société

La présence de perdants radicaux paraît légitime et nécessaire dans une société qui prône la compétition et la maximisation du profit. Sans eux, il n’y aurait pas de « gagnants radicaux ». Les individus qui détiennent le plus de richesses ont donc tout intérêt à ce que cette situation perdure et que le nombre de perdants continue à croître. Au-delà de cet élément, nous constatons au quotidien que notre société s’organise autour de ces perdants qui non seulement ne sont pas exclus du système, mais qui au contraire en font pleinement partis. Contrairement aux préjugés, ces individus en mal-être participent également au bon fonctionnement de la société (services sociaux et de santé, psychologues...).

La majorité des perdants radicaux ne passent pas à l’acte et peuvent manifester leur mécontentement par d’autres voies. Les associations ou même les partis politiques jouent à ce titre le rôle de catalyseur. Le score très élevé de Marine Le Pen aux élections présidentielles de 2012 a parfaitement révélé ce phénomène, même si d’autres facteurs ont participé à la montée du Front National. Ce type de parti diffuse une idéologie dans laquelle les perdants radicaux se reconnaissent et s’unissent. Ils définissent ainsi un ennemi précis qui donne davantage de cohérence à leur lutte. De plus, l’inertie de groupe créée par les autres militants leur confère une nouvelle raison de vivre et les désenclave de leur isolement. Ils sont confrontés à d’autres personnes qui partagent un sentiment de défaite et des opinions communes. Non seulement ils se sentent à nouveau utiles, mais même indispensable face un ennemi grandissant. Ils participent bien alors à la vie sociétale et même démocratique en favorisant la pérennité de partis extrémistes.

Les perdants radicaux face aux gagnants radicaux

Malgré leur intégration au sein de la société, les perdants radicaux peuvent également rejoindre des groupes bien plus extrémistes, en dehors du processus démocratique, et procéder à des vagues d’éliminations sans le moindre sentiment de culpabilité ou de dégoût. La vie n’a plus de valeur à leurs yeux, qu’il s’agisse de la leur ou de celle d’autrui. Leur unique objectif est de détruire. Hans Magnus Enzensberger dit ainsi que « la susceptibilité du perdant augmente avec chaque amélioration qu’il constate chez les autres ». Il veut donc entraîner le reste du monde dans sa chute, « car le but du perdant radical est justement de faire du plus grand nombre possible des perdants ». Nous en revenons donc indirectement à l’idée de « gagnants radicaux ». Certains ont réussi au détriment des autres et ils sont par conséquent responsables de leurs déboires. Le perdant radical adopte ainsi une vision très manichéenne. Il oppose la réussite à l’échec sans compromis. Il n’envisage pas l’existence d’individus qui se trouveraient à un niveau intermédiaire ou bien même dans une situation encore plus critique. Au-delà de la dangerosité que ces réaction impliquent, le perdant radical crée au sein de la société de l’irritation et même de la peur ; de par l’ angoisse qu’il peut déclencher via les actes qu’il commet, mais aussi parce qu’il exprime un mal-être partagé par de nombreux individus qui peuvent se reconnaître en lui. Le perdant radical n’est pas un homme différent des autres initialement, il le devient sous la pression de nombreux facteurs. Ainsi chacun peut être amené à le devenir.

Si la présence de ces perdants est à déplorer, elle permet néanmoins de mettre en exergue les incohérences et les faiblesses d’une société qui doit tendre vers plus d’égalité, de liberté, et de prise en charge de l’individu. Cependant, comme le souligne Hans Magnus Enzensberger, le libéralisme ne constitue pas la meilleure réponse à la radicalisation. Elle risque au contraire de l’exacerber en laissant la violence se généraliser et en offrant aux partis extrémistes la possibilité de justifier leurs discours de haine et d’exclusion. En somme, si la société ne peut pas éviter le développement de perdants radicaux, elle ne doit en revanche pas prendre le risque de favoriser leur accroissement au risque de voir s’opérer un basculement vers des régimes autoritaires.

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