Une histoire de la sexualité sur les écrans américains

Une histoire de la sexualité sur les écrans américains

Linda Williams enseigne les études cinématographiques à l’université de Berkeley, en Californie.

Elle est notamment connue pour être l’une des premières à avoir étudié et théorisé le cinéma pornographique.On lui doit entre autre les ouvrages fondateurs de ce domaine  : Hard core  : Power, Pleasure and the «  Fenzy of the Visible  », publié en 1989, ainsi que Porn Studies, en 2004. Linda Williams s’intéresse aussi aux études féministes, à la pensée critique et à la psychanalyse. C’est dans cette volonté de comprendre et d’analyser les systèmes discriminatoires qu’elle étudia la question de la race aux États-Unis, et qu’elle publia en 2001 Playing the Race Card  : Melodramas of black and White from uncle Tom to O. J. Simpson, livre qui retrace l’histoire des relations entre la population blanche et la population noire aux États-Unis. Cependant ses principaux travaux ont pour sujet les images et le rapport que celles-ci entretiennent avec nos corps physiques, ainsi que les désirs que l’on attend vis à vis de ces images animées, desquelles nous sépare juste un écran. L’ouvrage dont il question ici, Screening Sex  : Une histoire de la sexualité sur les écrans américains, sort dans version originale en 2008 aux États-Unis, et traduit en français chez Capricci en 2014. Cet ouvrage traite de la mise à l’écran de la sexualité, et analyse l’évolution de ces films ayant un contenu sexuel au cours de la deuxième moitié du XXème siècle.

« This book is about a basic paradox of movies: on one hand, we screen moving images to lose ourselves vicariously in the bigger, more glamorous, more vivid world we see and hear on the screen; on the other hand, we screen moving images to reencounter our own immediate sensuality in that more vivid world. Much has been written about the way we lose ourselves or identify with those glorious, magnified images of human bodies in movement on the “silver” screen; much less has been written about the ways we reencounter our own bodies, and our own sensuality, in that process. Though it has recently become possible to speak of the sensuous pleasures of embodied viewing and of the shock of cinematic “attractions,” it has not been easy to understand the sensual experiences of cinema outside the often crude parameters of the vocabulary of shock and sensation. This has been especially the case when the shock and sensation are caused by moving images of sex. »

Linda Williams, Screening Sex, Duke University Press, 2008.

L’objectif de son livre est de «  définir la différence entre l’expérience du spectateur de cinéma, qui assiste à une scène sexuelle dans un lieu public, face à un grand écran et l’expérience du spectateur, chez lui, devant le petit écran de sa télévision ou de son ordinateur […] [ou] dans n’importe quel endroit où il est possible d’emporter les écrans de plus en plus transportables » et elle montre aussi que «  ces petits écrans ont transformé les spectateurs en joueurs ». Ainsi, cet ouvrage s’insère dans porn studies, l’étude des œuvres pornographiques. Son approche cinématographique de l’évolution de la sexualité à l’écran analyse le code Hays, appliqué à l’époque par Hollywood, ce qu’elle appelle « the supposedly tasteful Hollywood sexual interlude— the familiar montage of musically accompanied abstracted snippets of simulated sex » et aussi la réception différente entre films américains et européens (la comparaison entre le Dernier Tango (Bertolloci, 1972) et Deep Throat (Damiano, 1972) par exemple). Son analyse des domaines culturels et sociaux est guidée par des théories féministes et la contre-culture. Au centre de sa recherche se trouve la notion de corps, sa redéfinition au travers de son rapport à l’écran et aux images, ainsi que son inscription dans l’espace privé et public, lui-même redéfini par l’arrivée de la pornographie dans la sphère privée. Il est certain que la pornographie redéfinit les espaces privés et publics, et nous questionne sur le rapport qu’entretiennent les corps à l’écran et les corps des spectateurs.

La pornographie a aussi fait beaucoup évoluer le cinéma américain, qui est passé d’une réglementation rigide, qu’était le code de production Hays, à une omniprésence de la sexualité dans les images. Si elle a accompagné et accéléré ce qu’on appelle aujourd’hui la révolution sexuelle, il est moins sûr qu’elle ait permis aux femmes et aux personnes de couleurs de s’émanciper, notamment à la communauté afro-américaine. Des féministes comme Andrea Dworkin* par exemple et autres adversaires de la pornographie sont d’un tout autre avis. Pour elle la libération sexuelle a surtout servi aux hommes et la pornographie, sa production, et sa prolongation, la prostitution n’étaient que d’autres formes d’assujettissement des femmes.

L’intérêt du livre de Linda Williams est son recours aux théories féministes et à la pensée de Foucault. Le conflit avec Andrea Dworkin montre aussi les multiples facettes du féminisme, qui est loin d’être un bloc monolithique. Le décalage que Linda Williams observe entre les États-Unis et l’Europe résonne encore plus étrangement avec notre actualité, où un journaliste new-yorkais peut être très surpris par l’affaire Matzneff et sa longue histoire, tandis qu’à l’époque Pauline Kael louait dans le New Yorker Le dernier Tango de Bertolucci pour être un des premiers films à rendre la pornographie accessible au grand public.

  • Laura Mulvey, « Visual pleasure and narrative cinema », Oxford Journals, vol. 16, no 3,‎ automne 1975, p. 6–18, publié dans CinémAction no 67, 1993 pour la traduction française
  • Andrea Dworkin, Femmes de droite, Montréal, 2013.



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