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Conférence de Geneviève Fraisse "À côté du genre, sexe et égalité"

vendredi 22 mars 2013, par lettres-scpo

À côté du genre, sexe et égalité

Le 13 Mars 2013 se tenait une conférence de Geneviève Fraisse à l’Université de Poitiers dans le cadre des mercredis de l’ENSIP en collaboration avec l’Espace Mendès France. Geneviève Fraisse est une philosophe et historienne de la pensée féministe, mais également directrice de recherche au CNRS et ancienne députée au Parlement Européen.
Intitulée « à côté du genre, sexe et égalité  » son intervention consistait à exposer le concept de genre qui est souvent mal défini ou mal utilisé, ainsi que de questionner l’histoire des sexes.
Elle commencera donc par faire un rappel de vocabulaire : la « théorie du genre », ça n’existe pas ! La notion de genre a été créée dans le but de proposer un champ de connaissances : « le genre c’est un outil conceptuel ». Cette création remonte aux années 1960 aux États-Unis où, en anglais, le mot « sexe » est plus restrictif qu’en français et désigne seulement le sexe biologique. C’est donc par nécessité de créer un mot plus large qui désignerait aussi le « sexe social »qu’est apparu le « gender ».
De plus, elle remarque que cet objet qu’est le genre, n’était pas identifié dans le champ de la pensée philosophique. Sa création permet donc l’identification d’un champ de construction d’un savoir, mais pas de théorie. Pour Geneviève Fraisse, il est très important de garder la distinction entre sexe et genre car lorsque l’on perd du vocabulaire, on perd de la pensée. Elle note que le mot « genre » est utilisé à tort et à travers, l’ambition de ce mot était de dire « différence des sexes », il n’y a donc pas plusieurs genres car il y a une différence entre deux sexes. En ce sens, il est important de garder le mot « sexe » pour permettre d’autres distinctions : « Dans la vulgate, on dit que le genre est le sexe socialement construit, alors que sexe désignerait le sexe biologique. Or, c’est une erreur ! ». Sexe et genre posent la hiérarchie des sexes, donc de la domination masculine et de l’émancipation des femmes.
Cette philosophe expose que l’opposition Nature – Culture, est de moins en moins une clé de lecture des rapports hommes-femmes. Ce paradigme est épuisé aujourd’hui. Dans la célèbre phrase de Simone de Beauvoir tirée de son ouvrage Le Deuxième sexe : « on ne naît pas femme, on le devient », ce qu’il faut retenir c’est le mot « devenir », car pour cette historienne de la pensée féministe, ce qui est important c’est que les sexes fassent l’histoire. L’obstacle à la pensée de l’égalité des sexes est la question de l’historicité, le grand obstacle c’est de dire que ce n’est pas de l’histoire. On ne peut pas dissoudre la dualité des sexes dans le genre, car l’histoire s’est construite sur la différence des sexes. Néanmoins, elle remarque que les penseurs se sont épuisés à définir la différence des sexes alors que l’enjeu n’est peut-être pas là. Il serait plutôt du côté de la question « De quelle manière la différence des sexes fait-elle l’histoire ? »
En tant qu’historienne, elle montre que la pensée de l’égalité entre les hommes et les femmes est une pratique ancienne : on la retrouve dans La Politique de Platon, puis aux XVIIème et XVIIIème siècles avec Poulain de la Barre qui écrit un traité de l’égalité des sexes (De l’Égalité des deux sexes, 1676), il y démontre que l’égalité totale est possible : elles pourraient gouverner, mais (car il y a toujours un mais) on ne va quand même pas leurs accorder le pouvoir. Effectivement, cet auteur s’appuie sur la philosophie cartésienne qui met l’idéalisme au service de l’égalité des sexes : on sépare le corps et l’esprit, or l’esprit n’a pas de sexe, et puisque autant les hommes que les femmes ont un esprit, ils sont par définition égaux.
La Révolution française de 1789 voit les femmes inclues dans la question collective, on les laisse participer puis on les arrête. À ce moment, naissent les premières revendications féministes pour lutter contre cette non-inclusion, alors qu’elles ont pris part aux insurrections. Olympe de Gouges rédige en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne pour dénoncer cet état de fait. Enfin, depuis le XIXème siècle, les femmes acquièrent de plus en plus de droits et accèdent pleinement à la citoyenneté.
Toutefois, il reste ancré que les femmes font les mœurs, elles sont en charge de l’espace privé, alors que les hommes font les lois, ils sont dans l’espace public. Ce partage sexué des tâches est un modèle qui persiste, et qu’il est très difficile de faire bouger. Nous vivons dans une démocratie exclusive mais pas excluante, c’est-à-dire que les femmes sont des citoyennes reconnues mais ne peuvent ou ne veulent pas exercer leurs droits, elles doivent donc avoir recours à des stratégies pour accéder à l’espace public (mesures de parité par exemple).
Aujourd’hui, le mariage pour les couples de même sexe pose la question de la confusion des sexes. La société française a peur de cette confusion pour penser l’égalité. Or, le concept d’égalité ne se pense pas seul, il va de pair avec la notion de liberté  qui s’articule autour de la différence des corps. Pour Geneviève Fraisse, nous sommes rentrés dans l’ère (ou l’aire) de la controverse : quelles sont les finalités de l’émancipation des femmes de nos jours ?

Suite à cette intervention, une discussion s’engageait avec le public et la philosophe revint sur la thématique des moyens d’action employés par les féministes, et particulièrement sur le cas des Femen, de nouveau mis sous le feu des projecteurs par un documentaire diffusé sur le 5 Mars 2013 par France 2. Elle tient à préciser qu’il faut les distinguer des Pussy Riots ou des femmes membres du collectif La Barbe. Effectivement, les Femen sont visuelles, elles existent grâce à l’image, aux médias. Au contraire, les Pussy Riots sont masquées et déclament un texte très argumenté, donc on s’intéresse à ce qu’elles disent et moins à ce qu’elles montrent. Néanmoins, les Femen posent la question de la nudité, qui ne renvoie pas forcément à la différence entre le masculin et le féminin. Nietzsche voyait dans le nu un certain rapport à la vérité. Ainsi, elles portent un message (de vérité) sur leur corps nu d’abord, puis sur leur corps de femme. Pour Geneviève Fraisse, les Femen ont réussi à interpeller, elles délivrent un message politique (il ne faut pas oublier que le mouvement a été créé en Ukraine pour dénoncer la traite des femmes), elles sont entraînées. Elles sont en train de rebrasser le féminisme international.
Toutes ses transformations au sein des mouvements féministes questionnent aussi la place des femmes au Moyen-Orient qui ont pu participer aux révolutions du Printemps arabe, mais le féminisme islamiste peut-il exister dans un espace où le monothéisme pense la hiérarchie des sexes ?

Louise Guillot

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