Virus et papyrus

Virus et papyrus
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Journal de bord – Jour 1 (23 mars 2048)

Année 2048. Le coronavirus a subi des mutations qui l’ont rendu plus contagieux ; il se propage maintenant par l’air et sur de plus grandes distances. On recense l’apparition d’un nouveau symptôme qui se traduit par une encéphalite entraînant une dégénérescence progressive du cerveau. Cette infection neurologique provoque alors une agressivité décuplée ainsi que des hallucinations. Un premier cas de contamination du virus mutant a été recensée le 13 mars 2048 à Poitiers. Au lendemain de cette annonce, c’est l’ensemble de l’Europe puis du monde qui a fermé ses frontières à la France. Il est devenu impossible de communiquer avec l’extérieur puisque les réseaux sont devenus inopérants. La fulgurance de la maladie entraîne le chaos et la destruction des institutions car les rues sont assaillies par des hommes devenus loups. Les survivants ont trouvé un moyen de ralentir les effets de l’épidémie en stimulant la zone du cerveau touchée par la Covid 48. La préparation d’une valise post-apocalyptique s’avère donc nécessaire. 

Quatre de mes amis et moi-même avons donc pris la décision de nous réfugier à la campagne car les villes infectées de sauvages sont devenues trop dangereuses. Nous étions tous d’accord pour limiter le nombre de participants à l’expédition pour des raisons de cohésion et pour limiter les contacts risquant de propager la maladie. Il est sans doute vrai que l’union fait la force puisque nous serons capables de nous souder pour réagir face aux dangers, mais également pour se répartir des tâches qui nous seront étrangères et pénibles. Je crois que le fait de pouvoir communiquer avec des amis au quotidien nous aidera à garder le moral et à ne pas renoncer face à ce monde qui tombe en décrépitude. Mais nous devons également songer à la préservation de l’espèce humaine et à la transmission de nos savoirs, car nous serons peut-être les derniers survivants et que nos enfants n’auront pas connaissance du monde d’avant. Les livres, peut-être, leur permettront d’en avoir une vague idée. 

Nous nous sommes donnés une semaine pour nous organiser avant que la situation ne nous empêche de partir. Il nous fallait en priorité trouver un refuge et composer notre valise. C’est le château fort du Coudray Salbart à Echiré, dans les Deux-Sèvres qui a retenu notre attention. Situé dans les hauteurs du village, il nous offre une grande visibilité sur les vallées qui l’entourent alors nous pourrons nous préparer à de potentielles attaques. Aussi, grâce à sa grande cour intérieure, nous cultiverons nos propres semences tandis que les affluents de la Sèvre nous garantiront des réserves en eau durables. Les murailles nous offriront un abri relatif contre le froid, mais également la possibilité de nous émerveiller quotidiennement des richesses de notre civilisation qui semble déjà bien lointaine.

Nous partons du principe que nous vivrons en autarcie pour éviter tout contact avec l’extérieur, mais si nous sentons que nous parvenons au terme de nos ressources, nous serons contraints de tenter une expédition au-delà des frontières. Cependant, nous ne désespérons pas de rencontrer d’autres groupes qui, comme nous, seraient en quête de survie. Peut-être assisterons-nous à la réouverture des frontières et qu’il nous sera possible de créer d’autres foyers de civilisation. Qui sait ? C’est notre monde, nos habitudes, notre pays qui se sont effondrés, mais pas nécessairement le reste de la Terre, alors nous nous devons de persévérer. Mais avant tout, nous avons tenu à rendre indélébile le choix de ces ouvrages car ils seront notre unique moyen de survie en cas de contamination. Ce carnet s’ouvrira donc sur la sélection de nos seize livres.

Aujourd’hui, nous bouclons nos sacs et dirons adieu à cette ville qui nous aura vus devenir adultes. La reverrons-nous un jour ? Je ne sais pas. Il me reste à ce jour trop de questions en suspend pour envisager une quelconque stabilité dans le futur. J’ai peur de mourir, de perdre mes amis, de sombrer dans la folie, de renoncer. À partir de ce 23 mars 2048, je consignerai quotidiennement dans ce carnet l’avancée de notre périple pour laisser une trace de nous quelque part, amis surtout pour que toujours nous puissions nous rappeler du chemin déjà parcouru.


VIVRE (OU SURVIVRE)

Au lieu de faire face à la fin de notre monde, nous souhaitons nous y fondre afin de nous y adapter de la façon à la rendre moins pénible en créant les conditions d’émergences d’un environnement nouveau. Pour cela, il nous fallait des bases théoriques car, en bons citadins, nous n’avons jamais vraiment appris à survivre, mais plutôt à jouir du confort de la modernité et de la paix, ce qui implique que nous n’ayons aucune expérience pratique ni d’autosuffisance, ni d’autodéfense. La différence se fera quelque part entre la détermination que nous y trouverons et les moyens – encore inconnus – dont nous disposerons alors il nous faut une catégorie qui puisse nous permettre de construire nos propres outils en puisant des ressources en nous, mais également dans la nature, notre environnement premier. Il serait vain de prétendre à l’exhaustivité, alors nous avons préféré nous centrer autour de ces deux pôles dont nous avons fait nos piliers.


BRECHES TEMPORELLES

Image par Gerd Altmann de Pixabay

Ce que nous appelons “brèche temporelle” est une fiction dans laquelle il nous est donné d’explorer une nouvelle société, afin de circuler entre les mondes. La fiction nous apporte une réflexion sur les connexions existantes entre les entités, l’établi, le possible, le vrai, mais surtout le temps. Ces récits sont à la fois divertissants et profondément nécessaires au maintien d’un espoir de survie en tant qu’ils constituent des échappatoires au cœur de nos imaginations fertiles. De plus, la thèse et le propos des auteurs nous permettent de prendre mesure des erreurs et des fautes des sociétés passées, pour ne pas les reproduire. La “brèche temporelle” est une fenêtre sur un monde fictif sous forme de miroir car, comme le disait le chevalier de JAUCOURT dans l’Encyclopédie, « tout ce qu’il est possible de croire est un miroir de vérité ». 


TRANSMETTONS NOS SCIENCES

“Science”, un terme bien ambivalent dans un contexte de fin du monde. Nous savons que dans la jungle apocalyptique, l’érudition savante est vouée à disparaître, au profit de connaissances pratiques. Cette pratique aide le survivant à vivre un jour de plus, encore et encore. Nous « vivotons », nous sommes bloqués dans l’instant et la conservation immédiate. La connaissance empirique, théorique se meurt donc et nous nous devons de la sauvegarder dans la limite de nos capacités. Savoir les bases du fonctionnement de l’univers physique et des sociétés humaines passées permet en effet d’éviter de sombrer dans un nouvel âge de barbarie obscurantiste qui annulerait des dizaines de siècles de pensées humaines. La sauvegarde de ces connaissances scientifiques devient alors un impératif à la reconstruction d’une société plus saine, renouvelée tout en conservant les traces des progrès passés. La connaissance conservée élargit notre regard et nos descendants pourront naître dans un monde meilleur que l’ancien. Les livres de notre valise ont pour ainsi dire l’ambition de donner aux futures générations les matériaux d’un monde qui serait différent de celui que nous avons connu, et qui permettrait à nouveau de rêver.


NOS CABANES

Image par SEBASTIEN MARTY de Pixabay

Afin de ne sombrer dans un chaos psychologique, il convient d’emporter avec nous des trésors littéraires qui seraient à même de nous réchauffer le cœur et l’embaumer en nous plongeant dans nos plus belles cabanes qui accueilleront nos folles émotions. Étant une décision personnelle et particulière à chacun, nous avons tous choisi un ouvrage qui nous permettrait de nous évader le temps d’un instant loin de cette réalité eschatologique. À cela, nous avons décidé d’ajouter un ouvrage où pourra s’abandonner l’imagination débordante des futures générations. De plus, étant tous éperdument amoureux de la poésie, nous avons souhaité compléter cette catégorie par un recueil de poèmes représentatif de chacun pour que nous puissions nous laisser bercer par la douceur des vers aériens.

Nos cabanes personnelles :

  • La cabane d’Arthur F. : John Ruel TOLKIEN, Le Seigneur des Anneaux , Pocket, 2018
  • La cabane de Céline D : André GIDE, Les Faux-Monnayeurs , Gallimard; Gallimard édition, 1977
  • La cabane d’Ambre B. : Louis ARAGON, Le Paysan de Paris , Folio, 1972
  • La cabane de Jade A.- G. : Paulo COEHLO, O Alquimista , Independently published, 2016
  • La cabane de Gabriel G. : Tsutomu NIHEI, Blame ! Glénat Manga; Edition de luxe, 2018

Nos cabanes communes :


APPRÉCIER LE QUOTIDIEN

Comme il est compliqué pour nous de concevoir le quotidien des civilisations passés et éteintes, nous avons essayé de nous demander ce qui pourrait représenter au mieux nos habitudes, ce qui faisait notre vie avant que l’épidémie ne se propage. Nous avons donc eu l’idée de représenter notre quotidien dans son incroyable simplicité, de le sauver de la destruction, pour mieux sauvegarder le passé, la vie d’avant qui serait sûrement impossible à retrouver. Les générations futures pourront décider d’elles-mêmes munis de ces ouvrages si cette vie, notre quotidien représente un idéal vers lequel orienter la reconstruction après le chaos ou au contraire un contre-exemple dans la reconstruction d’une société nouvelle avec d’autres valeurs et principes. Notre devoir sera de transmettre ces ouvrages pour garder la trace de ce passé, de pouvoir écrire l’Histoire à partir de nos histoires.


ENSENSER NOTRE CHEMIN

Image par Pexels de Pixabay

Dans notre valise, il nous faudra absolument une voix sage et clairvoyante, des livres qui nous rappelleront comment le monde a pris fin, et surtout pourquoi. Il nous faudra des œuvres capables de nous faire prendre du recul, d’un instant sortir d’une logique de survie de tous les instants pour nous poser les bonnes questions, notamment celle-ci : comment a t’on fait pour en arriver là ? En sélectionnant de livres capables de répondre à cette question, il nous sera d’abord possible de conserver une trace de notre passé, de notre vie d’avant, mais surtout de se poser une nouvelle question : Comment construire un monde meilleur sur les ruines de l’ancien ? Il nous faut aussi ces livres pour transmettre aux générations futures une réalité qu’ils doivent à tout prix éviter, dans une sorte de devoir de mémoire. Comme les anciens combattants en racontant leur histoire, ont pour but d’empêcher les générations suivantes de faire la guerre, nous nous devons d’éviter à nos enfants de créer un monde aussi inhumain que le nôtre où on laisse mourir sciemment un peuple.

JOURNAL DE BORD – 15 JUILLET 2057

 Nous y voilà, la frontière est derrière nous. Après plus de 9 ans d’errance, d’angoisse, mais surtout de persévérance, nous sommes parvenus à pénétrer en Allemagne. Le pays avait fermé ses frontières suffisamment tôt pour que la mutation française soit endiguée alors nous avons pu y être accueillis en tant que réfugiés sanitaires. Nous avons survécu, tous les 5, et enfin notre périple prend fin, ou du moins nous l’espérons car la stabilité est devenue une chimère. Notre valise postcatastrophe nous aura été indispensable jusque dans notre périple vers les frontières. Je me rappelle les longues heures qui ont été nécessaires à sa création. C’est peut-être là, finalement, que nous avons appris à nous connaître, car ouvrir son jardin littéraire, c’est permettre à autrui d’effleurer notre intimité spirituelle. Nous ne nous nous étions jamais agacés cependant, malgré des discussions parfois interminables, car nous étions déjà passionnés par ce que nous proposeraient ces lectures. Devoir renoncer à certaines d’entre elles nous a donné l’impression que nous abandonnions une partie de notre identité, là, dans ces ouvrages qui finalement nous habitent au même titre que nous les possédons. Je crois que nous étions curieux de voir où nous mèneraient ces échanges, et que chacun a su s’ouvrir suffisamment pour offrir à la collectivité une partie de sa subjectivité.

 Si c’était à refaire, nous passerions sans doute autant de temps à discuter le choix de ces ouvrages car la littérature est un sujet intarissable, mais nous nous interrogerions en d’autres termes.

Tenter de représenter toute la littérature en une seule valise s’était avéré impossible, et choisir entre le canon et le personnel est une tension irrésolvable en littérature. C’est un domaine vivant qui ne peut appartenir et opère une mue permanente, ce qui explique également la difficulté de sélectionner des livres qui seront peut-être les derniers. Lorsque le sentiment d’extinction proche t’étreint, tu ne sais plus si le plus important est de transmettre ou de survivre, sans doute parce que l’un ne peut se faire sans l’autre. Alors nous nous devons de transmettre l’espoir à nos filles et nos fils, et la valise est un élément central de cette passation de pouvoir (ou d’espoir). 

            Bonne chance à toi qui lira ce message, et n’oublie pas d’apprendre des erreurs du passé.

Le groupe Papyrus, survivant du virus

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