Karl Rozenfeld/ novembre 30, 2018/ Analyses/ 0 comments

En 2017, le Mexique a progressé de deux places dans le classement de la liberté de la presse par rapport à 2016. Ce classement, publié annuellement par Reporters Sans Frontières place alors le Mexique à la 147ème place au classement mondial, soit dans la fourchette des pays désignés en “situation difficile” par rapport à la liberté de la presse. Le Mexique apparaît ainsi comme le dernier pays de l’Amérique. Porté au pouvoir en 2012 par les télévisions privées, le président Enrique Pena Nieto s’était engagé à limiter les monopoles des géants de la communication. Une promesse restée lettre morte. Ces grands groupes qui constituent un oligopole médiatique très étroitement en lien avec le pouvoir autoritaire se heurtent d’ailleurs de plus en plus régulièrement à l’opposition grandissante qui se développe sous diverses formes. La dissidence s’organise et s’indigne face à la gangrène du monde de la presse mexicaine, un monde où les intérêts individuels sont omniprésents.

 

La censure de la presse commence assez tôt au Mexique notamment entre 1876 et 1911 avec Porfirio Diaz au pouvoir, qui versait de très généreuses subventions aux journaux loyaux et complaisants avec le gouvernement. Les journalistes jugés récalcitrants étaient quant à eux privés de liberté. Après la Révolution de 1910-1920, c’est le parti national révolutionnaire (PNR) qui n’est que l’ancêtre du Parti Révolutionnaire Institutionnel qui gouverne quasiment sans interruption de 1929 à 2012. Le parti a refusé dès le départ de rompre l’alliance opportune avec les médias fidèles à qui ils ont continué de verser de l’argent. Donc, pendant les 76 ans de règne du parti, “une relation de connivence s’est construite entre les médias et le pouvoir” explique Jacinto Rodriguez Munguia, historien et directeur de la chaire de journalisme à l’Université autonome métropolitaine (UAM).

On constate cette connivence entre l’État mexicain et le domaine médiatique dans les paroles de Gabriel Alarcon, directeur et propriétaire d’El Heraldo de México, le 24 septembre 1968 à l’attention du Président mexicain Gustavo Diaz Ordaz : “Nous nous sommes plongés dans nos publications, et je peux attester qu’il ne s’y trouve rien qui puisse être interprété comme négatif à l’égard du gouvernement, et qu’au contraire notre ligne a été franchement favorable et en appui au régime.” Un besoin de justifier la bonne volonté du quotidien par rapport au gouvernement en place qui a des relents dérangeant démocratiquement, en soi, on comprend que l’Etat peut faire ce qu’il lui plaît, El Heraldo suit et supporte les décisions prises.

La même année, le 2 octobre, El Heraldo de México montrait des preuves de sa fidélité au régime en titrant “Des francs-tireurs ouvrent le feu contre l’armée” alors qu’il s’agissait de policiers en civils et de soldats qui avaient tiré sur une foule de manifestants, principalement des étudiants qui menaient un mouvement de contestation depuis plus de 3 mois contre le gouvernement du PRI, Parti Révolutionnaire Institutionnel. De son côté, El Universal stigmatisait les manifestants étudiants et déformait surtout la vérité en titrant : “combats entre terroristes et l’armée”. Le bilan de ces macabres événements appelés Massacre de Tlatelolco est de plus de 300 morts et plusieurs centaines de disparus. Grâce à sa pression sur les médias, l’Etat a donc réussi à se déresponsabiliser totalement de ce crime contre son propre peuple.

Le groupe Televisa, fondé dans les années 1950 par Emilio Azcarraga Vidaurreta incarne parfaitement l’alliance indéfectible entre les médias et le gouvernement. Ceci est illustré d’ailleurs avec les propos du directeur de la chaîne en 1986 qui s’exclamait “Cette entreprise est pro-PRI. S’il y a quelqu’un ici qui n’est pas pour le PRI, qu’il le dise maintenant et qu’il s’en aille. Il ne travaillera jamais à Televisa”. A la mort du fondateur, son fils Emilio Azcarraga Milmo créé Univision qui devient le plus gros groupe de télévision hispanophone et inonde l’Amérique latine de télénovelas. Le jeune fondateur, que l’on surnomme “el tigre” devient l’homme le plus riche d’Amérique latine, il se définit naturellement comme un “soldat du PRI”. Univision appartient en partie à Televisa, évidemment. D’ailleurs, à elle seule Televisa affiche une part d’audience de 65% (95% des Mexicains la regardent régulièrement, et ses journaux du soir sont suivis par ⅕ du public. Aujourd’hui, Televisa contrôle 70% de la presse mexicaine, un monopole qui résulte de l’entente que l’on vient de voir.

Le Président Pena Nieto avait promis à son arrivée au pouvoir de diminuer ces sommes d’argent pour la publicité. Cependant, toute son élection s’est jouée grâce au soutien de ces grands groupes de télévision, il n’a donc pas vraiment eu d’autre choix que d’augmenter le budget de communication officielle (34 milliards de pesos sur les 4 premières années de gouvernement). En effet, pendant la campagne de 2012, Televisa a notamment créé tout un storytelling autour de ce jeune candidat charismatique, très télégénique, ils avaient même retransmis en direct les noces du candidat…

Trois ans avant l’élection présidentielle, il était gouverneur de l’état de Mexico. Ils avaient mis en place une stratégie de communication visant à faire croire que l’Etat était le mieux géré et en avaient fait un modèle de développement donnant envie d’y vivre, alors qu’en réalité c’était l’endroit où l’on recensait le plus de cas de meurtres, de violences, notamment à l’encontre des femmes et des journalistes… C’était également l’État le plus corrompu. De plus, Televisa et TV Azteca ont absorbé 40% du budget de communication gouvernementale, c’est énorme, on a une concentration des médias car ces deux organisations accroissent progressivement leur contrôle sur les médias de masse comme les journaux, les radios, la télévision.

 

Pour les médias qui sont opposés, ou du moins qui ont un regard plus critique  sur le gouvernement, celui-ci a adopté une politique plus radicale. Par exemple en 1982, l’hebdomadaire Proceso, réputé intransigeant face à la corruption, s’est vu annulé tous ses contrats publicitaires passés avec le gouvernement. Le Président José Lopez Portillo lançait en 1982 aux directeurs des principaux médias “que je te paye pour que tu me tapes dessus ?  Jamais de la vie !”, symbole d’une censure gouvernementale totalement assumée. De ce fait, l’hebdomadaire Proceso fonctionne encore aujourd’hui sans le moindre publicité et doit son chiffre d’affaires aux exemplaires vendus uniquement. D’ailleurs, c’est cette forte pression gouvernementale a aussi poussé le quotidien de gauche historique, la Jornada à infléchir sa ligne éditoriale critique pour continuer de bénéficier des subventions de l’Etat. D’ailleurs, le monopole médiatique de Televisa ou le duopole si on y ajoute TV Azteca exercent leur influence sur le pouvoir judiciaire, le pouvoir législatif ainsi que sur les organismes de réglementation afin d’endiguer la concurrence. Dans la même logique, les plus petits médias font très attention à ne pas irriter le gouvernement et ces grands groupes rois du marché par peur de perdre ces espaces de publicités à heure de grande audience.

Mais, que se passe-t-il pour les journalistes fondamentalement en désaccord avec le gouvernement ? Ils disparaissent d’après Ana Cristina Ruelas, la représentante de Articulo 19(diecinueve), un  organisme luttant pour le droit à la liberté d’expression. Pour aller de la corruption d’Etat au mensonge d’Etat, le président actuel Pena Nieto affirme d’ailleurs, que c’est le crime organisé qui tue les journalistes mais c’est faux, ou du moins contestable car tous les journalistes qui se sont fait tués enquêtaient sur la corruption en  politique…

 

En règle générale, en tant que journaliste, le fait de critiquer le pouvoir en place ou pire, oser révéler les liens de l’Etat avec les barons de la drogue, c’est s’auto-condamner à la mort. Être journaliste critique du pouvoir dans ce pays, c’est vivre avec la peur. La peur de l’enlèvement, le peur du viol, la peur de la mort. Dans un reportage réalisé par la chaîne d’information Telesur dans l’État de Guerrero, une journaliste témoigne : {«l’État de Guerrero est un État très compliqué. Tu peux être menacé par les narcotrafiquants, par le maire, par les militaires… Tu n’as aucune garantie»}, avant de dénoncer la complicité des médias dominants mexicains avec le pouvoir notamment au sujet d’Ayotzinapa: {«La télévision est devenu le moyen par lequel le pouvoir se légitime».} Pour continuer sur TV Azteca et Televisa, ces deux groupes sont évidemment accusés d’avoir parrainé la campagne du PRI et de Pena Nieto ainsi que d’exercer un blocus de l’information. Le pluralisme de la presse est également mis en danger par ces deux géants. En effet, en 2002, la chaîne CNI Canal 40 avait refusé de fusionner avec TV Azteca, donc, le directeur de TV Azteca, Sallimas Pliegro avait envoy un commando armé pour prendre le contrôle de la chaîne.

Mais la première violence que subissent les journalistes est économique. Les médias nationaux dépendent à 70% pour leur financements des achats d’espace publicitaires par l’Etat. Il est très compliqué d’être indépendant. Alors, comme on l’a vu, quand l’Etat veut montrer son désaccord avec la ligne éditoriale d’un média, il lui suffit de lui couper les vivres jusqu’à ce que faillite s’ensuive.. Ceux qui subsistent comme Processo vivent seulement de leurs ventes ce qui rend difficile de rivaliser avec des géants comme Televisa qui baignent dans les subventions de l’Etat. De plus, Le gouvernement a été accusé d’espionner les citoyens, notamment les journalistes dissidents et les avocats de ces derniers. Ils ont principalement visé Carmen Aristegui qui est l’une des journalistes les plus actives de l’opposition.

 

Celle-ci  avait d’ailleurs réussi à révéler en 2013 que le couple présidentiel avait acquis une villa d’une valeur de 7 millions de dollars auprès du groupe mexicain Higa, bénéficiaire de juteux contrats publics et dont le directeur est Juan Armando Hinojosa, un ami du président. Higa, qui a bénéficié de plusieurs gros contrats publics, avaient remporté avec China Railway l’appel d’offres pour la construction d’une ligne à grande vitesse. Suite à ces révélations de Aristegui, le président qui jure “ne rien avoir à se reprocher” a subitement annulé ce contrat de plus de 3 millions ce a laissé l’opinion publique perplexe. Ces révélations de Carmen Aristegueti lui ont valu son licenciement de MVS, ainsi que celui des deux journalistes-enquêteurs l’ayant aidé à collecter les preuves nécessaires à la révélation de cette affaire. De nombreuses voix se sont fait entendre suite à ce licenciement, dénonçant un acte de censure, une fois de plus, on remarque le lien entre les médias et l’Etat. Ce lien est compliqué à contourner, surtout quand on recherche la véracité de l’information… Cependant, il existe des mouvements contestataires dont nous nous devons de parler. Voici les principaux de ces dernières années.

En réponse au traitement médiatique plus que biaisé des élections de 2012, le groupe étudiant Yo soy 132 avait lancé une grande campagne médiatique à l’encontre des liens qu’entretiennent l’Etat avec ces grands groupes de télévision. Ils avaient également pris part aux gigantesques manifestations organisées devant Televisa faisant suite à l’enlèvement de 43 étudiants à Iguala par les forces de l’ordre, uniquement pour avoir la vérité. La même année, une comédie grinçante de Luis Estrada intitulée La Dictatura Perfecta s’inspirait des scandales et manipulations qui auréolent la relation entre le PRI et Televisa. Il y a donc des réactions populaires, artistiques, et journalistiques. Malgré le joug autoritaire du consortium politico-médiatique, il existe des mouvements de révolte intéressants, qui agissent malgré le danger qu’ils courent. C’est pour toutes ces raisons que les prochaines élections de 2018 s’annoncent plus compliquées pour le PRI, nous les suivrons avec attention.

Doctrine du PRI vis-à-vis des médias → La propagande politique doit utiliser tous les moyens de communication-les mots écrits pour les lettrés, les images graphiques, les utilisations audiovisuelles de la radio, de la télévision et du cinéma pour les moins instruits – (ainsi) nous pourrons concevoir un monde dominé par une tyrannie invisible qui adoptera la forme extérieure d’un gvt démocratique”. Pour l’opposition, le 10 mars 2015, la plateforme MexicoLeaks a été lancé avec notamment la participation de Carmen Aristegui. C’est une plateforme indépendante qui invite les citoyens à dénoncer des affaires de corruption impliquant l’Etat mexicain.

Les manifestations et les hommages se multiplient également au fur et à mesure des assassinats de journalistes au Mexique, et, en mai dernier, les journalistes ont été nombreux à se retrouver devant le ministère de l’Intérieur pour mettre la pression sur les autorités. Selon le gouvernement mexicain et Euronews, les 5 journalistes retrouvés morts depuis le début de l’année 2017 seraient le fait des cartels de drogues. Pour le Monde Diplomatique, il s’agirait de meurtres perpétrés par l’Etat lui-même, c’est un raisonnement qui se tient dans la mesure où tous les journalistes tués enquêtaient sur les relations entre l’Etat et la presse…

 

A partir du microcosme que représente le monde de la presse mexicaine, avec les intérêts politico-économiques qui lui sont propres, il peut être intéressant de se pencher sur le macrocosme qui serait celui de nos intérêts, nous occidentaux, de nos intérêts qui ont tendances à pervertir notre vision du Mexique, à travestir une certaine réalité.

C’est-à-dire que les conglomérats médiatiques mexicains, entre concentration verticale et horizontale, produisent une certaine homogénéisation, une forme de pensée unique qui s’avère être le produit de l’absence du pluralisme de l’information. D’où l’évidente nécessité de questionner l’indépendance des médias vis-à-vis du politique ou des multinationales, un questionnement qui, néanmoins, ne doit prendre pour seul objet le traitement médiatique interne au pays. En effet, les médias occidentaux traditionnels tels que le Washington Post ou le Financial Time que je citerais, fers de lance du libéralisme, dépeignent, lorsqu’ils daignent le faire, lorsqu’ils en prennent le temps, les nations latino-américaines de façon binaire et manichéenne. Et j’insiste ici sur le caractère sporadique de l’intérêt que porte l’Occident à l’Amérique Latine, intérêt qui n’existe qu’en vigueur de la cupidité de celui-ci, un caractère sporadique finalement symptomatique d’un certain ethnocentrisme, d’une Europe autocentrée.

La presse hexagonale évoque l’Amérique Latine lorsqu’elle se sent concernée et par le prisme de ses intérêts. Les nations latino-américaines apparaissent ainsi tantôt comme des gentils tantôt comme des méchants, et je caricature à peine, comme des réalistes ou des utopistes, des démocrates ou des despotes. Mais le Mexique qui quant à lui s’est engagé dans la voie du néolibéralisme, fait exception. Encensé par la presse et les gouvernements occidentaux pour sa soumission au Consensus de Washington, l’inféodation du Mexique aux multinationales étrangères fait aujourd’hui le plus grand bonheur des marchés financiers et des investisseurs étrangers.

Son inféodation atteint son paroxysme en 2013 lorsque Enrique Pena Nieto annonce une réforme constitutionnelle dans l’objectif de privatiser le pétrole du pays au profit d’entreprises étrangères. Pemex, l’entreprise d’Etat qui conservait jusqu’alors un monopole sur le pétrole ne devient plus qu’un vulgaire sous-traitant du ministère de l’énergie. Le Washington Post ne se fait pas prier et salut la réforme avec enthousiasme, je cite et la citation se suffit à elle-même : « Alors que l’économie du Venezuela implose, et que la croissance du Brésil stagne, le Mexique est en train de devenir le producteur de pétrole latino-américain à surveiller et un modèle quant à la façon dont la démocratie peut aider un pays en développement »

Lazaro Cardenas, père de l’Etat moderne mexicain qui avait fait du pétrole un bien national inaliénable en repoussant les multinationales en 1938 se retourne probablement dans sa tombe à l’heure où le Financial Times chante les louanges de, je cite : « l’ouverture des secteurs pétroliers et gaziers mexicains aux investissements privés, après soixante-quinze ans de soumission au joug de l’Etat ». Les bons points sont distribués. Entre glorifications et silence médiatique, l’enchantement exprimé par la presse capitaliste à l’égard des politiques néolibérales imposés dans la nation aztèque s’accompagnent d’un profond silence à propos du caractère autocratique de la démocratie mexicaine ou des violations des droits de l’homme. Les droits de l’homme, pourtant leitmotiv de l’Occident qui devrait peut-être réinterroger cette notion qui n’apparaît aujourd’hui que comme l’expression d’une naïveté confondante et qu’il serait probablement intéressant de mettre au regard du colonialisme catholique – les mêmes bonnes intentions, la même bonne foi, la même certitude absolue d’apporter le vrai, le bien.

Concentration des médias, connivence entre les médias dominants mexicains et le pouvoir politique et parfois même suprématie des médias sur le politique. Rôle des médias croissant dans l’élaboration des convictions politiques des citoyens.

Entre glorification et silence médiatique en vue des intérêts du monde occidental, la médiacratie ne semble plus cacher son nom. La télévision, la radio ou plus largement les médias, sont devenu les moyens par lesquels le pouvoir se légitimise.

 

Share this Post

Leave a Comment