Complot à l’université ?

Complot à l’université ?
Graffiti de Monkey Bird, entrée de l'université de Nanterre

Une loi et des tribunes

Deux semaines de tribunes et contre-tribunes se sont succédées en parallèle de la phase déterminante du vote de la Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR), comme si le timing a été choisi pour mieux invisibiliser un projet qui est fortement critiqué par une grande partie de la communauté universitaire depuis plus d’un an et dont la mirobolante communication du gouvernement cache autant la modestie des financements mise en œuvre pendant le mandat de l’actuel président que les tentatives pour museler la liberté de l’expression à l’université.

Si ces faits ne trouvent pas beaucoup d’écho en dehors de la communauté universitaire, ni vraiment à l’intérieur à cause de leur côté très technique et quantitatif, qui ne facilite pas la compréhension de des tenants et aboutissants, le soi-disant envahissement des universités par des

« idéologies indigéniste, racialiste et “décoloniale” (transférées des campus nord-américains), « bien présentes » dans les universités et y « nourrissant une haine des “Blancs” et de la France. »

Une centaine d’universitaires alertent, Le Monde, 31 octobre 2020

est d’autant plus débattu sur les chaines d’info en continu, par les hommes politiques et enfin par leur soutiens à l’université. Ces derniers, dont je viens de citer un petit bout des reproches dressés à la Conférence des présidents d’universités (CPU) et surtout à leurs collègues « dans le déni du danger » se sont largement appuyés sur les propos du ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer dans le Journal de Dimanche précédent, bien que cet entretien porte plus largement sur forme que devait prendre l’hommage au professeur d’histoire et géographie Samuel Paty, sauvagement assassiné le 16 octobre 2020 par le jeune Abdoullakh Abouyedovich Anzorov en recherche d’une victime pour entrer dans la longue liste des « jihadistes-martyrs » de l’EI.

La réponse des universitaires visés sans les nommer ne s’est pas fait attendre, trouvant le soutien de ceux et celles tout simplement choqués par une telle violence verbale qui n’a rien à envier aux attaques permanentes des médias de droite et de l’extrême-droite contre ce qu’ils appellent l’entrisme, l’indigénisme, le droit-de-l’hommisme, l’islamo-gauchissisme à l’université et d’autres attributs du genre dignes de la funeste thèse du Grand Remplacement de Renaud Camus, largement reprise ou déjà présente dans la fachosphère française et internationale, jusqu’à être citée par Brenton Terrant, le tueur terroriste de Christchurch.

Aux cents défenseur·es de l’« atteinte aux principes républicains et à la liberté académique », il y a eu la réponse du haut du panel et aussi celle encore plus nombreuse des plébéien·es, ou encore celle des revues scientifiques, pour n’en citer que quelques-unes, car c’était une avalanche, qui pouvait presque donner raison à ce que les attaquants avaient appelé l’hégémonisme de leurs adversaires. Par le nombre et les arguments, elles approfondissaient aussi ce que trois journalistes avaient résumé dans le Nouvel Observateur de la manière suivante : « Blanquer vous explique tout, mais n’a rien compris ».

L’impossible décolonisation des esprits

Stéphane Dufoix dresse, dans The Conversation, un court historique de ces attaques qui, si elles ont été massives cet automne, aussi alimentées par l’actualité des attentats y compris le procès et la commemoration de ceux de 2015, elles semblent néanmoins se répéter au moins une fois par an, surtout depuis que quelques courageux chercheurs et courageuses chercheuses (un certains nombre dans la bibliographie ci-dessous) essaient d’établir des recherches et un enseignement suivant les concepts de genre, d’intersectionalité, de race, ou des théories post- et décoloniales. Et il n’y a pas seulement cette saisonnalité des attaques, aussi les arguments changent peu et témoignent le plus souvent de l’ignorance de ceux qui voient leur liberté académique menacée et pensent y parvenir en engageant les universités dans le « combat pour la laïcité et la République ». Cela ne peut que plaire aux gouvernants, dont le réservoir des éléments de langage est constitué autour de « république » et « laïcité » qu’ils évoquent abondamment sur le ton incantatoire. Cette propulsion républicaine a même trouvé une résonance temporaire dans le vote du la loi LPPR, citée ci-dessus, en introduisant un article stipulant que « les libertés académiques s’expriment dans le respect des valeurs de la république ». S’il a été dénoncé aussitôt et finalement retiré au retour de la loi à l’assemblée, cela confirme tout de même la tendance de vouloir mettre l’université au pas du « roman national » que les gouvernements ne cessent d’écrire et de réécrire selon les intérêts de leur pouvoir et de sa conservation.

Le fond de l’accusation, à savoir qu’il y aurait des universitaires se rendant complices du terrorisme, est une vieille lune qui sert le plus souvent à faire taire les contestataires d’une ligne consensuelle, souvent résumée par l’appel à l’union sacrée de la nation, d’autant plus quant il s’agit d’attentats terroristes insupportables, car leur but est de terroriser et d’augmenter l’angoisse selon la stratégie de la mouche qui excite aussi longtemps l’éléphant jusqu’à ce qu’il fonce dans le magasin de porcelaine, l’image de notre liberté fragile et toujours menacée à la fois par la mouche et par l’éléphant, notre État.

Je ne citerai pas Pierre-André Taguieff, inventeur du concept de l’islamo-gauchisme, comme le fait Stéphane Dufoix à la fin de son article, surtout parce qu’il contribue aussi largement à la confusion des termes et des concepts. Les mots sont justement trop important pour qu’on néglige leur context, leur historique et leur usage réfléchi :

« La réalité du terrorisme est insupportable. Qui le nie au sein des sciences sociales françaises ? Personne, sans doute. Mais les mots ne sont pas pour rien dans notre compréhension ou notre incompréhension de ce qui se passe autour de nous. Ils ne peuvent en aucun cas se trouver confisqués au nom d’une vision scientifique, intellectuelle et politique simpliste et largement ignorante des idées dont elle prétend parler. Pour être vigilants, ouvrons l’œil, mais aussi les œillères. »

Stéphane Dufoix, « L’impossible décolonisation des sciences sociales françaises ? », The Conversation, 9 novembre 2020.

Une chose se révèle aussi dans ce conflit, il est traversée de bout en bout et sur tous les côtés par ce qui a été pointée par l’intersectionalité, il y a du sexisme, du suprémacisme ou racisme, de la gérontocratie, de la colorblindness et du coup un bon sujet d’étude.

Bibliographie non exhaustive et impure (en dehors des sources directement intégrées dans l’article) :

  • Seloua Luste Boulbina, Le singe de Kafka et autres propos sur la colonie. Les Presses du réel, (publié en 2008, réédition augmentée en 2020) [réflexions sur le colonialisme en Algérie, position féministe et philosophique]
  • Lauurent Bouvet, L’insécurité culturelle, Fayard, 2015 [L’angoisse de la perte d’identité française].
  • Peter Brückner, Alfred Krovoza, Ennemis d’État, La pensée sauvage, 1979. [analyse de l’hystérie anti-terroriste dans les années 70 (Années de plomb) en Allemagne de l’Ouest, et ses conséquences liberticides, jusqu’à l’interdiction d’accès à la fonction publiques pour des personnes « soupçonnés être irrespectueux de la Loi fondamentale].
  • Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, La découverte, 2006 [Gender trouble, Rutledge, 1990] [la référence du concept de genre – souvent mal lu, elle a été obligé d’expliciter dans Bodies that matter, que le genre n’était pas seulement discursif].
  • Renaud Camus, L’abécédaire de l’in-nocence, Reinharc David, 2010. [la théorie du Grand Remplacement, dans la filiation de tous les complot depuis « Le protocole des sages de Sion » au récent « Hold up »]
  • Kimberlé Williams Crenshaw, Luke Charles Harris, Daniel Martinez HoSang, George Lipsitz (ed.), Seeing Race Again – Countering Colorblindness across the Disciplines, University of California,  2019 [Crenshaw, avocate a introduit le concept de l’intersectionalité, dans cet ouvrage collectif, les contributeur·ices essaient d’aller plus loin et surtout de libérer le concept de sa seule application sur les gens racisés].
  • Elsa Dorlin, Éric Fassin (dir.), Genres et sexualités, Paris, BPI, 2009.
  • Elsa Dorlin,  Se défendre. Une philosophie de la violence, La découverte, 2017 [la référence de l’auto-défense des femmes, histoire, évolution et déboires aussi] .
  • Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, Stock, 2013 [contre le multiculturalisme].
  • Marc Fortier, Mélancolies identitaires – une année à lire Mathieu Bock-Coté, Lux éditeur, 2019 [analyse du propos d’un chouchou de la nouvelle droite].
  • Paul Gilroy, Mélancolie postcoloniale, Éditions B42, 2020 [After Empire: Multiculture or Postcolonial Melancholia, Routledge, 2004 [Classique de l’analyse de la Grande-Bretagne multiculturelle actuelle, enfin traduit en français].
  • Nadia Yala Kisukidi, Pauline Guedj, Afrocentricités Histoire, philosophie et pratiques sociales, Tumultes 2019/1 (n° 52), Kimé, 2019 [collectif sur l’usage des nouveaux concepts en sciences sociale].
  • Léonora Miano, Afropéa, Grasset, 2020 [l’autrice essaie d’imaginer une Europe mélangée].
  • Achille Mmembe, De la postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, La Découverte, (réédition) 2020 [Référence de la situation postcoloniale, et son rapport avec la colonisation].
  • Marie-José Mondzain, K comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, La Fabrique, 2020 [Lecture de Kafka, La colonie pénitentiaire, et notre imaginaire à décoloniser] .
  • Warren Montag, « Les subalternes peuvent-illes parler ? » et autres questions transcendentales, in : Multitudes 2006/3 (no 26), p. 133-141 [Compte rendu critique de l’article de Spivak, ci-dessous].
  • Nell Irvin Painter, The History of White People W. W. Norton. 2010. [Histoire des Blancs, Max Milo, 2019] [Histoire le l’invention de la race blanche ou « caucasienne » comme l’aiment les suprémacistes blanc américains].
  • Edward W. Said, L’orientalisme – L’Orient créé par l’Occident, Le Seuil, 1980 [Orientalism, 1978] [classique de l’invention de l’orient dans l’imaginaire occidental].
  • Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the Subaltern Speak ? », in Cary Nelson,Lawrence Grossberg (ed.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, 1988, p.271-313. (Les Subalternes peuvent-ielles parler ?, traduction française de Jérôme Vidal, Éditions Amsterdam, 2006). [Référence de la position du colonisé face au colon]
  • Françoise Vergès, Une théorie féministe de la violence — Pour une politique antiraciste de la protection, La Fabrique éditions, 2020 [Suite de son féminisme décolonial, inspirée d’Elsa Dorlin].



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